Politique

Djibouti – Ismaïl Omar Guelleh : « Je ne permettrai pas qu’on touche à la Constitution »

L’instabilité qui prévaut dans la Corne de l’Afrique, la situation en Éthiopie, sa prise de position contre la guerre en Ukraine, mais aussi ses propres ambitions et celles qu’il nourrit pour son pays… Réélu il y a tout juste un an pour un cinquième mandat, le président djiboutien s’est confié à Jeune Afrique.

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Par - Envoyé spécial à Djibouti
Mis à jour le 16 mai 2022 à 13:12

Ismaïl Omar Guelleh au palais présidentiel de Ras Dika à Djibouti, en octobre 2020. © Vincent Fournier pour JA

Saluée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour sa gestion au cordeau de la pandémie, plus que jamais courtisée pour avoir su faire de son emplacement géostratégique exceptionnel un hub logistique attractif pour les bases militaires et les investissements directs étrangers, portée par un taux de croissance à 6 % et un plan national de développement à 12 milliards d’euros, la République de Djibouti surfe sur l’émergence, à quelques semaines du 45e anniversaire de son indépendance. Une réussite globale qui n’exclut pas de réels points de fragilité : la dépendance commerciale à l’égard d’une Éthiopie en crise, le risque de surendettement, l’environnement encore difficile des affaires, la pauvreté et le chômage endémiques et la restriction de certaines libertés formelles.

Autant de défis à résoudre pour un président de 74 ans, au pouvoir depuis 1999 et réélu pour un cinquième mandat il y a tout juste un an. À cet ancien fonctionnaire de la police coloniale française, écarté pour sympathies indépendantistes avant de devenir le bras droit puis le dauphin du premier chef de l’État, Hassan Gouled, à ce pieux partisan d’un « islam du juste milieu » dont la main de fer dans un gant de velours a résisté aux soubresauts du Printemps arabe et aux velléités des Frères musulmans, le million de Djiboutiens doit la stabilité, l’inscription de leur petit pays sur la grande carte de la mondialisation et le droit de rêver à un avenir prospère.

Au cours de cet entretien, recueilli à la fin février au Palais de Ras Dika, Ismaïl Omar Guelleh s’explique sur tous ces sujets – y compris les plus sensibles aux yeux de cet homme pudique et secret.

Jeune Afrique : Un an après une réélection placée sous les thèmes du « continuer ensemble » et de la réduction des inégalités, où en êtes-vous de vos promesses dans le domaine – crucial à Djibouti – de la lutte contre la grande pauvreté qui frappe près de 18 % des familles du pays ?

Ismaïl Omar Guelleh : Cela a toujours été un chantier prioritaire. Si, malgré la lourdeur de la tâche que j’exerce depuis près de vingt-trois ans, je me suis résolu à être de nouveau candidat en 2021, c’était avant tout pour répondre à l’appel de cette partie de la population, les pauvres, ceux qui ont faim, les handicapés, les jeunes chômeurs, ceux qui sont dépourvus de tout. Cette légion des défavorisés souhaitait que je poursuive et que j’accentue mes efforts pour la sortir de la précarité. Et c’est précisément ce que je fais, avec des résultats que chacun peut mesurer.

Aujourd’hui, 85 % des familles en situation d’extrême pauvreté bénéficient du Programme national de solidarité et de l’assistance sociale de santé. Un programme qui s’étend au droit au logement décent et aux aides accordées aux élèves et étudiants issus de familles pauvres. Plus généralement, l’Assurance maladie universelle concerne désormais 300 000 de nos compatriotes : c’est un premier constat dont je suis particulièrement fier.

Djibouti bénéficie d’un taux de croissance appréciable, de l’ordre de 6 % à 8 %, prévu pour 2022, et d’un PIB par habitant largement supérieur à celui de ses voisins. Pourtant, le taux de chômage des actifs, en particulier des moins de 35 ans, qui représentent trois quarts de la population, dépasse 12 %. C’est un problème…

Oui, et nous nous attelons à le résoudre. Notre jeunesse est inquiète, sensible, mais aussi créative et imaginative. J’ai été surpris de constater à quel point nos jeunes avaient la capacité de s’en sortir seuls au jour le jour, en recourant à l’informel et au système D, en lançant des petites start-up de proximité avec leurs motos et leurs échoppes de fortune.

L’État se devait de les assister, et nous avons créé un fonds de garantie qui leur est spécifiquement destiné. Près de 4 000 d’entre eux à ce jour ont en outre bénéficié du projet Initiative pour l’emploi, lancé en octobre 2020 sur la base des engagements de recrutement des entreprises. L’objectif initial de 5 000 sera atteint cette année. Personne, encore moins les générations montantes, ne doit être en marge de la communauté nationale.

Faute d’eau, donc de terres arables, Djibouti est presque totalement tributaire des importations pour nourrir sa population. Comment atténuer cet état de stress hydrique permanent ?

Cette question est primordiale pour nous, surtout en cette période de grande sécheresse dans la Corne de l’Afrique. Du sud au nord, les forages se multiplient, tout comme la mise en place ou le prolongement de conduits d’adduction d’eau depuis les frontières érythréenne et éthiopienne. S’y ajoutent les programmes d’unités de dessalement d’eau de mer à Djibouti-Ville et au Ghoubet. Tout cela nécessite énormément de dépenses publiques mais aussi d’efforts de pédagogie, avec notamment l’obligation pour chaque école d’avoir son périmètre cultivé. Les Djiboutiens doivent apprendre à ne pas tout attendre de la pluie, de plus en plus aléatoire.

Tout comme ils doivent viser l’autosuffisance énergétique…

Tout à fait. Il n’y a ni pétrole ni gaz à Djibouti, mais nous ne sommes pas en panne d’idées dans le domaine des énergies alternatives. Le parc éolien du Ghoubet est fonctionnel, et ses premières injections d’électricité dans le réseau national auront lieu cette année. Idem pour la centrale photovoltaïque du Grand Bara, dont le projet a été repris par un groupe émirati après le retrait des Français d’Engie. L’interconnexion entre Assal, Tadjourah et Djibouti est pratiquement achevée.

Vous avez conclu en août 2021 une convention avec la Turquie pour la recherche et l’exploitation des minerais. Ce secteur est-il prometteur pour Djibouti ?

C’est plus que probable. Depuis 2019, nous exportons déjà du bromure de sodium vers la Chine en quantités non négligeables. Grâce aux forages géothermiques profonds, nous allons avoir accès à d’autres minerais, comme le lithium et le silicate de sodium. Nous disposons également d’un vaste gisement de sable noir, de la catégorie des terres rares, dont l’exploitation s’annonce très rentable.

Où en êtes-vous de votre projet de hub international pour les télécommunications ?

Il est en phase d’implémentation. Une dizaine de câbles sous-marins passent au large dans nos eaux territoriales, et Google vient d’acquérir un terrain en association avec une société locale pour y établir un grand centre de données associé à un campus numérique.

Reste que l’économie djiboutienne est avant tout portuaire, pour l’instant. Vous avez récemment lancé le projet d’un nouvel aéroport commercial en connexion avec le développement de vos ports. La crise interne que connaît l’Éthiopie, dont vous êtes le principal débouché, ne risque-t-elle pas de freiner vos ambitions ?

Cela a eu un impact négatif, c’est évident. Mais pas autant que nous pouvions le craindre. La baisse du volume de trafics à l’import et à l’export a été maîtrisée. On ne s’en sort pas trop mal, et notre développement portuaire continue.

Chargement d’un train à conteneurs destiné à Addis-Abeba par la Société de gestion du terminal portuaire de Doraleh, l’organisme public qui a remplacé DP World. © Vincent Fournier/JA

Chargement d’un train à conteneurs destiné à Addis-Abeba par la Société de gestion du terminal portuaire de Doraleh, l’organisme public qui a remplacé DP World. © Vincent Fournier/JA

Il faudrait que DP World renonce à mettre Djibouti à genoux

Autre problème : l’émergence d’une concurrence sérieuse, avec la modernisation des ports de Berbera, au Somaliland, et d’Assab, en Érythrée. Manifestement, l’Éthiopie cherche à réduire sa dépendance vis-à-vis de Djibouti. Cela vous inquiète-t-il ?

Non. Il est normal que l’Éthiopie raisonne en ces termes. Mais l’avantage concurrentiel demeure et demeurera longtemps encore en notre faveur. Assab et Berbera sont distants de 1 000 km d’Addis-Abeba, Djibouti de 760 km avec un chemin de fer fonctionnel. Les hommes d’affaires éthiopiens viennent ici sans visa, et la Commercial Bank of Ethiopia y a installé une importante agence. Nous sommes sereins.

Depuis quatre ans, un bras de fer vous oppose au méga-opérateur portuaire émirati DP World, à qui vous avez retiré la gestion du terminal à conteneurs de Doraleh. La cour d’arbitrage de Londres vient une nouvelle fois, en janvier, de vous donner tort, sans pour autant entamer votre détermination. Quand cette guérilla judiciaire s’arrêtera-t-elle ?

Je l’ignore. Il faudrait que DP World renonce à mettre Djibouti à genoux, à nous étouffer. C’est dans ce but qu’il investit tant d’argent dans les ports de Berbera, d’Assab ou de Lamu. Nous avons été patients, mais il n’a pas voulu admettre que nous défendions nos droits et nos intérêts. DP World cherche à nous coller dos au mur en exigeant que nous renoncions à une décision souveraine. C’est inacceptable, et nous ne l’accepterons pas.

Avec le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, au Caire, le 7 février. © Présidence de la République arabe d’Égypte

Avec le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, au Caire, le 7 février. © Présidence de la République arabe d’Égypte

Le président Sissi est d’accord pour nous aider à renouer le dialogue

Derrière DP World, il y a les Émirats arabes unis, puissance financière de plus en plus influente en Afrique de l’Est. C’est un peu le pot de terre contre le pot de fer !

Je fais un distinguo entre les deux. Certes, les Émirats sont solidaires de DP World, mais nous n’avons pas de contentieux avec Abou Dhabi. J’en ai parlé récemment au Caire avec le président Sissi : il est d’accord pour nous aider à renouer le dialogue en mettant le dossier DP World entre parenthèses.

Vous avez lancé en 2020 un ambitieux fonds souverain censé être doté de 1,5 milliard de dollars d’ici à 2030. Or son directeur sénégalais recommandé par le président Macky Sall, Mamadou Mbaye, a été limogé moins d’un an après sa prise de fonctions, à la suite d’un audit défavorable. Est-ce un mauvais signe pour la viabilité de ce fonds ?

Pas du tout. L’ambition reste intacte. Il y avait un problème de gouvernance, cela arrive. Un nouveau directeur a été nommé, l’ancien ministre tunisien Slim Feriani, spécialiste de la finance internationale. Je suis optimiste.

Si l’on en croit les résultats de l’enquête ouverte par la procureure de Djibouti à la suite des détournements constatés au sein du ministère du Budget, le titulaire de ce portefeuille, Abdoulkarim Aden Cher, serait « le principal instigateur de ce système frauduleux ». Ce ministre vient donc de rejoindre en prison son prédécesseur, également incarcéré. Comment de telles malversations présumées ont-elles pu se répéter sans éveiller de soupçons ?

Chacun doit comprendre que nous sommes déterminés à livrer à la justice tous ceux qui trompent l’État et pillent le Trésor public. Maintenant, il est exact qu’il faut améliorer la transparence et le contrôle des recettes et des dépenses, mieux légiférer et encadrer les marchés de gré à gré, améliorer l’informatisation et l’automatisation des processus.

Nous allons pour cela établir des mécanismes de contrôle externes et indépendants des finances publiques et faire en sorte que l’Inspection générale de l’État multiplie les audits aléatoires, sans attendre d’éventuelles suspicions de malversations. La création d’un parquet financier et économique, ainsi que celle de juridictions spécialisées dans la lutte contre la corruption, sont également à l’ordre du jour.

Votre gouvernement compte six femmes sur 26 ministres. Et l’Assemblée nationale, 10 % de députées. Le compte de la parité n’y est pas…

Pas encore. Mais quand on voit d’où l’on vient et que l’on connaît nos pesanteurs culturelles, le progrès est notable : 46 % des enseignants sont des enseignantes, et le congé payé de maternité a été porté à vingt-six semaines, soit dix de plus qu’en France. Ce qui prend beaucoup de temps, c’est de faire évoluer les mentalités. Chez nous, l’homme prétend toujours tout diriger alors que le rôle de la femme dans la vie économique et sociale est prépondérant.

Une femme Première ministre, une femme cheffe d’État, est-ce envisageable à Djibouti ?

Pourquoi pas ?

Vous insistez volontiers sur les vertus du vivre-ensemble djiboutien. Pourtant, des affrontements intercommunautaires, répliques de violences similaires survenues en Éthiopie, ont opposé en août 2021 Afars et Issas dans certains quartiers de Djibouti. Il y a eu des morts, des blessés, des pillages. Pourquoi ces clivages persistent-ils, quarante-cinq ans après l’indépendance ?

Parce que ce ne sont pas des choses que l’on règle avec des décrets ou des arrêtés. La cohésion nationale se construit dans la durée, avec la multiplication des mariages entre Afars, Issas, Somalis, avec le brassage urbain, la modernisation de l’économie et l’ancrage via l’éducation de l’idée de nation.

Je considère les événements dont vous parlez comme des soubresauts du passé. Les progrès qu’ont accomplis mes compatriotes dans l’appropriation de leur citoyenneté commune sont phénoménaux. Mais le diable est toujours là, car le plus facile, le plus rapide, quand un groupe d’individus veut mettre le feu, c’est toujours l’étincelle ethnique.

Des combattants Shebab dans la zone de Lafofe, à quelque 18 km au sud de Mogadiscio, en Somalie. © AP/SIPA

Des combattants Shebab dans la zone de Lafofe, à quelque 18 km au sud de Mogadiscio, en Somalie. © AP/SIPA

Les bases des Shebab sont loin d’ici, en Somalie du Sud

Il y a un an, le chef des jihadistes somaliens Shebab, Ahmad Omar, a appelé ses fidèles à commettre des attentats contre les bases américaine et française situées à Djibouti. Ce risque est-il à prendre au sérieux ?

La sécurité à 100 %, cela n’existe pas. À preuve : les terroristes qui se sont fait exploser au restaurant La Chaumière en mai 2014 venaient de Mogadiscio. Les bases des Shebab sont loin d’ici, en Somalie du Sud, et nous savons qu’ils ne peuvent opérer sans bénéficier de complicités internes. Nous sommes donc extrêmement vigilants, ce qui passe par la surveillance, bien sûr, mais aussi par l’étude minutieuse du fonctionnement de ces organisations. Nous avons les hommes qu’il faut pour cela.

Quelle analyse faites-vous de la profonde crise interne que traverse votre voisin éthiopien depuis novembre 2020 ? Le fédéralisme peut-il résister à la guerre civile ?

Je crois que les Occidentaux et les médias internationaux n’ont pas eu la bonne approche. Mettre sur le même plan une rébellion et un gouvernement dirigé par un Premier ministre élu était une erreur. Pour que l’unité de l’Éthiopie soit préservée, il est indispensable que la Constitution soit respectée et que les revendications régionales passent par des voies légales, officielles, et non par une rébellion. D’autant que rien ne démontre que le TPLF [Front de libération du peuple du Tigré] est représentatif de l’ensemble du peuple tigréen. Quant au fédéralisme mis en place par l’ancien Premier ministre Meles Zenawi, sur la base de l’adhésion volontaire afin de permettre à chaque région et à chaque ethnie d’être actrice de son avenir, c’est la seule voie pour que l’Éthiopie existe. Je constate d’ailleurs que personne ne prône la sécession.

Le contentieux qui vous oppose à l’Érythrée est toujours intact. Votre rencontre en Arabie saoudite avec votre homologue Issayas Afeworki en septembre 2018, puis la médiation tentée par le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, n’auraient donc servi à rien ?

À rien, effectivement. Nous continuons à nous heurter au refus d’Issayas Afeworki de nous remettre les prisonniers de guerre djiboutiens, ainsi que nous l’avons fait en sens inverse avec les Érythréens. Quatre d’entre eux nous ont été rendus par l’entremise du Qatar. Il en reste une dizaine, dont nous avons fourni les identités. S’ils sont morts, qu’on nous livre au moins leurs restes, afin que les familles puissent faire leur deuil. Mais les autorités d’Asmara s’obstinent à dire qu’ils n’existent pas. Le règlement de ce préalable est incontournable si nous voulons passer au contentieux suivant : l’occupation par l’armée érythréenne du cap Doumeïra, en violation du traité de 1897 signé entre la France et l’Éthiopie de Menelik II.

Il y a un vrai risque d’effondrement du peu d’État qui existe en Somalie

Tous les observateurs relèvent un regain d’activité et de dangerosité des islamistes Shebab en Somalie depuis quelques mois. Djibouti est directement impliqué dans ce conflit, avec un contingent de près de 2 000 hommes au sein de l’Amisom, la force de l’Union africaine. Est-ce aussi votre diagnostic ?

Je suis inquiet, c’est évident. Les Shebab se renforcent et s’arment chaque jour un peu plus via le Yémen. Ils sont devenus une véritable mafia qui pratique le racket à grande échelle auprès des commerçants et de la population. Oui, il y a un vrai risque d’effondrement du peu d’État qui existe en Somalie si cette situation se prolonge. D’autant que, côté gouvernemental, le processus électoral n’est pas encore achevé. Il y a donc une sorte de vide qui profite à l’anarchie. Et cela fait trente ans que ça dure, trente ans que la vie dans ce pays n’a plus de valeur.

Djibouti figure parmi les pays africains qui, à l’ONU, ont condamné l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe. Quelle explication donnez-vous à votre vote ?

La même que celle des 141 pays qui ont voté en faveur de cette résolution. Nous sommes contre l’usage de la force au détriment de l’intégrité et de l’indépendance d’un pays voisin, contre la violation du droit international et des dispositions de la charte des Nations unies et pour le règlement pacifique des conflits. Il faut protéger les civils et que les parties parviennent à un accord négocié dans les meilleurs délais.

L’opposition djiboutienne semble éclatée, affaiblie, particulièrement depuis la dernière élection présidentielle dont elle a boycotté le processus. Peut-on dire que vous avez réussi à la diviser pour mieux régner ?

Et pourquoi donc ? Pas du tout. Le pouvoir à Djibouti ne s’obtient pas par la force ou par la ruse, mais en démontrant ce dont on est capable pour le bien de tous. Comme on dit en somali : « Voici le terrain et voici le cheval », à chacun de faire ses preuves et au peuple de trancher.

Les Djiboutiens n’aiment pas les aventures et l’incertitude, ils vont vers celui qui leur assure la paix et la tranquillité, qui respecte la vie humaine, privilégie la tolérance et le vivre-ensemble et se défie de toute considération clanique ou tribale. Les Djiboutiens peuvent s’aimer ou se haïr, mais quand ils voient ce qui se passe dans les pays voisins, ils savent que leur survie et leur développement dépendent de leur unité.

J’ai tout le peuple avec moi, quel intérêt aurais-je à favoriser un petit clan ?

Le comité des droits de l’homme de l’ONU vous a demandé d’autoriser à nouveau le parti d’opposition fondé par Daher Ahmed Farah et dissous en 2008, le Mouvement pour le renouveau démocratique et le développement (MRD). Pourquoi avez-vous refusé ?

La dissolution de ce parti a été prononcée par la justice à cause des prises de position pro-érythréennes de son chef, alors que nous étions en état de belligérance avec le régime d’Issayas Afeworki. N’importe quelle justice au monde en aurait fait autant. Cela dit, rien n’empêchait ses dirigeants de changer le nom de leur formation. Or ils s’obstinent, et leur entêtement se retrouve face à un entêtement équivalent. On se regarde en chiens de faïence, on se défie, et personne n’avance. Ce bras de fer ne m’intéresse pas. S’ils étaient intelligents et souhaitaient vraiment faire leur travail, ils changeraient d’étiquette. *

Vos opposants dénoncent ce qu’ils appellent la « mamassanisation » du pouvoir, c’est-à-dire le traitement de faveur accordé aux membres de votre communauté mamassan dans des secteurs clés, comme ceux de la défense et de la sécurité. Qu’avez-vous à répondre ?

C’est de la pure mauvaise foi. On parle ici de deux personnes, deux, mon conseiller en matière de sécurité, Hassan Saïd Khaireh, et le général Zakaria Cheikh Ibrahim. Ils occupaient déjà des postes importants avant l’indépendance. J’ai tout le peuple avec moi, quel intérêt aurais-je à favoriser un petit clan ? Ici, les nominations se font au mérite. Je n’ai jamais été un tribaliste, ça ne figure pas dans mes gênes.

La prochaine présidentielle est prévue en 2026, dans quatre ans. Y pensez-vous déjà ?

Pas vraiment. Cela ne m’obsède pas.

Dieu me garde de connaître les mêmes problèmes que mon ami Alassane Ouattara, dont les deux dauphins désignés n’ont pas survécu

Dans l’hypothèse d’un sixième mandat, vous aurez dépassé l’âge limite de 75 ans fixé par la Constitution. Songez-vous à la modifier ?

Pour pouvoir me représenter ? Certainement pas. Je ne permettrai pas qu’on touche à la Constitution.

Préparez-vous votre succession ?

Écoutez : les élections de 2026 vont se dérouler normalement. Le parti politique que je préside tiendra son congrès en temps opportun, il choisira son candidat, et nous entrerons tous en campagne. La personnalité qui nous représentera sera choisie de façon consensuelle par le comité central et le comité exécutif, et ce ne sera pas un exercice difficile : nous sommes un petit pays, chacun sait ce dont l’autre est capable. Mais n’attendez pas de moi que je vous donne un nom à l’avance. Dieu me garde de connaître les mêmes problèmes que mon ami Alassane Ouattara, dont les deux dauphins désignés n’ont pas survécu.

Votre état de santé fait l’objet de spéculations sur les réseaux sociaux. Comment vous portez-vous ?

Ah, les réseaux sociaux ! On ne peut hélas que les subir… La réalité est que je suis en parfaite santé, si ce n’est un problème d’arthrose quasi inévitable à mon âge. Pour le reste, je ne crains qu’une chose : une opération qui réduise ma capacité de travail. Mais elle n’est pas à l’ordre du jour, rassurez-vous !

Il y a un peu plus d’un siècle, votre grand-père signait, en tant que notable issa, un traité historique avec la France. Et il y a presqu’un siècle, au tout début des années 1930, votre père devenait l’un des tout premiers instituteurs de ce pays. Seraient-ils fiers de vous ?

Question difficile. Je pense que je n’ai pas porté atteinte à leur nom, que je ne l’ai pas sali et que l’évolution de Djibouti est conforme aux espoirs qu’ils plaçaient en l’avenir de cette terre. Nous sommes un petit pays avec de grandes ambitions, alors oui, je souhaite en toute modestie que mes ancêtres soient contents de moi. Alhamdulillah.


Droit de réponse

* À la suite de la parution de cet entretien, M. Daher Ahmed Farah nous a fait parvenir la réponse suivante :

« Non, M. Ismail Omar Guelleh, ce n’est pas la justice djiboutienne qui a prononcé la dissolution du MRD mais vous-même, par décret présidentiel et sur la base d’un faux grossier fabriqué par vos services. La justice djiboutienne, elle, n’a pas osé dire le droit lorsque nous l’avons saisie pour excès de pouvoir. Vous faites donc, encore une fois, preuve de mauvaise foi.

Non, contrairement à ce que vous affirmez, aucune justice digne de ce nom n’aurait dissous un parti sur la base d’un faux grossier.

Oui, le Comité de l’ONU pour les droits de l’homme a constaté ce faux grossier et prononcé le 4 novembre 2020 la décision suivante, rendue publique le 8 janvier 2021 : ‘’L’État partie est tenu d’annuler le décret présidentiel du 9 juillet 2008 ; de permettre à l’auteur de poursuivre librement son activité politique et considérer la possibilité de réenregistrer le Mouvement pour le renouveau démocratique et le développement [MRD]. »