Politique

Ukraine-Russie : les Occidentaux cherchent le soutien de l’Afrique du Sud

Depuis que Pretoria a refusé de condamner l’invasion russe en Ukraine, les chancelleries occidentales s’activent, plus ou moins publiquement, pour faire pression sur le gouvernement sud-africain.

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Par - à Johannesburg
Mis à jour le 9 mars 2022 à 10:38

Manifestation de soutien à l’Ukraine, à Durban, le 6 mars 2022. © Rajesh Jantilal/AFP

Une ambassadrice qui se fait recadrer par un porte-parole ministériel… La diplomatie n’offre pas souvent ce genre de frissons. Tout est parti d’une réflexion postée sur Twitter par Riina Kionka, ambassadrice de l’Union européenne (UE) en Afrique du Sud. « On continue à se gratter la tête, par ici », écrit-elle, assortissant sa remarque d’une émoticône au faciès visiblement perplexe. Quelques heures plus tôt, devant l’Assemblée générale des Nations unies, l’Afrique du Sud s’était abstenue lors du vote d’une résolution condamnant l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Ce n’est pourtant pas une surprise, venant de Pretoria. L’Afrique du Sud adhère au principe de non-alignement hérité de la guerre froide. Quand les grandes puissances s’affrontent – les blocs, disait-on à l’époque –, Pretoria préfère rester en retrait.

Aujourd’hui, l’invasion russe rend cette neutralité difficilement acceptable aux yeux des Occidentaux. « Nous sommes perplexes parce que l’Afrique du Sud se considère – et est considérée de par le monde – comme un pays qui défend les droits de l’homme, le droit international et l’état de droit », insiste Riina Kionka dans son tweet. Réponse cinglante de Clayson Monyela, porte-parole du ministère sud-africain des Relations internationales et de la Coopération : « Vous voulez qu’on en parle ici, Madame l’ambassadrice ? »

Bataille de tweets

Piqué au vif, le porte-parole poursuit : « Je suppose que vous avez lu les motifs du vote. Un commentaire ? #Whataboutisme. N’oublions pas le peuple palestinien, le Yémen, la Syrie, la Libye, la Somalie, etc. L’UE devrait aussi condamner les agresseurs, dans ces cas-là. En matière diplomatique, il est primordial d’avoir une ligne cohérente. »

Un tweet qui a suscité cent cinquante réponses, parmi lesquelles celle – agacée – de Tobias Elling Rehfeld, l’ambassadeur du Danemark, appelant à ne pas tout mélanger. « Ne peut-on considérer chaque conflit au cas par cas ? »

Le diplomate danois s’est également exprimé dans une lettre ouverte publiée par News24. Il s’y décrit comme un enfant de la guerre froide, élevé dans la crainte d’une apocalypse nucléaire. « Aujourd’hui, la peur est de retour […]. Avoir des relations historiques avec une nation ne prémunit pas cette dernière d’une condamnation quand elle commet aujourd’hui des actes d’agression », professe-t-il en faisant allusion aux liens qu’entretiennent le Congrès national africain (ANC) et la Russie depuis l’époque de l’apartheid.

C’est également sur News24 que les ambassadeurs européens en poste en Afrique du Sud avaient, au tout début du conflit, publié une lettre ouverte pour dénoncer la violation, par les Russes, des principes de l’ONU. Collectivement et individuellement, les chancelleries mènent la bataille de l’opinion. « On sent qu’il y a peut-être une contradiction entre la position du gouvernement et ce qui est en train de se passer dans la société sud-africaine », observe une source diplomatique. Des petites manifestations ont été organisées au Cap, à Durban et à Pretoria. Dans un sondage en ligne, 66% des votants (soit plus de 10 000 personnes, le 8 mars) considèrent que l’Afrique du Sud ne devrait pas rester neutre et devrait être « du bon côté de l’histoire ».

Si vous êtes neutre face à une injustice, vous avez choisi le camp de l’oppresseur

Todd P. Haskell ne s’y est pas trompé en invoquant les propos de Desmond Tutu, figure de la lutte contre l’apartheid décédée en décembre dernier et « boussole morale » de l’Afrique du Sud. Devant la presse, le chargé d’affaires américain a cité l’ancien archevêque du Cap : « Si vous restez neutre face à une injustice, vous avez choisi le camp de l’oppresseur. » La fondation Tutu a d’ailleurs publié un communiqué pour demander au gouvernement sud-africain de rejoindre le Ghana et le Kenya dans leur condamnation de l’agression russe.

Si Pretoria est autant courtisé, c’est parce que l’Afrique du Sud « occupe une position morale particulière dans le monde, poursuit Todd P. Haskell. Son combat pour la liberté a été une source d’inspiration pour le monde entier ».

Le coup de fil de Trudeau

Hors micro, explique un diplomate, les Américains regrettent la persistance du concept de non-alignement, qu’ils estiment « désuet » et « daté de la guerre froide » alors que trente années se sont écoulées depuis la chute de l’Union soviétique. Ils disent néanmoins maintenir un dialogue constant avec leurs homologues sud-africains à ce sujet.

Plus au Nord, le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, a directement téléphoné au président Cyril Ramaphosa. Selon un communiqué, les deux leaders ont discuté « des efforts à mettre en œuvre pour en finir avec ce conflit inutile ».

Un coup de fil espéré par Riina Kionka, l’ambassadrice de l’UE. Dans la presse, elle dit avoir insisté pour joindre Naledi Pandor, la ministre des Relations internationales, et le président Ramaphosa. Sans succès.

En coulisse, les Européens ont multiplié les démarches, et notamment leurs rendez-vous avec le département sud-africain des Relations internationales. « Beaucoup de responsables sont actifs, en Afrique du Sud et dans les pays africains. On fait un effort général pour faire entendre la voix de l’Europe parce que l’on sait fort bien que la Russie est elle-même très active sur tout le continent africain et que son “narratif” rencontre un certain écho en Afrique du Sud », confie une source diplomatique européenne.

En témoigne ce tweet, publié par l’ambassade de Russie en Afrique du Sud : « Chers abonnés, nous avons reçu un grand nombre de lettres. […] Merci de votre soutien, nous sommes ravis que vous ayez choisi de vous tenir aux côtés de la Russie, qui, comme il y a quatre-vingts ans, combat le nazisme en Ukraine. » Une provocation de trop pour l’ambassade d’Allemagne en Afrique du Sud, qui n’a pas manqué de réagir. « Ce que la Russie fait en Ukraine, c’est massacrer des innocents. […] Sûrement pas combattre le nazisme. Honte à ceux qui gobent ça. (Malheureusement, on est un peu experts en nazisme). »

Les Occidentaux ne sont pas seuls à se mobiliser, assure Liubov Abravitova, l’ambassadrice d’Ukraine en Afrique du Sud, qui met en garde contre une représentation bipolaire du monde. La preuve ? Cent quarante et un pays ont approuvé la résolution de l’ONU condamnant l’invasion russe. En Afrique australe, Liubov Abravitova dit avoir reçu le soutien de la Zambie et du Botswana, rares pays, avec le Lesotho et le Malawi, à avoir condamné l’offensive militaire de Moscou. « Le vrai sujet n’est pas de mobiliser les ambassades, mais d’obtenir une solidarité mondiale. Quand je constaterai que le monde entier nous soutient, quand on aura arrêté la Russie, alors là, je serai heureuse. »