Justice
L’épave de l’appareil du président Juvénal Habyarimana, tué dans un attentat le 6 avril 1994. © Bouju/AP/Sipa

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Attentat du 6 avril 1994 : retour sur l’enquête de la discorde entre la France et le Rwanda

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Politique

France-Rwanda : retour sur une enquête manipulée 

« Attentat du 6 avril 1994 : un crime sans coupables » (1/3). Qui est à l’origine de l’attentat qui coûta la vie au président Juvénal Habyarimana et fut le prélude au génocide contre les Tutsi ? Après une instruction longue de vingt-quatre années, marquée par de multiples tentatives de manipulation, la justice française vient de refermer le dossier sans désigner de responsables.

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Mis à jour le 10 mars 2022 à 15:40

L’épave de l’avion à bord duquel le président rwandais Juvénal Habyarimana a trouvé la mort, le 6 avril 1994. © AP/SIPA

« La portée de cette décision de la Cour de cassation, c’est qu’il n’y a pas de charges contre nos clients rwandais ! », s’emporte Me Léon Lef Forster. Au terme d’un marathon judiciaire de près d’un quart de siècle – l’instruction était ouverte depuis mars 1998 –, l’avocat parisien et son confrère bruxellois Bernard Maingain peuvent enfin refermer l’épais dossier qui leur aura donné tant de fil à retordre.

« La grande avancée, c’est que l’on connaît désormais le site d’où ont été tirés les missiles sol-air qui ont abattu l’avion du président Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994. Et celui-ci renvoie à un camp militaire tenu par les extrémistes hutu, qui ont, à l’époque, organisé et encadré le génocide contre les Tutsi », ajoute Me Bernard Maingain, avec qui il fait tandem depuis plus de quinze ans sur cet épineux dossier.

Un agréable week-end

Retour en arrière. Ce 9 novembre 2008, Bernard Maingain passe un agréable week-end en amoureux, à Milan, avec son épouse. À 6h30 du matin, il est tiré de son sommeil par un appel téléphonique. Celui-ci émane de Tharcisse Karugarama, le ministre rwandais de la Justice. Les autorités de Kigali ont besoin de l’avocat en urgence pour assister Rose Kabuye à Francfort, en Allemagne, où la cheffe du protocole du président Paul Kagame vient d’être arrêtée par la police.

Pas besoin de longues explications pour que Bernard Maingain en comprenne la raison. En novembre 2006, le magistrat antiterroriste français Jean-Louis Bruguière a émis des mandats d’arrêt internationaux à l’encontre de neuf ressortissants rwandais, dont Rose Kabuye. Ils sont recherchés par la justice française dans le cadre d’une instruction sur l’attentat commis le 6 avril 1994, à Kigali, contre l’avion transportant le président Juvénal Habyarimana, son homologue burundais Cyprien Ntaryamira, trois pilotes français et sept autres passagers, rwandais et burundais.

Dans cette prison, Rose Kabuye faisait preuve d’une dignité incroyable

Ces neuf suspects, civils comme militaires, appartenaient à l’époque au Front patriotique rwandais (FPR), un mouvement politico-militaire en exil qui luttait contre le régime dictatorial de Juvénal Habyarimana. La plupart sont devenus par la suite des cadres influents du régime ou de l’armée de Paul Kagame.

« À Francfort, ce fut un rendez-vous très émouvant, car, dans cette prison, [Rose Kabuye] faisait preuve d’une dignité incroyable », se souvient l’avocat. Au terme de leur entretien, elle accepte d’être transférée en France afin d’y être entendue par le juge Marc Trévidic, qui a remplacé Jean-Louis Bruguière dans ce dossier. Bernard Maingain, qui a entre-temps alerté son confrère parisien Léon Lef Forster, accompagne la Rwandaise jusqu’à Paris.

Coup tordu

Dans le même temps, une manifestation de soutien de très grande ampleur se tient à Kigali, où la colère est à son comble face à ce qui est vu comme un énième coup tordu de la France visant à dissimuler son rôle passé dans le génocide de 1994. En rallumant son téléphone, à l’aéroport de Roissy-Charles-De-Gaulle, l’avocat belge reçoit un appel d’un journaliste français qui a suivi le dossier : « Compte tenu de ce qu’il se passe à Kigali, je pense que, dorénavant, vous allez être entendus », lui glisse ce dernier.

Au palais de Justice de Paris, sur l’Île de la Cité, le juge antiterroriste Marc Trévidic procède à l’audition de Rose Kabuye en présence de ses deux avocats. Puis il annonce son intention de délivrer un mandat de dépôt à l’encontre de la Rwandaise. Léon Lef Forster a beau se montrer combatif, le magistrat n’en démord pas.

Aussi les deux avocats interjettent-ils appel aussitôt. La nuit même, ils livrent une très longue plaidoirie devant un autre magistrat, qu’ils tentent de convaincre. « Au bout de la nuit, il s’est finalement rendu à nos arguments et a décidé que Rose Kabuye resterait en liberté sous contrôle judiciaire en région parisienne », relate Bernard Maingain.

Mon confrère m’a glissé avec humour : « Ça sent le Barril… »

L’arrestation de Rose Kabuye marque un tournant. Car, depuis plusieurs mois déjà, Mes Maingain et Forster étaient cantonnés hors du dossier incriminant leurs clients rwandais, le juge Jean-Louis Bruguière ayant estimé qu’en l’absence d’une mise en examen effective, ces derniers n’étaient pas parties à la procédure.

Pour la première fois, les deux avocats peuvent donc avoir accès aux procès-verbaux de cette information judiciaire ouverte dix ans plus tôt, en 1998. « Dès que j’ai commencé à lire le dossier, je me suis aperçu que les règles élémentaires d’une instruction pénale n’avaient pas été respectées », indique Léon Lef Forster. « En constatant la somme des manipulations successives, mon confrère m’a glissé avec humour : “Ça sent le Barril” « , ajoute Bernard Maingain.

Une allusion à l’ancien numéro deux de la Cellule antiterroriste de l’Élysée, le capitaine de la gendarmerie Paul Barril, reconverti dans le privé. Mis en cause au début des années 1980 pour son rôle plus que trouble dans l’affaire dite des Irlandais de Vincennes, Paul Barril est devenu, à la fin des années 1980, un auxiliaire du régime Habyarimana. Pendant le génocide, il a même conclu un contrat – non suivi d’effet, prétendra-t-il – avec le régime hutu, visant à lui fournir armes et mercenaires.

Instruction à sens unique

Éberlués, les deux avocats découvrent qu’entre sa saisine, en 1998, et sa retraite anticipée de la magistrature, à la fin de 2006, destinée à lui permettre d’être candidat aux élections législatives françaises de 2007, le juge Bruguière aura procédé à une instruction à sens unique, se tournant exclusivement vers des témoins directement liés à l’ancien régime rwandais, organisateur du génocide, ou à ses supplétifs, farouchement hostiles au FPR : la famille de Juvénal Habyarimana, dont Agathe, sa veuve, soupçonnée de longue date d’avoir appartenu à la frange extrémiste des dignitaires hutu ; divers responsables de ce même régime, qu’il ira entendre à Arusha, où ils étaient alors détenus dans l’attente de leur jugement ; l’universitaire belge Filip Reyntjens, connu pour ses positions hostiles au FPR ; et, bien sûr, le fameux Paul Barril…