Politique

Tunisie : pénurie des denrées de base à un mois du ramadan

Dépendante du blé ukrainien, la Tunisie connaît une pénurie sans précédent des produits de première nécessité. Une situation qui devrait s’aggraver avec la levée prochaine des compensations de l’État et la flambée du prix du baril.

Réservé aux abonnés
Par - à Tunis
Mis à jour le 9 mars 2022 à 12:43

File d’attente devant une boulangerie, le 8 mars, à Tunis. © Yassine Mahjoub

« Nous en sommes à parler de la disponibilité des aliments de base au lieu de prendre des dispositions pour parer aux contraintes dues aux bouleversements internationaux », a déploré Noureddine Taboubi, secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), lors d’une conférence de presse, le 7 mars. Il faut remonter à l’indépendance, en 1956, voire à la Seconde Guerre mondiale, pour trouver une telle situation de précarité alimentaire dans l’histoire récente de la Tunisie.

Le sucre, la farine, la semoule, l’huile, les pâtes, le riz et les médicaments sont devenus introuvables. Les grands magasins et les petites épiceries sont pris d’assaut, mais les rayons demeurent désespérément vides. C’est la difficulté de s’approvisionner en pain et en farine qui inquiète le plus la population après la fermeture de certains fournils. « C’est terrible de voir des longues files devant les nombreuses boulangeries d’El Mar [dans la Médina de Tunis] et l’air défait de ceux qui repartent les mains vides. D’habitude, c’est un quartier vivant populaire, gai », raconte un riverain. Ces scènes rappellent des temps de disette que l’on croyait révolus. Le pays n’arrive plus joindre les deux bouts.

Pris au dépourvu

La Tunisie joue de malchance. Malgré l’accalmie sur le front du Covid-19, elle se débat avec une transition politique qui s’éternise et subit de plein fouet l’impact du conflit russo-ukrainien. Les gouvernants ont été pris au dépourvu : ils n’avaient pas prévu que les importations de blé ukrainien, dont dépend la Tunisie, allaient être perturbées par une guerre et que l’absence de stocks stratégiques allait conduire en moins d’un mois à une pénurie.

Un supermarché à Tunis, le 8 mars 2022. © Nicolas Fauqué

Un supermarché à Tunis, le 8 mars 2022. © Nicolas Fauqué

La grogne couve et risque de conduire à une implosion sociale à quelques semaines du ramadan

En cause, la mauvaise santé des finances publiques et un durcissement du côté des fournisseurs, qui exigent désormais d’être payés à la livraison. En novembre 2021, trois bateaux chargés de blé ukrainien ont ainsi attendu dans la rade de Sfax pendant plus de quinze jours pour transborder leur chargement. Faute du règlement de l’Office des céréales, ils ont rebroussé chemin. Après la mauvaise récolte de céréales de 2021 et les effets de la pandémie sur les pays producteurs, les indicateurs virent au rouge.

« Personne n’a pris la mesure de ce que représente le pain, c’est l’aliment de base », s’inquiète un instituteur des environs de Mateur (Nord), qui note que plusieurs de ses élèves ne dînent plus. La grogne couve et risque de conduire à une implosion sociale dans la perspective, début avril, d’un mois de ramadan placé sous le signe des restrictions et des pénuries.

Haro sur les « spéculateurs » !

Le président Kaïs Saïed dénonce à l’envi les spéculateurs et ceux qui voudraient voir échouer son initiative politique. Certains lui reprochent de chercher des coupables plutôt que de trouver des solutions pérennes. La situation est quoi qu’il en soit intenable pour le gouvernement : non seulement il n’a pas vu venir la crise, mais il doit également engager les réformes demandées par le FMI, dont la levée de la compensation de l’État sur les produits alimentaires et les biens de premières nécessité. Une mesure qui passe mal auprès de citoyens pour qui toutes les fins de mois sont difficiles.

Tous les prix vont partir à la hausse à cause de l’envolée des cours du baril », alerte un économiste

« Le prix de la baguette, qui est indexé sur les prix du blé importé, a bondi de 0,190 dinar [0,059 euro] à 0,420 dinar. Et pourrait atteindre 0,450 dinars dans le courant de l’année », prévient la ministre du Commerce et du Développement des exportations, Fadhila Rabhi, qui n’a pourtant cessé de marteler que des stocks stratégiques étaient prévus et disponibles.

Elle aussi est partie à la chasse aux spéculateurs. Le 6 mars, elle a fait ouvrir des dépôts, convaincue que la marchandise qu’ils contenaient était destinée à être mise sur le marché quand les prix seraient à la hausse. Mais il s’est avéré qu’il s’agissait en réalité des entrepôts du grossiste Ben Jemia, connu pour être le fournisseur de tous les épiciers de la banlieue nord de Tunis. « Tout cela pour masquer une incapacité à gérer la situation, sans compter que tous les prix vont partir à la hausse à cause de la flambée des cours du baril », alerte un économiste.