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Un homme se tient devant un panneau montrant le chef de la junte, le colonel Mamady Doumbouya, à Conakry (Guinée), le 11 septembre 2021. © JOHN WESSELS/AFP.

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Guinée : démocratie en apnée

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Politique

Guinée : quelle place pour l’ex-opposition dans la transition ?

Ravis de voir Alpha Condé évincé, ils avaient été les premiers à applaudir le putsch de Mamadi Doumbouya. Six mois plus tard, l’enthousiasme des principaux détracteurs du président déchu semble douché.

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Par - Envoyée spéciale à Conakry
Mis à jour le 14 mars 2022 à 17:26

De g. à d. : Cellou Dalein Diallo, le président de l’UFDG, et Sidya Touré, celui de l’UFR. © ISSOUF SANOGO/AFP

Leur déclaration est intitulée « numéro 001 », comme si d’autres étaient susceptibles de suivre bientôt. Le 9 mars, cinquante-huit partis politiques guinéens ont dénoncé d’une seule voix la manière « unilatérale » dont la junte conduit la transition. Fustigeant un « manque d’inclusivité et de justice », ils accusent les militaires de « s’écarte[r] des règles et des principes de l’État de droit ».

Les leaders de ces partis n’hésitent pas à faire valoir leurs revendications : la mise en place d’un cadre de dialogue, la publication de la composition du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) et l’envoi d’un médiateur de la Cedeao à Conakry – celui qui avait été proposé par l’organisation régionale, le Ghanéen Ibn Chambas, avait été refusé par Mamadi Doumbouya.

Surtout, comme il l’avait fait en 2019-2020, le Front national de défense de la Constitution (FNDC, opposé au troisième mandat d’Alpha Condé) menace de reprendre les manifestations et lance un « appel au peuple ».

Mobiliser les foules

Les militaires ont-ils lieu de s’en inquiéter ? Lorsque, le 21 février, les membres du CNRD avaient reçu, au camp Samory Touré, le président de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), Cellou Dalein Diallo, et le patron de l’Union des forces républicaines (UFR), Sidya Touré, ils avaient mis en garde les deux opposants. Si une manifestation venait à mal tourner, ils en seraient tenus pour responsables.

Les échanges avaient été vifs de part et d’autre, alors que les deux responsables politiques étaient sommés de restituer à l’État leurs maisons respectives, dans le cadre d’une opération plus large et de même nature. Une campagne conduite de manière « discriminatoire et violente », « en dehors de toute règle et procédure légales », écrivent les auteurs de la déclaration du 9 mars.

Cellou Dalein Diallo, et dans une moindre mesure Sidya Touré, a la capacité de mobiliser de larges foules. La junte le sait. Les échauffourées qui, à la fin de février, ont éclaté dans les quartiers acquis à ces deux personnalités, forcées de rendre les clés de leur domicile, sont-elles les prémices d’un affrontement direct entre les principaux opposants à Alpha Condé et ceux qui l’ont démis ?

Volonté « d’humiliation »

Au lendemain de la chute de son ennemi juré, Cellou Dalein Diallo, qui estime avoir été spolié de sa victoire à l’élection présidentielle de 2020, s’était réjoui de la prise de pouvoir du colonel Mamadi Doumbouya. « Je lui fais confiance, jusqu’à preuve du contraire », déclarait-il alors. Six mois plus tard, le chef de l’UFDG voit dans l’action entreprise par la junte pour récupérer son domicile familial une volonté de « l’humilier ». Il semble prêt à riposter. Le fera-t-il assez fort pour mettre la junte en difficulté ?

Le CNRD aurait menacé Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré de leur retirer leur passeport

« Le jour où Cellou décidera de débrayer parce qu’on l’aura sorti de sa maison, qu’on annoncera une transition de quatre ans ou l’instauration d’une limite d’âge pour pouvoir briguer la présidence, chose impardonnable [à ses yeux], il ne va pas rigoler, avance un autre responsable politique. Son discours a totalement changé depuis le mois de février. Il est prêt à l’affrontement. La démographie [politique et ethnique] de Conakry lui permet de mettre le pouvoir en difficulté, voire de le pousser à l’erreur. Les militaires le savent, mais ils mesurent peut-être mal [ce risque]. »

Le CNRD semble pourtant toujours miser sur la bonne volonté des chefs de l’ex-opposition. « Il ne faut pas que l’opposition à Alpha Condé devienne une opposition au CNRD, déclare un proche du président de la transition. Nous ne nous laisserons pas influencer pour autant. Nous ferons toutes les réformes possibles, qu’un régime démocratique ne peut pas faire. »

Le CNRD aurait ainsi menacé Sidya Touré et Cellou Dalein Diallo de leur retirer leur passeport, comme ils les avaient retiré au lendemain du coup d’État aux cadres du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), le parti d’Alpha Condé.

Première note discordante

Certains responsables politiques avaient relevé très tôt le manque de concertation des militaires. En octobre 2021, Cellou Dalein Diallo avait déploré « l’absence de dialogue » et regretté d’être peu consulté par les autorités de la transition. La composition du Conseil national de transition (CNT), l’organe législatif, dont la mise en place a pris plus de temps que prévu en raison de désaccords liés à l’attribution des sièges, a été la première note discordante entre les militaires et la classe politique.

Pour le président du Bloc libéral, une transition de deux, voire trois ans, est acceptable

D’autres leaders continuent toutefois de juger la transition avec bienveillance. C’est le cas de Faya Millimouno, le président du Bloc libéral (BL), qui estime que la situation évolue « dans le bon sens ».

« Nous savons d’où nous sommes partis : avant le coup, nos frontières étaient fermées, des membres de partis qui avaient participé aux élections étaient emprisonnés, le pouvoir était concentré entre les mains du président… Le CNRD veut agir différemment et, dans le cadre de sa lutte anticorruption, passer l’ensemble des dossiers au peigne fin. Naturellement, cela crée des tensions, et certains peuvent avoir l’impression que l’on veut les écarter. »

À Conakry, des rumeurs font état de l’instauration d’une limite d’âge pour pouvoir briguer la présidence, ce qui exclurait de la course plusieurs caciques de l’opposition ou de l’ancien régime. Pour autant, le président du Bloc libéral a confiance dans la gestion des militaires et considère qu’une transition « d’au moins deux ans, voire trois », est acceptable. « Les partis font semblant de suivre la marche de la transition afin de tirer leur épingle du jeu, note un observateur. Ce manque d’unité de l’ex-opposition, avec un tel foisonnement de plateformes politiques, pourrait profiter à Mamadi Doumbouya. »