Politique

Sénégal : entre Aliou Sall et le journaliste Ahmed Aïdara, cohabitation forcée à Guédiawaye

Les élections locales ont accouché d’une situation inédite : le frère du président Macky Sall et son successeur issu de l’opposition vont devoir collaborer dans ce bastion-clé de la banlieue dakaroise.

Réservé aux abonnés
Par et - à Dakar
Mis à jour le 7 mars 2022 à 16:52

Aliou Sall et Ahmed Aidara © Montage JA : Sylvain Cherkaoui pour JA ; Facebook Ahmed Aidara

Qui a véritablement remporté la mairie de Guédiawaye ? Depuis les locales sénégalaises du 23 janvier, cette ville importante de la banlieue dakaroise (près de 400 000 habitants, soit 6 % de la population du pays) vit au rythme d’un drame shakespearien. D’un côté, un ancien animateur de radio, Ahmed Aïdara, 44 ans ; de l’autre, le maire sortant, Aliou Sall, 52 ans, frère du président de la République.

Au soir du 23 janvier, le premier a détrôné le second, qui a très vite reconnu sa défaite. L’affaire aurait pu s’arrêter là. Mais elle a débouché sur un imbroglio politique à l’issue encore incertaine. « C’est vrai, j’ai perdu l’élection, reconnaît Aliou Sall. Mais ensuite, chacun est libre d’utiliser les armes à sa disposition. » En l’occurrence, cet ancien journaliste devenu énarque a su manœuvrer sur un terrain hostile et donner à sa défaite des allures de victoire.

Situation intenable

Dans ce scrutin serré, Ahmed Aïdara a devancé son challenger de 2 % seulement (48 % contre 46 %). Sur 86 postes de conseillers municipaux, Aïdara en a obtenu 39, et Sall 37. Derrière eux, la coalition Wallu Sénégal (emmenée par le parti d’Abdoulaye Wade) en a obtenu quatre ; le mouvement Gueum Sa Bopp, du patron de médias Bougane Guèye Dany, trois ; Bamba Kane, ancien ministre-conseiller de Macky Sall, destitué après avoir annoncé sa candidature dissidente, en a récolté deux, contre un pour Moulaye Camara, proche de la mouvance présidentielle.

Les non-alignés ont trahi Ahmed Aïdara, estime son camp

Aliou Sall n’a donc pas été réélu. Mais dès le lendemain de l’annonce des résultats, cet ancien militant maoïste a fourbi ses armes pour placer son successeur dans une situation intenable. « La désignation du conseil municipal, c’est un peu comme à l’Assemblée nationale, décrypte Mamadou Lamine Thiam, directeur de la campagne d’Ahmed Aïdara devenu directeur de cabinet du maire fraîchement élu. Lorsqu’on n’obtient pas la majorité absolue, on doit composer avec d’autres listes afin d’en constituer une. »

« Aliou Sall est parvenu à recruter dans les rangs des non alignés, affirme Mamadou Lamine Thiam, qui admet qu’« au lendemain du vote, des négociations ont eu lieu des deux côtés afin de rallier ces mouvements minoritaires, devenus forces d’appoint » À l’en croire, certains d’entre eux avaient promis de soutenir Ahmed Aïdara. Mais à l’heure du vote, la donne a changé au profit d’Aliou Sall, qui est devenu largement majoritaire au niveau du bureau municipal – qui réunit 14 conseillers. L’affaire tourne alors au pugilat, à tel point que le préfet doit suspendre la séance et la reporter au 2 mars.

« Les non-alignés ont trahi Ahmed Aïdara », constate, amer, Mamadou Lamine Thiam. De fait, le candidat victorieux devra se contenter d’un bureau municipal aux couleurs de son adversaire, où onze adjoints sur quatorze ont rallié Aliou Sall. « Parmi eux, huit appartiennent à Benno Bokk Yakaar (BBY) et trois sont des non-alignés, résume Aliou Sall, qui peut jubiler. C’est un jeu d’alliances à l’italienne mais il est vrai qu’on n’avait jamais vu ça au Sénégal à l’échelle d’une grande ville comme Guédiawaye », se réjouit-il à mots couverts en constatant qu’il a placé le maire nouvellement élu dans une situation inédite de cohabitation municipale. Lui-même devient donc simple conseiller. Mais il reste aussi le « patron » de l’Alliance pour la République (APR, parti présidentiel) et de BBY à Guédiawaye.

Exclusion du PDS

Du côté du Parti démocratique sénégalais (PDS, opposition), l’affaire avait de quoi susciter des hoquets. Car le principal représentant du parti, Ndiogou Dieng, en jouant la carte Aliou Sall pour obtenir un poste d’adjoint, a mis en porte-à-faux son parti, qui campe pourtant sur une position résolument hostile au camp de Macky Sall. Dans un communiqué daté du 5 mars, le PDS prend donc ses distances avec le dissident.

En posant cet acte, il a défié le secrétaire général du PDS, Abdoulaye Wade

Il considère qu’« en posant cet acte, il a défié le frère secrétaire général du PDS [Abdoulaye Wade], ramé à contre courant de la demande de la base, qui a souhaité que les voix de Wallu Sénégal soient reversées à Yewwi Askan Wi, et foulé au pied le communiqué du parti du 18 février 2022, signé par le frère chargé de la communication, et la déclaration publique de la coalition Wallu du département en date du mardi 1er mars, veille des élections. »

Désavouant ouvertement son élu à Guédiawaye, le PDS préfère donc mettre au ban Ndiogou Dieng : « Pour ces motifs, le comité d’initiative et d’éthique représentatif de la base, lui retire toute confiance et le destitue de toutes responsabilités dans les instances au niveau local et départemental [et] demande au parti de prononcer son exclusion. »

Un couac fâcheux pour le parti d’opposition, qui se déchire ainsi en public : « Le maire Aïdara avait délégué un de ses amis pour demander aux conseillers de Wallu de le soutenir mais il n’y a jamais eu de contact direct sur la question entre lui et les conseillers municipaux de notre coalition, indique Cheikh Dieng, le secrétaire national adjoint du PDS chargé des élections. Cela témoigne de l’inexpérience municipale de notre coalition. À l’inverse, la coalition BBY, qui était beaucoup plus rodée et futée, avait entrepris une stratégie d’encerclement du maire Aidara. »

« Achat de conscience »

« Le dysfonctionnement vient du non-respect par les conseillers municipaux des directives des partis et de l’achat de conscience », estime quant à lui Malick Gackou (Le Grand Parti, opposition), figure importante à Guédiawaye même s’il n’a pas concouru lors des locales. « Par ailleurs, la consigne du PDS a été très claire : le président Abdoulaye Wade, et même Karim Wade, avaient donné un mot d’ordre pour que les conseillers du PDS soutiennent la liste Yewwi Askan Wi lors de la désignation du bureau municipal », poursuit-il.

C’est là qu’on a compris qu’il y avait eu trahison

« On a été surpris de voir, lors du vote, que le candidat de BBY au poste de premier adjoint recueillait plus de voix que celui de notre candidat. C’est là qu’on a compris qu’il y avait eu trahison », témoigne , sous couvert d’anonymat, un cadre important de Yewwi Askan Wi. « Les problèmes, à l’origine, sont partis de là, ajoute-t-il. Wallu avait demandé quatre postes d’adjoints que la coalition Yewwi ne pouvait pas lui accorder car on ne peut pas totaliser seulement quatre conseillers municipaux et demander quatre postes d’adjoint sur quatorze. C’eût été faire de chaque conseiller du PDS un adjoint au maire. » À l’en croire, la division de l’opposition serait partie de là.

S’il savoure ce coup de poker inattendu, qui lui a permis de décocher une flèche empoisonnée en direction de l’opposition, Aliou Sall le nuance : « Une fois élus, les conseillers municipaux ne réagissent pas forcément en fonction des directives émanant de leur parti. Tout dépend de la capacité du maire à les mobiliser autour de ses projets. Je disposais moi-même d’une majorité confortable mais mon premier adjoint appartenait au PDS ; et pourtant, il n’a jamais voté contre mes projets. Il s’agit d’une gestion très diplomatique. »