Politique

Cameroun : Tomaïno Ndam Njoya pourra-t-elle ressusciter l’UDC ?

En reprenant la tête du parti après le décès de son époux, Adamou Ndam Njoya, la maire de Foumban est devenue l’une des figures de l’opposition camerounaise. Reste à savoir si elle parviendra à remettre cette formation emblématique au centre du jeu.

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Mis à jour le 7 mars 2022 à 16:37

Tomaïno Ndam Njoya lors du grand dialogue national en octobre 2019, à Yaoundé. © MABOUP

La rencontre avait quelque chose d’inédit. Après une présidentielle houleuse au cours de laquelle les différents candidats s’étaient rendu coup pour coup, sept des principaux leaders de l’opposition camerounaise se retrouvaient pour la première fois depuis 2018 afin de discuter d’un projet commun : faire modifier le code électoral.

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Ce 1er avril 2021, les journalistes réunis dans la salle de presse de l’Union démocratique du Cameroun (UDC) n’avaient donc d’yeux que pour les trois anciens candidats présents, à savoir Maurice Kamto, du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), Cabral Libii, du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN), et Joshua Osih, du Social Democratic Front (SDF), respectivement classés 2e, 3e et 4e à l’issue de la dernière présidentielle.

Ferme et déterminée

Mais la cérémonie était à peine engagée qu’un acteur inattendu est venu leur voler la vedette : Tomaïno Ndam Njoya qui, face au zélé sous-préfet du 3e arrondissement de Yaoundé venu interdire le rassemblement, défendit avec vigueur le principe de la liberté de réunion garanti par la Constitution.

Déterminée, alliant courtoisie et fermeté, Tomaïno Ndam Njoya réussira ce jour-là l’exploit de faire plier une administration réputée intransigeante pour tout ce qui touche aux rassemblements politiques autres que ceux du parti au pouvoir. Elle sera d’ailleurs la seule à prendre la parole devant ses pairs, pour lire la déclaration de naissance de la plateforme de l’opposition en vue de l’élaboration d’une proposition de modification du très contesté code électoral.

La confrontation avec le sous-préfet fut abondamment relayée, reléguant presque l’union tant fantasmée des leaders de l’opposition au second plan

Sans surprise, la confrontation avec le sous-préfet fut abondamment relayée, reléguant presque l’union tant fantasmée des leaders de l’opposition autour d’un projet commun au second plan. Comme en 1991, année de la tenue de la tripartite gouvernement-opposition-société civile qui avait mis fin aux opérations villes mortes, et comme en 2004, lorsque Adamou Ndam Njoya, alors à la tête du parti, fut désigné candidat de l’opposition à la présidentielle, ramenant ainsi, le temps d’une rencontre, l’UDC au premier plan de la scène politique camerounaise.

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Ce 1er avril 2021, Tomaïno Ndam Njoya parvint donc à faire oublier les résultats calamiteux de l’UDC au scrutin de 2018, élection au cours de laquelle Adamou Ndam Njoya, bien qu’affaibli par la maladie, s’entêta à se jeter dans la bataille. Incapable de tenir le moindre meeting, absent de la campagne, il s’en sortira avec 1,73 % des suffrages, le pire score jamais établi par la formation lors d’une présidentielle depuis le retour au multipartisme en 1990.

Il faut dire qu’un an après avoir repris les rênes du parti à la suite du décès de son charismatique fondateur, en mars 2020, Tomaïno Ndam Njoya avait à cœur de restaurer l’image – bien écornée – de l’UDC. Ce d’autant plus que son accession à ce poste était elle-même sujette à controverse.

Un coup de force et deux démissions

Sans jamais tenir compte de l’avis du vice-président, Cyrille Sam Mbaka, deuxième figure du parti, Tomaïno Ndam Njoya s’était en effet fait installer présidente par intérim de l’UDC au cours d’une réunion qu’elle avait convoquée unilatéralement en avril 2020 à Foumban (Ouest). Un coup de force qui avait entraîné les démissions de Cyrille Sam Mbaka et de l’autre vice-président, Jean-Claude Soptieu Kaptchouang.

Pas de quoi freiner cette quinquagénaire qui a fait de la préservation de l’héritage politique de son défunt mari un devoir. Petite-fille d’un immigré italien qui débarqua au Cameroun au début du XIXe siècle et d’une agricultrice bamoun, Tomaïno Ndam Njoya s’émancipe rapidement en brisant un tabou alors en vigueur dans le département du Noun qui interdit aux femmes toute activité politique. Diplômée en droit à l’université de Yaoundé en 1990, elle fait ses premiers pas l’année suivante au sein de l’UDC, que vient de lancer l’ancien ministre Adamou Ndam Njoya. Son but ? Rassembler les réformistes, ces nostalgiques de la rigueur des années Ahmadou Ahidjo.

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En 1996, après une âpre bataille contre son cousin Ibrahim Mbombo Njoya, Adamou Ndam Njoya l’emporte sur le sultan bamoun et devient le maire de la ville de Foumban. Au lendemain de sa victoire, le nouvel édile rejoint son bureau dans la liesse populaire. Une jeune femme fièrement drapée dans un pagne bleu, le nez surmonté d’une paire de lunettes, apparaît derrière lui : Foumban découvre Patricia Tomaïno.

Elle développe sur les terres familiales une vaste plantation de café qui fait d’elle l’un des principaux producteurs du pays

Dès cet instant, elle sera de tous les combats menés par son mari pour imposer l’UDC. Dans l’ombre, elle l’assiste dans la gestion du parti, tout en se consacrant officiellement à ses activités d’entrepreneure agricole. Tomaïno Ndam Njoya développe sur les terres familiales, à Koutié, dans la région de l’Ouest, une vaste plantation de café qui fait d’elle l’un des principaux producteurs du pays.

Mais ce n’est qu’en 2007 qu’elle entre dans les annales de la politique camerounaise. Après deux décennies de militantisme, elle se présente aux élections législatives dans la circonscription du Noun et rejoint le Parlement. Son mandat sera renouvelé en 2013 et en 2020.

Les esprits s’échauffent

À l’Assemblée nationale, les députés et les Camerounais découvrent une femme politique intrépide. Lorsqu’elle occupe le poste de secrétaire de la commission des lois constitutionnelles, des droits de l’homme et des libertés, de la justice, de la législation et du règlement, de l’administration, elle met en difficulté les membres du gouvernement qui se présentent devant elle.

Dans le brouhaha, la députée lance trois chevalets dans la foule en signe d’exaspération

Le 9 décembre 2017, les députés de l’opposition refusent l’adoption de la loi de finances. Les esprits s’échauffent et, dans l’hémicycle, les voix s’élèvent. Tomaïno Ndam Njoya demande la parole, en vain. Dans le brouhaha, la députée lance trois chevalets dans la foule en signe d’exaspération. Un des projectiles atteint un autre député à la tête et le blesse. Stupeur à l’Assemblée. Les députés de la majorité Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) exigent des excuses publiques de la porte-parole du groupe UDC. Mais Tomaïno Ndam Njoya ne pliera jamais.

L’UDC n’a aucune vocation nationale

Élue à la tête de l’UDC après la convention nationale d’octobre dernier, Tomaïno Ndam Njoya doit faire face à de nombreux défis. Le premier d’entre eux est de faire sortir l’UDC du statut de parti local, auquel le pouvoir le cantonne depuis plusieurs années, pour lui donner enfin une envergure nationale. Une gageure, affirment plusieurs observateurs de la scène politique.

Bataille de leadership

« L’UDC n’a aucune vocation nationale, explique ainsi l’analyste politique Moussa Njoya. C’est un parti qu’on entend rarement sur les sujets de dimension nationale tels que la vie chère, mais qui est très incisif lorsqu’il s’agit de questions locales, notamment celles liées à l’autorité traditionnelle exercée par le sultan des Bamouns. Et aujourd’hui que le leadership de ce parti est assuré par Tomaïno Ndam Njoya et son fils, Haiman Ndam Njoya, il y a très peu de chances que cela change. »

Tomaïno Ndam Njoya va-t-elle poursuivre l’historique lutte de pouvoir qui oppose sa famille nucléaire et politique à celle du sultan des Bamouns, aujourd’hui dirigée par Nabil Njoya ? L’absence de la maire de Foumban lors de l’intronisation de ce dernier en octobre dernier n’avait pas manqué d’alimenter la polémique. Et, jusqu’à présent, aucun signe de rapprochement n’a été observé. Après trente années d’existence, l’UDC a besoin d’un nouveau souffle pour gagner en influence sur la scène politique nationale. Ce qui passe assurément par une redéfinition de ses centres d’intérêt et de ses objectifs.