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Libye : pourquoi l’offensive russe en Ukraine rebat les cartes

La guerre en Ukraine pourrait faire éclater le fragile équilibre des forces en Libye, où la Russie demeure l’un des acteurs clés. Explications.

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Mis à jour le 7 mars 2022 à 17:25

Une affiche à la gloire de Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est, à Benghazi, le 19 janvier 2020. © IVOR PRICKETT/The New York Times-REDUX-REA

L’onde de choc de l’offensive russe en Ukraine se fait ressentir jusqu’en Libye, où Moscou est l’un des principaux acteurs étrangers du conflit qui déchire le pays. Le Kremlin y soutient, entre autres, Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est, qu’il a appuyé lors de l’offensive de son autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL) contre Tripoli en 2019.

Un soutien qui a pris plusieurs formes : arrivée de snipers, support dans le domaine de l’artillerie, contrôle aérien. L’imprimerie d’État russe Goznak a de son côté fait marcher plusieurs fois sa planche à billets pour permettre de renflouer les banques de Cyrénaïque, privées du cash de la Banque centrale libyenne de Tripoli.

Moscou va-t-il rappeler ses forces mercenaires engagées en Libye à travers la société paramilitaire privée russe Wagner ? Selon le Times, la Russie aurait dépêché à Kiev plus de 400 hommes pour appréhender le président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Ils seraient affiliés à la firme Wagner, dont des membres opèrent dans la région du Donbass depuis l’éclatement du conflit ukrainien, en 2014.

Stratégie territoriale

Wagner a fait son arrivée en Libye en 2018, dans l’Est. Dirigé par Dmitri Outkine et financée par l’oligarque russe Evgueni Prigojine, proche de Vladimir Poutine, le groupe paramilitaire tient désormais plusieurs positions dans différentes zones du pays, notamment dans le très stratégique croissant pétrolier. Certains de ses hommes campent à Syrte et tentent de déployer un axe ralliant le Fezzan.

Des mouvements de troupes de Wagner ont été enregistrés ces derniers jours à Al Sukna, près de la base aérienne d’Al Jufrah. Mais un retrait de la firme reste peu envisageable. Selon Jalel Harchaoui, chercheur spécialiste de la Libye, « depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, hormis beaucoup de spéculations sans fondement, il n’y a eu aucun indice tangible ou fiable suggérant un départ des combattants russes de Libye « .

Son enracinement en Libye permet à Moscou de poursuivre une stratégie de « prise en tenailles » de l’Europe, notamment dans le domaine énergétique

Le scénario d’un retrait de la firme favoriserait une offensive des forces de l’Ouest vers l’Est, car il ouvrirait une brèche permettant aux combattants de Tripoli et de Misrata de s’emparer des positions de Wagner.

« Si les Russes partaient, l’ensemble des équilibres et dynamiques politiques en seraient entièrement bouleversés. Haftar perdrait beaucoup de son aura et une guerre en Cyrénaïque deviendrait nettement plus probable », convient Jalel Harchaoui.

Une autre firme paramilitaire privée russe a également officié en Libye : le RSB Group. Cette société détenue par Oleg Krinitsyn a été chargée en 2016 d’une opération de déminage pour le compte de la Libyan Cement Company, à Benghazi.

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Elle a également épaulé Khalifa Haftar dans la maintenance et les réparations des aéronefs militaires, selon un rapport des Nations unies.

La présence russe en Libye reste hautement stratégique pour Moscou. « Son enracinement dans le pays permet à Poutine de poursuivre sa stratégie de “prise en tenailles” de l’Europe. Ceci est une évidence dans le domaine énergétique.

Aujourd’hui, il convient de ne pas espérer un retrait spontané de la mini-armée russe depuis un territoire aussi névralgique et, à maints égards, aussi précieux pour Moscou », estime Jalel Harchaoui.

Polarisation

Également bras armé de la Russie sur le continent, Wagner est actif sur plusieurs théâtres d’opérations en Afrique. Au Mali, la firme a renforcé sa présence fin 2021 avec l’arrivée de quelque 600 mercenaires.

Elle est également active en Centrafrique, où le président Faustin Archange Touadéra a demandé à la Russie en décembre un soutien militaire. Par ailleurs, Wagner a opéré en 2019 au Mozambique et au Soudan pour participer à la répression des manifestations contre Omar el-Béchir.

La polarisation de la Russie sur l’échiquier mondial pourrait rebattre les cartes sur le terrain politique libyen, d’autant que l’échec de l’organisation des élections en décembre a conduit à une nouvelle division du pays.

Bachagha a estimé que “l’attaque de la Russie est une violation flagrante du droit international”

Le Premier ministre élu en mars 2021 pour mener la transition parrainée par la mission des Nations unies en Libye, Abdulhamid Dabaiba, refuse en effet de remettre le pouvoir à son rival, Fathi Bachagha, élu le 11 février dernier, lors d’un vote controversé, par le Parlement de Tobrouk.

Mais Abdulhamid Dabaiba attend toujours un franc soutien de la communauté internationale, laquelle se tient dans une réserve prudente pour éviter l’éclatement d’un conflit armé, les deux Premiers ministres disposant chacun d’un fort ancrage milicien.

Si les gouvernements rivaux de Tripoli et Tobrouk ont condamné la guerre en Ukraine, cette position sera moins évidente à tenir pour Fathi Bachagha, lequel a estimé que « l’attaque de la Russie est une violation flagrante du droit international et de la souveraineté d’une Ukraine démocratique ».

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Mais Fathi Bachagha a été élu à la faveur d’une alliance avec le président du Parlement, Aguila Salah Issa, et le camp de Khalifa Haftar, allié de Moscou. La Russie a d’ailleurs rapidement salué l’élection de Fathi Bachagha. Le ministère russe des Affaires étrangères a estimé le 14 février que « le choix du Parlement devait être respecté ».

Stephanie Williams hausse le ton

Ce soutien russe handicape Fathi Bachagha sur la scène internationale. Jusqu’à présent, le porte-parole du secrétaire général des Nations unies, Stéphane Dujarric, n’avait pas désavoué la nomination de Fathi Bachagha, « prenant acte du vote » et appelant « toutes les parties et institutions à continuer de veiller à ce que ces décisions cruciales soient prises de manière transparente et consensuelle ».

Mais depuis le début de la guerre en Ukraine, la conseillère spéciale pour la Libye du secrétaire général de l’ONU, l’Américaine Stephanie Williams, a haussé le ton, le 4 mars, en déclarant que « la solution à la crise libyenne ne réside pas dans la formation d’administrations rivales ». C’est la première attaque visant Fathi Bachagha.

La revitalisation de l’attitude pro-OTAN de la Turquie pourrait pulvériser l’entente turco-russe, fondement de l’accalmie libyenne depuis 2020″

Pourtant, le communiqué conjoint publié le 4 mars par le Royaume-Uni, la France, les États-Unis et l’Allemagne entretient l’ambiguïté…

Le texte appelle « tous les acteurs de s’abstenir de toute action susceptible de porter atteinte à la stabilité en Libye », mais ne tranche pas sur la question de la légitimité d’Abdulhamid Dabaiba ou de Fathi Bachagha.

Cette crise politique est pourtant en train de nourrir une résurgence de l’insécurité à Tripoli, illustrée par l’enlèvement des ministres des Affaires étrangères et de l’Éducation de Fathi Bachagha, Hafed Gaddur et Salha Al Darawqui, ainsi que par le récent assassinat d’un blogueur militant, Tayib al-Shariri, dans les rues de la capitale. Un climat d’insécurité lié aux affrontements entre les versent les milices des camps d’Abdulhamid Dabaiba et de Fathi Bachagha.

Un tableau que le contexte international pourrait assombrir davantage. Jalel Harchaoui estime que « la revitalisation de l’attitude pro-OTAN de la Turquie en Ukraine pourrait dès cette année pulvériser l’entente turco-russe qui constitue le fondement de l’accalmie libyenne depuis juin 2020 ».