Politique

Mali : orphelin d’IBK, le RPM n’en finit pas de se déchirer

L’ancien parti de feu Ibrahim Boubacar Keïta, décédé le 16 janvier dernier, connaît une crise sans précédent. Au-delà des batailles judiciaires pour la prise de contrôle de l’appareil, c’est la lutte pour l’investiture à la prochaine présidentielle qui fait rage.

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Mis à jour le 7 mars 2022 à 14:24

Ibrahim Boubacar Keïta, Baber Gano et Bocary Treta © MONTAGE JA : Vincent Fournier/JA; DR ; MICHELE CATTANI/AFP

Réunis face à la presse ce jeudi 17 février dans la commune V du district de Bamako, les membres du Collectif de défense des statuts et règlement intérieur du Rassemblement pour le Mali (RPM) n’avaient pas fait dans la dentelle. Dénoncant des « tripatouillages » du règlement intérieur, ils avaient rejetté, à nouveau, la désignation du président du parti, Bocary Treta, comme « candidat naturel à la prochaine élection présidentielle » ainsi que « le quitus accordé [à ce dernier] de remembrer le Bureau politique national, [celui] des jeunes et des femmes ».

Dans la foulée, Me Baber Gano, secrétaire général de l’ancien parti au pouvoir, avait annoncé que le collectif assignait Bocary Treta devant le tribunal de première instance de la commune II du district de Bamako. Le 2 mars dernier, le délibéré a débouté les frondeurs. Mais au sein du RPM, la bataille est loin d’être arrivée à son terme.

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Depuis deux ans, l’ancien parti au pouvoir tente de résister à de nombreuses déflagrations : la chute de son fondateur, Ibrahim Boubacar Keïta, renversé par un quarteron de colonels mené par Assimi Goïta, les défections multiples qui ont suivi, puis la disparition de l’ancien président, le 16 janvier 2022, et d’un autre membre historique du parti, Nancoman Keïta, ancien ministre de l’Environnement sous Amadou Toumani Touré (ATT), mort quelques jours après, à l’âge de 77 ans. Mais force est de constater qu’il connaît aujourd’hui une crise de division majeure, au point que son existence même semble menacée.

Bocary Treta, un candidat qui divise

« Il y a une bataille entre les ambitions des uns et des autres, des camps qui se sont constitués en vue de l’après-IBK avant même le décès de l’ancien président », souligne un observateur de la scène politique, sous le couvert de l’anonymat. De fait, la résolution générale et les recommandations prises à l’issue de la dernière réunion du comité central du parti, qui s’est tenu les 28 et 29 décembre dernier, sont au cœur d’une lutte interne qui n’en finit pas de s’intensifier.

IBK n’a jamais été désigné par une primaire. Le camp adverse veut créer du trouble dans la tête des militants

En cause, la désignation de Bocary Treta comme candidat du parti à la prochaine élection présidentielle et la mise en place du Bureau politique national chargé de l’investir. Les frondeurs du Collectif pour la défense des statuts et règlement intérieur du RPM – dont font partie certains caciques du parti, comme les ex-ministres Baber Gano et Mahamane Baby, l’ancien président de l’Assemblée nationale Moussa Timbiné ou encore Mamadou Diarrassouba, membre du Conseil national de transition (CNT) et ancien député – s’y opposent. Baber Gano évoque « une violation flagrante des textes, sans congrès, sans commission d’investiture et sans appel à candidature » et estime que « le congrès est la seule instance habilitée à modifier les textes du parti et à désigner un candidat à l’élection présidentielle ». Selon lui, la convocation du comité central du parti était « irrégulière » et le Bureau politique national « n’est plus opérationnel » depuis la chute d’IBK.

« IBK n’a jamais été désigné par une primaire. Et nos textes ne prévoient pas un tel processus, pas plus qu’ils ne prévoient que le candidat soit investi lors d’un congrès », rétorque Sekou Niamé Bathily, chargé de communication de Bocary Treta et secrétaire général de la section RPM de Nioro du Sahel, dans la région de Kayes. Pour lui, le camp adverse n’a qu’un objectif : « créer du trouble dans la tête des militants ».

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« Le parti n’a pas tiré les leçons de la chute d’IBK »

Mais pour Baber Gano, la chute de l’ancien président malien a sonné le glas de la mobilisation de la base : « Beaucoup sont mécontents de la gestion du passé et nous tiennent responsables de l’échec d’IBK. Sur 81 membres [du bureau politique national], c’est même difficile d’avoir 17 personnes aux réunions ». Les frondeurs affirment que si les partisans de Bocary Treta ne cherchent pas à remobiliser les troupes, c’est qu’ils craignent de n’être pas suivis dans leur stratégie. « Il a en tête que, si on part au Congrès, il sera démis », lâche-t-il.

Sekou Niame Bathily, lui, assure au contraire que le congrès sera bel et bien convoqué, mais seulement lorsque le processus de renouvellement des sections – « que le parti a décidé d’accélérer » – sera terminé. « Le congrès a pour but de renouveler le bureau national, mais à l’heure actuelle, à peine un tiers des sections ont été renouvelées », souligne le porte-parole de Treta, qui ajoute au passage que « toutes ont pris part au comité central, fin décembre, sauf celle de Djenné ». Une section dirigée par… Baber Gano.

Comment Bocary Treta peut-il incarner l’avenir du parti avec les casseroles qu’il traîne ?

La candidature de Bocary Treta « est le signe que le parti n’a pas tiré les leçons et les enseignements de la chute d’IBK », s’emporte l’un des frondeurs du RPM, qui a souhaité conserver l’anonymat. Le nom de l’ancien ministre du Développement rural et de l’Agriculture d’IBK, le nom de Bocary Treta reste en effet attaché à celui du scandale des engrais frelatés qui a défrayé la chronique en 2015 et 2016. De forts soupçons avaient alors pesé sur la procédure d’attribution des marchés des intrants agricoles, impliquant Bocary Treta mais aussi Bakary Togola – le « roi du coton » – et Kalifa Sanogo, PDG de la Compagnie malienne pour le développement des textiles (CMDT).

« Comment peut-il incarner l’avenir du parti avec les casseroles qu’il traîne ? » fait mine de s’étonner notre cadre du RPM, qui souligne que Bocary Treta a tout récemment dû céder la présidence du conseil d’administration de la Banque malienne de solidarité à Yehia Ag Mohamed Aly.

« Agenda caché » ?

« Apres la chute d’IBK, beaucoup ont cru que c’en était fini du RPM. Et aujourd’hui, ceux qui attaquent en justice, qui ont contourné le comité central d’arbitrage, n’ont qu’un objectif : récupérer le parti », accuse Sekou Niamé Bathily. Il affirme que les frondeurs ont un « agenda caché ». Dans son viseur, selon des indiscrétions, Moussa Timbiné, président des jeunes du RPM et président de l’éphémère Assemblée nationale installée après les dernières législatives. Depuis le perchoir, il espérait peser sur l’appareil du parti voire, selon certains, en prendre le contrôle. Mais le coup d’État, et la décision d’Assimi Goïta de dissoudre l’Assemblée aura eu raison de ses ambitions.

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Une analyse que ne partage pas un cadre du parti, qui estime que le collectif de frondeurs veut chasser le président du parti. « Ce qui les unit, c’est l’opposition à Treta. Mais certains veulent être désignés comme candidat du RPM à la prochaine présidentielle, alors que d’autres veulent que le parti soutienne un candidat des militaires au pouvoir ». Alliés de circonstances ? Les membres du collectif, déboutés en justice, n’en abandonnent cependant pas le combat. Ils ont d’ores et déjà annoncé leur intention de se maintenir au sein du RPM. Au risque d’alimenter, voire d’accentuer, les tensions internes.