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Discrimination à l’algérienne

Par - Cherif Ouazani, envoyé spécial
Mis à jour le 2 août 2004 à 01:00

Après le Maroc et la Tunisie, voici le troisième volet de notre débat sur les relations interraciales au Maghreb. Cette semaine, l’Algérie, pays qui investit beaucoup dans ses relations avec l’Afrique subsaharienne. Et pourtant…

L’article qui suit n’est pas un procès d’intention, et la démarche est sans ambiguïté. Les pouvoirs publics sont très vigilants sur la question ethnique. Le gouvernement algérien estime toujours qu’un tel débat est dangereux pour l’unité nationale. Il n’est qu’à voir la rapidité avec laquelle le cabinet du Premier ministre Ahmed Ouyahia a réagi, en mars 2004, aux émeutes de Ouargla (500 km au sud d’Alger) quand des jeunes se sentant exclus du recrutement par le groupe pétrolier Sonatrach étaient descendus dans la rue. Autre souci permanent du gouvernement : les relations avec l’Afrique subsaharienne. Elles ont toujours constitué une priorité pour la diplomatie algérienne.
Aussi, notre propos ne vise ni à jeter de l’huile sur un feu mal éteint, ni à remettre en question l’apport de l’Algérie dans l’émancipation, les luttes de libération et le développement du continent.
Nous proposons à nos lecteurs un aperçu des sentiments que peuvent éprouver les Algériens noirs, ou les Subsahariens qui ont vécu ou vivent encore en Algérie, qu’ils soient étudiants, diplomates ou clandestins. Gouvernants ou simples citoyens, les Algériens réfutent le plus souvent l’accusation de racisme, c’est pourquoi ils devront lire avec attention les témoignages qui suivent.
La Constitution consacre l’égalité entre tous les citoyens algériens, le discours officiel nie l’existence de tout comportement raciste, et la justice n’a jamais eu à traiter de ce genre d’affaires. Mais à bien y regarder

Depuis l’indépendance, aucun recensement n’a évalué avec précision l’importance de la communauté noire algérienne. Aucune statistique officielle n’est disponible, les détails ethniques et linguistiques étant considérés comme dangereux par cet État jacobin. Majoritaires dans le Sahara algérien, les Blacks sont essentiellement concentrés dans le Grand Sud du pays. Par ailleurs, de fortes communautés noires, fruit de transhumances passées et parfois tourmentées, vivent dans les grands centres urbains du Nord. L’Histoire n’a pas retenu d’incidents notables, et la cohabitation, au Sud comme au Nord, s’est déroulée de manière plus sereine qu’agitée. Ce qui n’a pas exclu un certain racisme et une « négrophobie » inconsciente.
Mohamed est un jeune universitaire noir, descendant d’esclaves au service de la nomenklatura coloniale turque. Il se présente comme un oulid el-Qasbah, fils de la Casbah, marque déposée, exclusive aux Algérois de souche. Il aime le chaâbi, genre musical hybride, mélange de classique andalou et de haouzi urbain, pulsions sonores de la Casbah d’Alger, dont le maître fut el-Hadj M’hamed el-Anka. Mohamed est de tous les déplacements de son équipe de foot favorite, l’USM Alger, club qui truste depuis quelques années tous les trophées. C’est lui qui raconte le mieux la discrimination à l’algérienne. « Nous n’avons pas affaire à un racisme comme celui qui a sévi au sud des États-Unis ou en Afrique du Sud. Il n’y a jamais eu, à ma connaissance, de lynchage de Noir, à la Casbah ou ailleurs. Mais nous avons toujours vécu avec ce perpétuel regard qui nous rappelle notre différence. Mes voisins trouvent normal de m’appeler Babay [voir petit lexique en encadré], mes collègues de travail, mes amis du club de supporteurs et tout le monde en fait autant. Et si je proteste, c’est moi qui passe pour le méchant. Notre communauté continue de symboliser la poisse. Pis : dans les histoires de grands-mères, nous jouons les mauvais rôles, kidnappeurs d’enfants, pillards ou vagabonds. Il n’y a pas de place pour un héros noir dans la mémoire collective de mon peuple. » Dans une note d’humour, Mohamed propose un quiz à tous ceux qui veulent savoir si le racisme est une réalité en Algérie.

Combien d’Algériens noirs font-ils partie des grandes figures du mouvement national ?
Combien l’armée algérienne compte-t-elle de généraux noirs ?
Combien de ministres originaires de cette communauté ont-ils été nommés dans les gouvernements successifs de l’Algérie ?
Combien de footballeurs noirs font-ils partie de la sélection nationale ?

« Si la somme des quatre chiffres dépassait les doigts d’une seule main, note Mohamed, les doutes sur le racisme de mes compatriotes seraient recevables. » Il est vrai que la scène politique a été chiche en leaders noirs. Depuis l’indépendance en juillet 1962, la seule institution d’envergure à avoir été dirigée par un Noir fut une centrale syndicale : l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA). Dans la haute hiérarchie militaire, seul le général Hassan Beldjalti, Abderrezak pour les intimes, ancien attaché de défense à Washington et ex-conseiller à la sécurité du président Liamine Zéroual, est originaire du Sud-Ouest algérien. Lui aussi a vécu la discrimination. Aujourd’hui à la retraite, le sobriquet Babay l’a accompagné durant toute sa carrière.
L’apport de la communauté noire dans la vie artistique algérienne est indéniable. Le Qarqabou et le Gnawa (pour guinéen) font danser dans toutes les régions du pays, et l’un des poètes ayant le plus inspiré le patrimoine de la chanson chaâbi est Lakhdar Benkhelouf. Mais très peu de mélomanes savent que Benkhelouf, qui a vécu au XVIe siècle à Mostaganem, grande agglomération de l’Ouest, était noir.
Si vous demandez à un jeune de vous citer le nom d’un acteur, d’un dramaturge ou d’un cinéaste algérien noir, il sera bien incapable de vous répondre. « Parfois, raconte Mohamed, quand je marche dans la rue et que quelqu’un veut me demander l’heure, il le fait en français, persuadé qu’il a affaire à un Nigérien ou à un Tchadien, une manière de signifier qu’un Algérien ne peut être noir. » Même si l’écrasante majorité des jeunes veut « se casser du bled », les Algériens sont très peu voyageurs et connaissent mal leur pays. De nombreux ruraux ont découvert sur le tard qu’ils avaient des compatriotes noirs, grâce au service militaire.
Rym, jeune traductrice oranaise, évoque les histoires d’amour entre jeunes Algériens de couleur différente. « À Oran, il y a beaucoup de Noirs, mais si l’un d’eux entretient une relation amoureuse avec sa voisine blanche, cela finit rarement avec un ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. L’angoisse de ma mère ? Que je lui ramène, un jour, un prétendant qui ne soit pas blanc. » Et s’il est de surcroît étranger, la situation se complique. De nombreuses Algériennes ont épousé des Subsahariens, voisins de banc à l’université. En faisant ce choix, elles ont dû quitter le foyer familial et vivent aujourd’hui dans le pays d’origine de leurs époux. La plupart d’entre elles sont coupées de leurs parents et ne reviennent plus en Algérie. Avant cela, elles ont été raillées, voire agressées, dans leur quartier, car elles auront eu l’outrecuidance de s’afficher avec un Babay, main dans la main.
Zouleikha, secrétaire dans une administration, en a vu de toutes les couleurs à Birkhadem, quartier populaire d’Alger. Son tort ? Apprécier la compagnie d’Adif, un diplomate béninois dont la chancellerie se trouvait dans ce quartier. Elle l’invitait régulièrement chez elle. Ses parents n’y voyaient aucun inconvénient. Ce qui n’était pas le cas des voisins. Ils s’en plaignaient à son frère : « Comment peux-tu accepter que ta sur fréquente un Africain ? » lui demandaient-ils sans cesse.
Sa famille a résisté aux attaques jusqu’au jour où la grand-mère de Zouleikha est venue de son village du Djurdjura passer quelques semaines à Birkhadem. Ce jour-là, Adif était invité à déjeuner. Cri horrifié de la matriarche : « Dachou dibin asaligani yagui sakham ? Que fait ce Sénégalais chez nous ? » demanda-t-elle en tamazight. Face au silence de ses parents, la pauvre Zouleikha tenta de détendre l’atmosphère : « C’est mon ami, et il n’est pas sénégalais. » La grand-mère menaça de ne plus remettre les pieds dans la maison si Adif ne quittait pas les lieux sur-le-champ, et Zouleikha fut obligée de mettre son invité à la porte. Son ami parti, elle interpella sa grand-mère, « Je ne te savais pas aussi raciste. Et pourquoi spécialement les Sénégalais ? » Après un long soupir, la matriarche lui répondit : « Ce n’est pas moi la raciste, ce sont eux. Les tirailleurs sénégalais positionnés en Kabylie durant les années cinquante nous ont tellement fait de mal. Ils violaient les bergères, pillaient nos troupeaux, saccageaient nos récoltes et nous tiraient dessus comme des lapins. » Pour Sabiha, sociologue à l’université d’Alger, « les méfaits des troupes subsahariennes de l’armée coloniale ont accentué la négrophobie des Algériens du Nord. Saligani, pour Sénégalais, est devenu le terme générique désignant tous les Africains noirs. »
Des dizaines de milliers de cadres africains, aujourd’hui hauts fonctionnaires dans leurs pays, ont été formés dans les facultés, instituts ou grandes écoles algériennes. C’est l’un des arguments qu’utilisent les officiels pour réfuter toute accusation de racisme, conscient ou inconscient. « Le nombre de bourses qu’octroie annuellement le gouvernement à des étudiants subsahariens est éloquent. À titre d’exemple, la moitié de l’encadrement du groupe pétrolier angolais Sonangol a été formée par l’Institut algérien du pétrole à Boumerdès, assure un diplomate algérien. L’Afrique francophone a particulièrement bénéficié de cette générosité. »
Serge Nitch est camerounais, il a fait des études supérieures dans une grande école d’agronomie à Alger. Il relève le paradoxe suivant : « L’Algérie est le pays d’Afrique qui offre le plus de bourses d’études aux universitaires venus des quatre coins du continent. Cette volonté du pouvoir algérien à matérialiser son appartenance à l’Afrique et son souci d’intégration sont gravement atténués par le comportement raciste de ses citoyens. Bien sûr, on ne peut affirmer que tous les Algériens sont racistes. Au cours des cinq ans que j’ai passés dans ce pays, j’ai rencontré des gens merveilleux qui n’attachaient pas d’importance à la couleur de ma peau, me traitaient comme leur semblable. Mais leur gêne dès que nous abordions le problème du racisme prouve que ce fléau existe chez eux. »
Professeur. Tel est le pseudonyme choisi par ce Malien étudiant en théologie à l’université Émir-Abdelkader de Constantine. « Je ne peux croire que je me trouve en terre d’Islam, puisque les Algériens nous considèrent comme des animaux. Le dernier incident en date remonte à quelques minutes. En me rendant au cybercafé pour vous transmettre ce courriel, des enfants m’ont jeté des pierres, et aucun adulte n’est intervenu pour y mettre fin. Nous n’avons pas affaire à de simples propos injurieux, mais à de véritables agressions physiques, en plein jour et sans que personne ne s’en émeuve. Nos représentations diplomatiques sont au courant, mais ne font rien pour alerter les pouvoirs publics. »
Amadou est lui étudiant en sciences humaines à l’université d’Es-Senia, à Oran. Il vit le calvaire au quotidien, que ce soit dans les transports publics, sur le campus ou dans la rue. « Vous savez quelle a été la réaction de l’ambassadeur de mon pays à Alger quand je lui ai raconté mes déboires ? Il m’a froidement répondu : tu n’as qu’à refuser la bourse et repartir chez toi. »
Plus que les garçons, les filles sont soumises à un traitement particulier. Aissatou est nigérienne. Le cycle universitaire qu’elle avait choisi devait durer cinq ans. Elle n’a tenu le coup que dix-huit mois. Elle a quitté l’université de Tizi-Ouzou, a renoncé à sa bourse et s’est inscrite à Dakar. « Notre manière de nous habiller choquait les gens qui nous prenaient pour des putes. Dès que je quittais la cité universitaire, les automobilistes s’arrêtaient pour me demander le prix de la passe. » Harcèlement sexuel par les professeurs et assistants, propositions indécentes par les agents de l’administration et humiliations en tout genre ; pour Djeïnaba, mauritanienne, « aux yeux des Algériens, que l’on soit sénégalaise, malienne, zaïroise ou, comme moi, arabe et black, notre venue ici ne peut s’expliquer que par notre volonté de vendre notre corps ».
La discrimination s’est accentuée avec l’immigration clandestine. Les candidats à l’exil en Europe transitent désormais par l’Algérie. Les ressortissants de la plupart des pays du Sahel n’ont pas besoin de visa pour entrer sur le territoire algérien, dernier verrou avant Marseille, Alicante ou Rome. Comme le passage coûte cher, ils restent quelques mois en Algérie, le temps de travailler ils sont de plus en plus nombreux dans les chantiers du bâtiment et dans le gardiennage , d’accumuler de l’argent pour se payer un faux visa Schengen et le voyage. Les plus exposées à ce phénomène sont les villes du Grand Sud à majorité noire, Djanet, Illizi ou Tamanrasset, ce qui d’ailleurs n’exclut pas l’hostilité de la population locale à l’égard des « clandos » africains (voir encadré). Au premier semestre 2004, les statistiques de la police algérienne font état de 2 581 reconduites à la frontière, et les maisons d’arrêt du nord du pays disposent déjà de leurs pavillons dédiés à cette catégorie de population carcérale.