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Le commissaire Llob à l’affiche

Par - Aïda Touihri
Mis à jour le 2 août 2004 à 01:00

Le tournage de « Morituri » vient de s’achever à Alger. C’est le premier roman de Yasmina Khadra adapté au grand écran. Sortie prévue en mai 2005.

Le commissaire Llob est de retour. Déjà « ressuscité » par le dernier polar de son créateur dans La Part du mort(1), le personnage a fini par prendre corps, devenir un visage, une voix. Fidèle à son image livresque, le commissaire le plus célèbre de la littérature algérienne affiche la cinquantaine grisonnante. La moustache y est, le ventre rebondi aussi. Ses paroles, entre voix off et répliques assassines, retrouvent leur verve sans concession : « Les néo-beys… Mon père disait qu’il n’y avait pas pire tyran qu’un montreur d’ânes devenu sultan. Bergers hier, dignitaires aujourd’hui, les notables de mon pays ont amassé de colossales fortunes, mais ils ne réussiront jamais à dissocier le peuple du cheptel. »
Séduit dès la parution de Morituri en 1997(2), le réalisateur algérien Okacha Touita décide presque immédiatement d’en faire un film. « J’ai suivi toutes les enquêtes du commissaire Llob, raconte le réalisateur, depuis Le Dingue au bistouri [premier roman policier de l’auteur, NDLR]. Mais quand j’ai lu Morituri, j’ai tout de suite trouvé que ça faisait un bon scénario. » L’histoire : dans une Algérie meurtrie par le terrorisme, le commissaire Brahim Llob traque les extrémistes. Chargé de retrouver la fille d’un ancien potentat du régime, il ne tarde pas à mettre au jour un scandale politico-financier, tandis que les terroristes n’étaient pas forcément ceux qu’on croyait…
À la sortie du livre, Okacha Touita prend une option auprès de l’éditeur. Puis contacte Mohamed Moulessehoul, alias Yasmina Khadra, ancien officier supérieur de l’armée algérienne, qu’il ne trouve « pas très emballé par le projet ». Auparavant, il y avait eu celui, resté sans suite, du Français Bertrand Tavernier. « Je n’avais pas pris ça très au sérieux, confie l’écrivain. Nous en avons discuté avec Okacha Touita, et j’ai vu que ça lui tenait vraiment à coeur de tourner ce film. Je félicite Okacha d’avoir eu le courage de s’intéresser à une oeuvre algérienne, même si ça n’a pas été facile au départ. »
Car les obstacles n’ont pas manqué. « Le projet a été rejeté à deux reprises par la censure algérienne, affirme Yasmina Khadra. Les autorités disaient ne pas reconnaître l’Algérie dans Morituri. Or c’est précisément l’Algérie que retrouve Okacha Touita en lisant le roman. Installé en France depuis 1962, le réalisateur n’a jamais vraiment quitté le pays qui l’a vu naître. Presque tous ses films en parlent, à commencer par Les Sacrifiés, prix Georges-Sadoul en 1982, Le Cri des hommes en 1990 ou, plus récemment, en 2001, L’Affaire Maillot. Lui qui se dit plus utile à raconter une histoire algérienne qu’une histoire française laisse mûrir en lui Morituri jusqu’à pouvoir soumettre le projet des deux côtés de la Méditerranée. Côté algérien, il fait appel à Bachir Derraïs, qui a déjà travaillé avec Alexandre Arcady, Merzak Allouache ou encore Yamina Benguigui. Le projet fait mouche. L’ENTV (la télévision algérienne) coproduit le film, et le ministère de la Culture algérien apporte son soutien.
En France, Okacha Touita contacte Claude Kunetz, producteur chez Wallworks. « Okacha est venu me voir en 2001, se souvient Claude Kunetz. Son projet était très intéressant, mais il a fallu batailler pendant deux ans pour trouver des financements. Ça n’a pas été facile parce que tous les investisseurs avaient déjà reçu des propositions dans le cadre de l’Année de l’Algérie en France. » Après avoir obtenu le concours du Centre national de la cinématographie (CNC), les deux hommes s’attaquent au casting, en France et en Algérie. Le commissaire Llob a déjà un visage : celui de Miloud Khetib, avec qui Okacha a tourné à plusieurs reprises. Les deux hommes se connaissent et s’apprécient mutuellement, aussi n’a-t-il pas fallu bien longtemps pour convaincre l’acteur parisien de se laisser pousser les belles bacchantes du policier.
Pour son acolyte, l’inspecteur Lino, il fut un temps question de Samy Naceri, « essentiellement pour le montage financier, avoue le réalisateur. L’acteur était intéressé, mais il voulait jouer le rôle de Llob, alors qu’il ne correspondait pas du tout au commissaire… » En définitive, Lino sera bel et bien algérien. Quasiment inconnu du grand public, Azzedine Bouraghda est recruté après un casting à Alger. L’air rieur, la moustache noire, le jeune acteur dit s’être retrouvé dans le scénario. « Je ne connaissais pas Yasmina Khadra, mais quand j’ai lu le synopsis, ça m’a rappelé beaucoup de choses. Ces poètes qu’on assassine, ces ambiances de bombes qui sautent, on a connu tout ça. On sent dans le texte que c’est du vécu. »
Adaptée par Nadia Char, Michel Alexandre, Okacha Touita et Yasmina Khadra lui-même, l’écriture de Morituri est restée des plus fidèle à son créateur. Quant au sujet en lui-même, il a fini par convaincre les ministères algériens de la Culture, de l’Intérieur, des Finances, de la Santé et de la Population, sans parler des directions générales de la Sûreté nationale et autres Protection civile. « Nous avons eu une très grande souplesse au niveau du tournage, souligne Claude Kunetz. Contrairement à la France, où on ne peut jamais utiliser les vraies infrastructures des différentes administrations avec des vrais gens, en Algérie on nous a immédiatement et gracieusement laissés utiliser tenues et équipements, ce qui est un très grand luxe. »
C’est ainsi que la police algérienne a été mise à contribution. « Au départ, nous devions utiliser des armes fictives en provenance de France, continue le producteur. Mais comme l’Algérie est encore un pays dit sensible, aucun transporteur n’a voulu les acheminer. » Le tournage serait ainsi tombé à l’eau sans la réaction du ministère algérien de l’Intérieur : les acteurs utiliseront les vraies armes de la police, apportées chaque jour par de vrais policiers chargés d’en assurer la surveillance… Une lourde responsabilité pour l’équipe, qui, au bout de huit semaines de tournage, pouvait fêter le dernier tour de manivelle dans le plus grand hôtel d’Alger, avec, déjà, le regard tourné vers la suite.
« J’ai été très surpris par la réaction des Algériens, relève Claude Kunetz. Quand on a tourné en extérieur, sur la plage d’Alger, il y avait beaucoup de monde. Les gens venaient discuter avec l’équipe, ils étaient heureux, pas du tout blasés, contrairement à ce qu’on voit à Paris. » Conquis par la jeunesse autant que par la vitalité de la population, le producteur français a décidé de revenir tourner en Algérie. Non pas un film sur la violence, mais une comédie pour les jeunes, « pour parler de tout, sauf du terrorisme ». Claude Kunetz a déjà en tête son histoire. Elle ne parle que de l’Algérie d’aujourd’hui, de la culture d’un pays « magnifique » aux « décors somptueux ». Et s’il se dit certain qu’un jour de grands réalisateurs iront tourner là-bas – on parle de Costa Gavras l’an prochain -, il lance dès à présent un appel : recherche scénaristes ou écrivains algériens capables d’écrire une comédie légère. Avis aux amateurs.

1. Éditions Julliard, 2004, 414 pp., 21 euros.
2. Aux éditions Baleine. Le livre a été réédité en 1999 par Gallimard (Folio Policier).