Politique

Abdellah Taïa : « La France d’aujourd’hui me fait peur »

L’ACTU VUE PAR… Chaque samedi, Jeune Afrique invite une personnalité à décrypter des sujets d’actualité. L’écrivain et scénariste marocain Abdellah Taïa revient sur les rapports complexes qu’il entretient avec son pays de résidence depuis plus de 20 ans et avec le Maroc qui l’a vu grandir.

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Mis à jour le 5 mars 2022 à 17:01

Abdellah Taia © Abderrahim Annag.

Issu d’une modeste et nombreuse famille de Salé, Abdellah Taïa apprend le français, « langue des riches », pour s’émanciper de sa condition sociale. Entretenant des relations difficiles avec sa famille, il se réfugie dans la littérature, pour « mieux comprendre cette société qui le rejette pour sa différence », son homosexualité – il fera son coming out en 2006. En 1999, le jeune Taïa, 26 ans, s’installe à Paris et s’inscrit à la Sorbonne, pour réaliser un doctorat en littérature française, portant sur le roman libertin du XVIIIe siècle.

La même année, il participe au recueil de Loïc Barrière, Des nouvelles du Maroc (Paris-Méditerranée), aux côtés de Mohamed Choukri et Rachid O, figures de la littérature marocaine. En vingt ans, Abdellah Taïa, édité chez Seuil depuis 2008, publie en France pas moins de treize ouvrages. Parmi lesquels L’Armée du salut (2006), adapté au cinéma en 2013, et Le Jour du roi (2010) qui lui vaut le prix de Flore.

L’œuvre de Abdellah Taïa raconte un Maroc complexe, souvent injuste, à travers des personnages aussi sensuels que spirituels. L’auteur ancre son récit dans le réel, s’inspirant de sa propre histoire et de celle de sa famille. Dans Vivre à ta lumière, paru ce 4 mars, le romancier retrace la vie de sa mère Malika.

Je contribue à  l’économie et participe au rayonnement culturel de la France, mais visiblement, cela ne suffit pas

Des années 1960 à la mort du roi Hassan II, en 1999, on y suit le récit d’une femme qui fait preuve, face aux injustices de l’Histoire, d’une résilience surhumaine.

Jeune Afrique : Vous êtes arrivé en France en 1999 pour vos études, regrettez-vous aujourd’hui la France des années 2000 ?

Abdellah Taïa : Non, je ne regrette pas cette France-là. En réalité, quand je me suis installé, je n’avais pas peur de Paris ou des Français, je n’étais pas intimidé. Évidemment, je n’étais pas dupe : j’étais conscient du caractère symbolique de la France pour quelqu’un comme moi. Je réalisais le prestige que l’on accordait à la langue française, mais désirais envahir Paris – approcher des éditeurs, écrire des livres, séduire des gens… J’avais un plan.

À la lumière des débats sur l’immigration, comment percevez-vous l’évolution du pays ?

La France d’aujourd’hui me fait peur. Les choses ont changé. On le voit aux débats dans les médias, aux conversations quotidiennes. Je me dis : est-ce que c’est vrai ? Est-ce que réellement, nous, étrangers, volons l’argent des Français, l’argent de la Sécurité sociale. Je paie mes impôts, j’écris et vends des livres en français : je contribue à  l’économie et participe au rayonnement culturel du pays, mais visiblement, cela ne suffit pas. Les médecins d’origine étrangère, les travailleurs, ce qu’ils font non plus ne suffit pas. Sauf que nous sommes une minorité.

Les étrangers visés connaissent souvent de grandes difficultés économiques. Ils n’occupent pas des positions enviables : ils pratiquent les pires métiers – ils font le ménage, s’occupent des malades, des personnes âgées. Ils font du bien aux Français, à leur corps, et vivent tout en bas de l’échelle sociale. Cette situation me fait penser à ces images d’archives, où l’on voit des soldats français en Algérie ordonner à ceux qu’ils appellent les « Arabes » ou « les indigènes » de lever les bras en l’air. On en est presque là.

Ces discours, portés par des figures comme le candidat d’extrême droite à l’élection présidentielle Éric Zemmour, sont-elles représentatives de votre expérience de la société française ?

On vit en tant qu’étrangers en France des microagressions au quotidien. Ce sont des interactions négatives, racistes, juste comme ça, « en passant », comme on dit en darija. Je me souviens d’une expérience récente chez le pharmacien. Rien qu’à sa façon de me parler, on sentait le mépris. Il m’expliquait la posologie comme si j’étais « l’Arabe ignorant ».

Couverture du livre "Vivre à ta lumière" d'Abdellah Taïa. © Éditions du Seuil.

Couverture du livre "Vivre à ta lumière" d'Abdellah Taïa. © Éditions du Seuil.

Et je me suis demandé comment ça devait être pour une femme voilée, pour une personne noire… Mais globalement, la situation a empiré depuis mon arrivée en 1999. Ce n’était pas aussi présent, aussi flagrant. Cette question ne concerne pas simplement l’extrême droite ou la droite, mais aussi la gauche. Parfois, c’est même le discours de proches, d’amis.

Vous qui êtes à la fois de confession musulmane et sensible aux questions d’exil et d’exclusion, comment vivez-vous cela ?

Cette histoire est très vieille. Elle remonte aux croisades, à Isabelle de Castille. C’est toujours les mêmes rapports conflictuels avec l’étranger, avec l’altérité. Il y a eu des génocides, des guerres pour imposer une vision, une religion et une culture.

On exige des musulmans de France de dire qu’ils ne sont pas terroristes, que les Français ne craignent rien

Mais cette islamophobie ou cette xénophobie française n’est pas nouvelle. Elle est toujours là, et de temps à autre revient. Il y a comme des boulevards de la haine – tantôt ouverts, tantôt fermés, et occasionnellement de nouveau arpentés. On reprend les mêmes positions que par le passé, avec les mêmes discours. On exige des musulmans de France de dire qu’ils ne sont pas terroristes, que les Français ne craignent rien. Ils veulent que les musulmans renient leur religion, leur Dieu. La France a besoin qu’ils la choisissent, qu’ils disent clairement qu’elle est sacrée, qu’elle est civilisatrice.

Vous retournez souvent au Maroc… Comment voyez-vous les évolutions du royaume d’un point de vue socio-économique ?

Il y a toujours plus de prisons. Et en même temps, quand je repense à mon époque, tous mes professeurs étaient excellents, du primaire au lycée, en passant par le collège. Ils étaient tous marocains et il n’y avait aucun enseignant étranger.

Couverture du livre "Mon Maroc" (2000) d'Abdellah Taïa. © Éditions Points.

Couverture du livre "Mon Maroc" (2000) d'Abdellah Taïa. © Éditions Points.

Aujourd’hui, on assiste à une multiplication des établissements privés et une détérioration évidente du système éducatif. Mais le Marocain pauvre n’a même pas de quoi se nourrir, payer le loyer et les factures d’électricité. Comment voulez-vous qu’il investisse dans l’éducation privée pour ses enfants ?

Dans ma famille, des jeunes entrent et sortent de prison à répétition. Je dis « des jeunes », mais je les connais personnellement, et je me demande ce qu’il va advenir d’eux. Ils ont la vingtaine et n’ont pas fait d’études. Qu’est-ce qui les attend ? Attention, je ne dis pas que c’était mieux avant – certaines choses se sont améliorées, c’est certain. Mais les chiffres de la petite délinquance ont explosé et le système éducatif est défaillant.

J’ai peur que les Marocains considèrent que les questions de libertés individuelles ne concernent que les Occidentaux

À mon époque, c’est justement l’éducation qui permettait, jusqu’à un certain degré, une forme d’émancipation, d’évolution sociale. Si même cette option n’existe plus, il est légitime de s’interroger. Cette réalité sociale est très négligée par les pouvoirs politiques.

Avec des initiatives comme le mouvement « Hors la Loi », mobilisé contre l’article 490 du Code pénal qui punit les relations sexuelles hors mariage, le pays va-t-il dans la bonne direction sur le sujet des libertés individuelles et sexuelles ?

C’est peut-être la bonne nouvelle dans cette histoire. Même si du point de vue de l’action politique, il y a beaucoup de choses à regretter. Du côté de la société civile, on observe une évolution certaine, avec un travail extraordinaire réalisé par certains qui se battent pour les droits au Maroc.

Il ne s’agit pas seulement de libertés sexuelles : ces combats concernent de façon globale les « individualités » marocaines. J’ai peur que les Marocains considèrent que ces questions ne concernent que les Occidentaux, les Français – on a d’ailleurs tendance à dire que les luttes LGBT sont importées. Ces combats sont toutefois détournés par le pouvoir, qui reprend le vocabulaire des militants, sans aboutir à aucune loi. Dans le principe, ces luttes populaires s’inscrivent dans la continuité des mouvements étudiants des années 1960, de Mehdi Ben Barka. Et nous avons besoin de ne pas oublier de faire ce lien avec le passé, avec l’histoire populaire. Le pont est peut-être détruit mais vit encore les mémoires : Mehdi Ben Barka n’est pas mort !