Politique

Afrique du Sud : Zuma, l’ANC et son « parrain »

La commission anti-corruption Zondo vient de rendre son troisième rapport. Celui-ci démontre comment Gavin Watson, le patron du groupe Bosasa, a organisé des fêtes pour Zuma, entretenu des liens avec Ramaphosa et financé l’ANC.

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Par - à Johannesburg
Mis à jour le 6 mars 2022 à 10:47

Gavin Watson (chemise bleue) et Jacob Zuma © DR

On l’appelait « le parrain de Bosasa ». Gavin Watson, patron du groupe privé Bosasa, spécialisé dans les services aux entreprises (restauration collective, etc.), était le financier occulte de l’ANC (African National Congress, le parti au pouvoir). Sous sa direction, « Bosasa versait des dessous de table à des politiciens, à des membres du gouvernement, à Jacob Zuma et à d’autres encore », note la commission Zondo, chargée de faire la lumière sur les affaires de corruption.

Le tour de passe-passe consistait, pour Bosasa, à s’assurer de remporter les appels d’offres émis par les entreprises publiques ou le gouvernement sud-africain, à réviser les contrats à son avantage, puis à remercier les intermédiaires en nature.

Accident de voiture

« M.Watson décidait quel montant devait être payé, à qui et pourquoi. Il contrôlait les sorties d’argent liquide, résume le rapport, qui s’appuie sur le témoignage d’Angelo Agrizzi, ancien bras droit de l’intéressé. Des confidences sans contradiction possible, puisque « le parrain » est décédé subitement, quelques mois après le début des auditions de la commission. « L’homme qui a acheté l’ANC est mort dans un horrible accident de voiture », a alors titré le Daily Maverick, en août 2019.

S’il était encore en vie, Gavin Watson aurait beaucoup à dire sur l’affaire qui éclabousse l’une de ses vieilles connaissances, Gwede Mantashe, le ministre des Ressources minérales et de l’Énergie. Bosasa a fait installer gratuitement des systèmes de sécurité (caméras, clôtures, alarmes) dans trois propriétés de Gwede Mantashe quand ce dernier était secrétaire général de l’ANC.

Des services similaires ont été rendus à Nomvula Mokonyane, ex-ministre et cadre de l’ANC. La commission Zondo voit dans ces pratiques un véritable système de corruption, et estime qu’une enquête approfondie devrait permettre de poursuivre ces deux anciens responsables.

Machine de guerre électorale

Quand ce n’était pas un individu, c’était le parti tout entier qui était sous l’emprise de Gavin Watson. L’ANC lui doit par exemple ses election war room : des QG de campagne électorale que Bosasa finançait et hébergeait. Le groupe fournissait un centre d’appel et un centre de traitement des données électorales. Il offrait également le gîte et le couvert aux militants et aux cadres de l’ANC mobilisés pour la campagne. Angelo Agrizzi se souvient d’une « énorme opération », qui durait deux à trois mois pour chaque scrutin, et qui a coûté « des millions et des millions de rands ». Au nom de qui la facture était-elle libellée ? Au nom de Bosasa…

Élection de Zuma à la présidence de l’ANC ? Merci Bosasa. Victoire de l’ANC en 2014 et en 2016 ? Coup de pouce de Bosasa…

En mettant une machine de guerre électorale à la disposition de l’ANC, Gavin Watson s’assurait de la victoire de ses poulains. Élection de Jacob Zuma à la présidence de l’ANC en 2012 ? Merci Bosasa. Victoire de l’ANC aux élections générales de 2014 ? Avec le soutien de Bosasa. Élections locales de 2016 ? Coup de pouce de Bosasa…

L’actuel président Cyril Ramaphosa n’est pas en reste. Sa campagne pour obtenir la présidence de l’ANC, en 2017, a bénéficié du soutien de Bosasa par le biais d’un don de 500 000 rands (30 000 euros). Le fils du chef de l’État, Andile, était un partenaire commercial de Bosasa.

« Une anomalie »

Ce financement du parti par une entreprise privée prospérant sur le terreau de la corruption était « une anomalie », a admis Cyril Ramaphosa. Commentaire d’une certaine légèreté pour celui qui fut le vice-président de l’ANC entre 2012 et 2017.

Le chef de l’État se souvient tout de même d’avoir visité le QG de campagne de Bosasa. Et pourtant… « Il ne m’est jamais venu à l’esprit que Bosasa finançait la totalité du centre des opérations de l’ANC », s’est-il justifié devant la commission Zondo, en 2021, rappelant au passage qu’il n’était pas le trésorier de l’ANC et qu’aucune règle interne n’encadrait le financement du parti.

Des sacs remplis de billets de banque étaient remis à la présidente de la Fondation Jacob Zuma

Tout cela est de l’histoire ancienne, préfère croire Ramaphosa, qui a profité de ses auditions devant la commission pour vanter les mérites de sa loi de contrôle du financement des partis politiques (Political Party Funding Act), en vigueur depuis le 1er avril 2021. Une loi « révolutionnaire », a-t-il assuré. Désormais, tout don supérieur à 100 000 rands (6 000 euros) doit être déclaré, et le nom du bienfaiteur rendu public. Un même particulier ne peut donner plus de 15 millions de rands par an, soit 885 000 euros.

Bonnes vieilles pratiques

Saluée par les ONG engagées dans la lutte contre la corruption, cette loi ne pourra jamais mettre un terme aux bonnes vieilles pratiques, comme les sacs remplis de billets de banque. Bosasa avait largement recours à l’argent liquide. Le groupe payait par exemple 300 000 rands par mois à la Fondation Jacob-Zuma. La somme était remise en petites coupures à Duduzile Myeni, alors présidente de la fondation et ancienne directrice de la South African Airways, la compagnie aérienne nationale, qui a périclité sous son règne.

L’enquête a également permis d’établir que Bosasa organisait à titre gracieux des fêtes pour Jacob Zuma, dont son anniversaire. Si l’on poussait plus loin les investigations, l’ancien président pourrait être poursuivi pour corruption, estiment les membres de la commission Zondo. « De telles “révélations” ne méritent même pas d’être couchées sur le papier sur lequel elles ont été rédigées », a réagi la Fondation Jacob-Zuma.

L’ANC n’est plus qu’un syndicat du crime organisé se faisant passer pour un parti politique

Bien que toute son organisation ait été mise à nue, la direction de l’ANC serre les dents et se félicite de la publication de ces rapports. « Le travail de la commission est vital […] pour s’assurer que de tels événements ne se reproduiront plus », indique un communiqué du parti.

Pendant ce temps, l’opposition boit du petit lait. John Steenhuisen, le leader de l’Alliance démocratique (AD), y voit « la confirmation la plus accablante à ce jour que l’ANC n’est plus qu’un syndicat du crime organisé se faisant passer pour un parti politique ».

Et le feuilleton est loin d’être fini. Ce troisième rapport devait être le dernier mais, face à l’ampleur du travail, la très coûteuse commission Zondo a obtenu une énième extension de son mandat, ce qui fait grincer des dents. Elle promet de publier trois volumes supplémentaires. La trilogie est devenue une saga en six épisodes, dans laquelle la liste des protagonistes ne cesse de s’allonger…

Avec Gwede Mantashe, c’est un ministre en exercice qui est mis en cause. Ce poids lourd de l’ANC a déjà contre-attaqué devant la presse et promet de faire examiner les conclusions du rapport par ses avocats. Un ministre se rebiffe, et c’est toute la bienveillance affichée envers la commission par Cyril Ramaphosa qui se fissure. Ses camarades pourraient durcir le ton face à une instance qui leur met une cible dans le dos.