Politique

Maroc : Lucien Viola, l’antiquaire français tombé de son piédestal

Figure du milieu de l’art et des antiquaires à Marrakech, le marchand français dort en prison depuis le 12 février. Récit d’une chute.

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Mis à jour le 4 mars 2022 à 18:04

Lucien Viola présentant des œuvres de sa collection prêtées à l’exposition Foum Zguid – du Sel au Fil, organisée par la Fondation nationale des musées (FNM), en octobre 2020, au Musée des Confluences Dar El Bacha, à Marrakech. © MAP

Lorsque la passion conduit à la prison. C’est ce que doit actuellement méditer derrière les barreaux de la prison de Salé, dans la banlieue de Rabat, le marchand d’art français de renom, Lucien Viola, 73 ans. Arrêté par la police marocaine sur la base d’un mandat d’arrêt international Interpol émis par un juge d’instruction près le Tribunal de première instance francophone de Bruxelles, il est en détention provisoire depuis le 12 février, en attendant l’issue de la procédure d’extradition qui le vise.

Les contours des faits qui lui sont reprochés sont encore flous. Selon nos informations, ce Cairote de naissance aurait sorti illégalement des objets d’art (tissus, bibelots, œuvres anciennes diverses…) pour les revendre à Londres, Paris et Hong Kong, notamment.

Visibilité mondiale

Une dimension internationale qui explique la mobilisation d’Interpol pour l’arrêter. Le site d’information marocain en ligne Le Desk évoque une affaire de blanchiment d’argent, ainsi que l’absence de justifications de l’origine de certaines marchandises.

Contacté par nos soins, Martin François, porte-parole du Parquet de Bruxelles, n’a ni infirmé ni confirmé ces faits, et n’a pas souhaité faire de commentaire « dans l’intérêt de l’enquête », mais a manifesté l’intention du substitut du procureur du roi des Belges de ramener le Français au Plat Pays.

Lucien Viola a donné une visibilité mondiale à l’art chérifien. Par le biais d’expositions et de donations, ce diplômé de l’Institut of Fine Arts de l’université de New York avait comme mantra d’ancrer l’art marocain dans la modernité et ainsi le sortir du folklore. Sa galerie, baptisée Rê, à Marrakech, est agencée comme un café new-yorkais.

S’agissant de sa réputation, beaucoup à Marrakech y trouvaient à redire »

L’annonce de son arrestation a fait l’effet d’une bombe dans le petit milieu des amateurs d’art et d’antiquités au Maroc. Pour autant, personne ne se montre vraiment surpris.

« Je savais qu’il tomberait un jour. Ses connaissances de l’art traditionnel ne souffraient d’aucune contestation. Mais s’agissant de sa réputation, beaucoup à Marrakech y trouvaient à redire », nous glisse l’une de ses connaissances qui le fréquente depuis vingt-cinq ans.

Yves Saint-Laurent, Pierre Bergé…

En effet, il semble que ses méthodes étaient parfois peu scrupuleuses. « Il allait dans les villages reculés de l’arrière-pays marocain et échangeait des tapis bas de gamme contre des tissages anciens. Ou bien convainquait des femmes de lui donner des bijoux frontaux du XVIIIe siècle contre des bijoux standards », ajoute cette connaissance.

Arrivé dans la ville ocre à l’aube des années 1990, après avoir quitté New York, où il était propriétaire de l’Ibis Gallery, ce fils et petit-fils de collectionneur se passionne pour l’art ancien de l’Atlas. C’est en 1992 qu’il fait sa première acquisition de tissage du Haut-Atlas, dans le sud-ouest du pays.

Se décrivant lui-même comme un pionnier en la matière, il devient rapidement un spécialiste reconnu des bijoux, ceintures, tapis et autres trésors du folklore marocain.

Il se fait rapidement un nom et ses affaires deviennent florissantes. Fournisseur de tapis, poteries et bijoux pour le compte d’Yves Saint-Laurent et de Pierre Bergé, pourvoyeur d’exemplaires du coran datant parfois de plus quatre siècles pour ses clients du Golfe… « Il est connu comme le loup blanc et dispose de contacts dans toute la jet-set, notamment grâce à son aisance relationnelle », confie un familier du milieu.

Le Français avait développé un flair infaillible pour repérer les « vrais » connaisseurs, ceux qui avaient les moyens d’acquérir ses objets

Affable certes, mais toujours sur ses gardes. « Il a le contact facile mais se montre très méfiant. Même lorsque l’on se rend dans sa boutique située en face de la célèbre Villa Taylor », nous apprend la même source. Pour le voir, il suffisait de se rendre dans sa galerie, où il expose des œuvres contemporaines. Les vendeurs potentiels savaient qu’ils le trouveraient là-bas.

Mais les acheteurs, ceux qui souhaitaient acquérir ses pièces, devaient avoir accès à l’arrière-boutique. Et ce précieux sésame était accordé en fonction du client. Le Français avait développé un flair infaillible pour repérer les « vrais » connaisseurs, ceux qui avaient les moyens d’acquérir ses objets. Les plus aisés ou ceux que Lucien Viola jugeait les plus dignes d’acquérir ses plus belles pièces étaient invités à son domicile.

Qu’adviendra-t-il de cette galerie, baptisée Rê en référence au dieu solaire égyptien ? Nul ne le sait. Mais ce passionné n’est pas sans savoir que dans la mythologie égyptienne, les âmes doivent rendre compte devant cette divinité de leurs actions et de leur vie sur Terre. Dans le monde réel, c’est devant le parquet général de Rabat et éventuellement celui de Bruxelles que Lucien Viola devra répondre des faits qui lui sont reprochés.