Économie

Maroc – Engrais : pourquoi OCP renforce ses liens avec l’Américain Koch

Le géant des phosphates annonce la création d’une coentreprise avec une filiale de l’un des plus puissants groupes industriels américains. Objectif : développer la production d’engrais du complexe du port de Jorf Lasfar.

Mis à jour le 7 mars 2022 à 18:37

Vue des installations d’OCP à Lorf Lasfar, au Maroc.. © OCP.

C’est un pas de plus dans une relation établie depuis plusieurs années déjà. OCP, le géant marocain des phosphates dirigé par Mostafa Terrab (9,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2021) a annoncé le 2 mars la signature d’un accord avec Koch Ag & Energy Solutions, filiale du conglomérat américain active dans les fertilisants, les services énergétiques, la distribution de méthanol et les services agronomiques. Actif, entre autres, dans les engrais, l’agro-industrie, la pétrochimie et la finance, le conglomérat privé, qui ne publie à ce titre pas ses comptes, a réalisé l’an passé un chiffre d’affaires estimé à 115 milliards de dollars (plus que Tesla, Coca-Cola et Nike combinés).

L’alliance, qui doit encore être finalisée et dont les modalités financières n’ont pas été détaillées, prévoit que Koch, acheteur d’engrais d’OCP depuis 2010 et fournisseur de soufre et d’ammoniac plus récemment, fasse l’acquisition auprès d’OCP de 50 % de l’une de ses usines de production d’engrais phosphatés, Jorf Fertilizer Company III (JFC III), installée sur le complexe minéralier et portuaire de Jorf Lasfar, sur la côte Atlantique, à une centaine de kilomètres de Casablanca.

Relais aux États-Unis

OCP a développé de longue date des coentreprises sur son site de Jorf Lasfar, notamment avec des groupes pakistanais et indien. Plus récemment, l’entreprise a aussi conclu des alliances avec l’Espagnol Fertinagro Biotech, la compagnie nationale pétrolière d’Abu Dhabi (Adnoc) ou encore l’Allemand Budenheim et le Belge Prayon dans le cadre de leur filiale Euro Maroc Phosphore (Emaphos). En 2013, OCP avait racheté les parts de l’Américain Bunge dans une coentreprise de production d’engrais lancée en 2008, toujours à Jorf Lasfar.

« Koch dispose d’un réseau logistique et de distribution dans certaines géographies qui permet d’étendre davantage la distribution des engrais produits par JFC III », a précisé OCP, ajoutant que l’entrée comme actionnaires « d’acteurs industriels de premier plan » permettra « d’améliorer l’efficacité opérationnelle » de son usine.

Le groupe marocain a confirmé à Jeune Afrique que la production de JFC III ne serait pas destinée aux États-Unis, OCP ayant suspendu ses exportations à destination de ce marché depuis l’entrée en vigueur de droits de douane de plus de 19 % suite une action pour concurrence déloyale de Mosaic, producteur américain d’engrais. Ainsi, ce nouveau deal pourrait offrir des relais au groupe marocain contre le lobbying effectué par son compétiteur aux États-Unis. En 2019, les entreprises affiliées à Koch Industries avaient dépensé au moins 10,9 millions de dollars en activités de lobbying, selon le site spécialisé Open Secrets.

Pour Koch, l’alliance de Jorf Lasfar est synonyme d’une diversification de son portefeuille d’engrais vers davantage de produits phosphatés. « Les deux sociétés collaboreront également sur l’approvisionnement en ammoniac et en soufre d’OCP et sur l’amélioration des capacités logistiques pour le transport d’engrais depuis le Maroc », peut-on lire dans le communiqué.

Risques sur l’approvisionnement et opportunités

L’alliance avec Koch pourrait aussi permettre à OCP de renforcer sa position sur un autre marché clé, le Brésil, dont l’approvisionnement auprès de la Russie risque d’être perturbé en raison de la guerre déclenchée contre l’Ukraine. Ces derniers mois, le marché des engrais est très favorable aux producteurs en raison de prix à la hausse, la guerre entre ces deux importants fournisseurs mondiaux d’engrais et de matières premières servant à leur fabrication faisant peser des risques sur l’approvisionnement.

« Si l’un des canaux d’approvisionnement était coupé, il serait difficile au groupe d’assurer une fourniture à des conditions commerciales raisonnables »

L’entreprise marocaine, qui a pleinement conscience de cette situation, est particulièrement sensible à la fourniture d’ammoniac, élément indispensable à la fabrication des engrais MAP, DAP et NKP, produits phares du groupe marocain. « Le groupe s’approvisionne en ammoniac auprès de plusieurs sources, dont l’Ukraine, qui vit des tensions régionales avec la Russie depuis 2015. Si l’un des canaux d’approvisionnement était coupé, il [lui] serait difficile d’assurer une fourniture à des conditions commerciales raisonnables, voire de s’approvisionner tout court », pouvait-on ainsi lire dans le prospectus d’une émission obligataire de 1,5 milliard de dollars réalisée en juin 2021 par OCP. Dans le contexte actuel, le groupe, qui, selon le même document, achète son ammoniac principalement auprès « de la Russie, des États-Unis et de Trinité-et-Tobago » n’a d’autre choix que de réorganiser son approvisionnement.