Politique

Sénégal : où en est l’affaire Sonko un an après ?

L’affaire de viols visant l’opposant Ousmane Sonko est sans doute le dossier le plus sensible actuellement au Sénégal. Et pourtant l’instruction piétine depuis le début. Pourquoi ?

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Par et - à Dakar
Mis à jour le 5 mars 2022 à 10:23

Ousmane Sonko, le 8 mars 2021. © SEYLLOU/AFP

Un an tout juste après son déclenchement, l’affaire Adji Sarr vs Ousmane Sonko vient de resurgir. Interviewée cette semaine par Jeune Afrique et par deux autres médias internationaux, la jeune femme, qui assure avoir été violée à plusieurs reprises par Ousmane Sonko entre la fin de 2020 et le début de 2021, déclare qu’après avoir vécu « enfermée depuis plus d’un an » entre sa chambre et son salon, son vœu le plus cher est de voir l’affaire déboucher rapidement sur un procès. Un souhait qui est encore loin de devenir réalité tant l’affaire, pourtant sensible, semble aujourd’hui s’enliser. JA revient en détail sur cette instruction qui tourne au ralenti.

• Comment l’affaire a débuté

Le 2 février 2021, Adji Sarr porte plainte contre Ousmane Sonko pour « viols et menaces de mort » auprès du commandant de la section de recherche de la gendarmerie de Colobane, à Dakar. La jeune femme accuse le député de l’avoir « contrainte à avoir des rapports sexuels avec lui » à la fin de séances de massage pratiquées dans le salon Sweet Beauté Spa, où elle était alors employée. Une enquête préliminaire est diligentée par les gendarmes. Elle durera cinq jours.

Convoqué par les gendarmes par un courrier daté du 6 février 2021, Ousmane Sonko refusera, via ses avocats, de se rendre à la convocation en vertu de son immunité parlementaire. Celle-ci sera levée par l’Assemblée nationale le 26 février, bien après la clôture de l’enquête préliminaire.

À nouveau convoqué le 3 mars suivant – par la justice cette fois -, l’opposant voit sont cortège ralenti sur son trajet vers le Palais de justice par la foule de ses supporters. Lui-même est brièvement arrêté pour « trouble à l’ordre public ». Placé en garde à vue, il est rapidement entendu par le doyen des juges d’instruction, Samba Sall, qui décide finalement de l’inculper pour viols et menaces de mort tout en le laissant en liberté sous contrôle judiciaire.

• Que contient l’enquête préliminaire des gendarmes ?

Ce document de 42 pages, que JA a pu consulter, est le seul élément tangible du dossier à ce jour. Il contient la plainte d’Adji Sarr, les procès verbaux d’interrogatoire de la gérante du salon et de son époux ainsi que celui d’une employée du salon Sweet Beauté Spa. Y figure aussi le rapport médical de la plaignante suite à un examen gynécologique, lequel conclut seulement à une « rupture ancienne de l’hymen ».

Adressée le 8 février 2021 par le directeur d’enquête de la gendarmerie au procureur près le tribunal de grande instance de Dakar, cette enquête préliminaire débute par un procès-verbal de synthèse de trois pages résumant les recherches effectuées par les enquêteurs.

Parmi les personnes entendues figure aussi Sidy Ahmed Mbaye. C’est lui qui avait conduit Adji Sarr à l’hôpital, puis à la gendarmerie. Trois des quatre témoins interrogés par les gendarmes mettent ouvertement en doute la réalité des viols dénoncés par la plaignante.

• Où en est l’instruction depuis un an ?

Depuis la première convocation d’Ousmane Sonko, les avocats des différentes parties s’accordent sur un point : l’instruction stagne littéralement. Si Adji Sarr a été entendue au tout début de l’affaire par le premier magistrat instructeur en charge du dossier, Mamadou Seck, qui avait rapidement préféré se déporter, Ousmane Sonko, lui, n’a en revanche jamais fait l’objet d’une audition sur le fond du dossier. Et aucune confrontation n’a jusque-là été organisée entre la jeune femme et celui qu’elle accuse.

Autres grands absents dans cette information judiciaire figée, les témoins présents dans le salon de massage lors des différents passages d’Ousmane Sonko lors desquels Adji Sarr prétend avoir été violée. Entre-temps, les gendarmes ont quant à eux été dessaisis du dossier par le procureur.

• Pourquoi la justice fait-elle du surplace ?

Le doyen des juges d’instruction du tribunal régional de Dakar, Samba Sall, est décédé en avril 2021. Son remplaçant officiel, l’ancien président de la Cour d’appel de Ziguinchor, Maham Diallo, n’a été nommé qu’en novembre de la même année. Ce magistrat « redouté, estampillé rebelle et réputé indépendant », selon les mots de l’avocat d’Ousmane Sonko Khoureychi Ba est désormais en charge de l’instruction. Il n’a, pour l’heure, entendu ni Ousmane Sonko ni Adji Sarr.

Le temps de la justice n’est pas celui des médias

Pour El Hadj Diouf, avocat d’Ousmane Sonko, le décès du doyen Samba Sall et le long délai avant son remplacement expliqueraient pourquoi le dossier n’a pas bougé d’un iota. « En 33 ans de barreau, j’ai déjà vu ça, plus rien ne me surprend », relativise ainsi l’avocat, qui ajoute que « le temps de la justice n’est pas celui des médias ».

Reste que l’enquête avait davantage progressé en une semaine, en février 2021, avec les gendarmes de la section de recherche de Colobane, qu’elle ne l’a fait depuis l’ouverture de cette instruction au début du mois de mars suivant.

• Comment réagit la défense d’Ousmane Sonko ?

Ses avocats déplorent la lenteur de la justice et regrettent de n’avoir toujours pas accès au dossier. « Cette affaire fait du surplace alors que le juge ne dispose d’aucune charge sérieuse contre mon client. Le seul sort judiciaire qui peut être fait à ce dossier, c’est le non-lieu », affirme Khoureychi Ba qui ajoute qu’ »il suffit d’écouter la partie civile pour voir qu’on a affaire à un sordide complot, sans queue ni tête, dont la teneur n’honore pas ceux qui l’ont inventé ».

Personne ne veut toucher à cette affaire qui est suivie comme le lait sur le feu

Un « complot » qui expliquerait, selon l’avocat, les lenteurs de la justice : « Si la machine judiciaire est grippée, c’est parce que les magistrats restent réservés. Personne ne veut toucher à cette affaire qui est suivie comme le lait sur le feu. D’autant que si Ousmane Sonko devait être entendu, cela ne serait pas fait discrètement. Ses militants ont le droit de venir le soutenir, avec les risques à l’ordre public que cela comporte. »

• Quelles retombées pour Ousmane Sonko et Adji Sarr ?

Toujours placé sous contrôle judiciaire, Ousmane Sonko doit pointer chaque semaine et ne peut quitter le territoire sénégalais, sauf dérogation du juge. Il vient tout juste de solliciter une nouvelle demande de levée de ce contrôle judiciaire dont il attend de savoir si elle sera acceptée. La précédente avait été rejetée le 21 mai par le juge d’instruction Abdoulaye Assane Thioune alors que l’homme politique souhaitait se rendre au Togo pour participer aux « états généraux de l’Éco ».

« Toutes les conditions sont réunies pour la levée du contrôle judiciaire, estime pourtant Me Khoureychi Ba. L’atmosphère politique s’est décrispée, et l’affaire ne comporte pas de risque de réitération ni de subornation de témoins », ajoute l’avocat. Récemment élu maire de Ziguinchor, Ousmane Sonko « va devoir se déplacer dans le cadre de la coopération intercommunale », précise son conseil.

Adji Sarr, qui n’a « aucune nouvelle » de l’avancée de la justice, réclame quant à elle la tenue d’un procès au plus vite. « C’est la seule chose que j’attends pour pouvoir lui faire face enfin », confie-t-elle à JA. « Si Ousmane Sonko estime être victime d’un complot ou d’une manipulation quelconque, il n’a qu’à user de toutes les forces dont il dispose pour qu’il y ait un procès. On verra qui est la victime ! » ajoute-t-elle.

• Les accusations d’Adji Sarr sont-elles confortées par l’enquête ?

À ce stade encore embryonnaire des investigations, les rares témoignages recueillis par les gendarmes (quatre personnes en plus d’Adji Sarr) permettent difficilement d’étayer la version de la jeune femme. Ibrahima Coulibaly, l’époux de la propriétaire du salon, déclarait ainsi aux gendarmes le 5 février 2021 : « Ces derniers jours, nous avons remarqué une certaine agitation d’Adji, qui n’arrêtait pas de me demander où se trouvait Ousmane Sonko. Elle disait que ce dernier se faisait rare et qu’il fallait qu’on l’appelle pour savoir quand est-ce qu’il viendrait à l’institut. »

Selon ce témoin, « le lendemain aussi, Adji s’est rapprochée de moi en me demandant à nouveau quand est-ce que Sonko viendrait pour un massage. Je lui ai alors demandé ce qui se passait et pourquoi elle s’intéressait autant à la venue de Sonko à l’institut. Elle a ri et s’est tue. »

À la même période, Adji Sarr montre par ailleurs à son employeuse un test de grossesse positif. Elle précise que l’homme à l’origine de cette situation est une personnalité et qu’elle ne peut pas en parler. Une grossesse dont elle reconnaîtra par la suite qu’elle était imaginaire.

Quant à son ami Sidy Ameth Mbaye, 30 ans, quand il apprend qu’Adji prétend avoir été violée, il lui suggère de recueillir des preuves – donc de voir à nouveau Ousmane Sonko pour ce faire. Ce dernier se présente devant les gendarmes comme le fils de Maodo Malick Mbaye, qu’il décrit comme un « leader de Gueum Sa Bopp, un mouvement politique affilié à Benno Bokk Yakaar [la coalition présidentielle] ».

En réalité, Sidy Ameth Mbaye n’est que le neveu de Maodo Malick Mbaye, dont le mouvement porte le même nom que celui de l’opposant Bougane Guèye Dany, ce qui prête à confusion. Son oncle s’est aussitôt fendu d’une mise au point en apprenant le rôle qu’avait joué son parent dans ce dossier, au risque de suggérer sa propre implication : « Par une heureuse coïncidence, au moment des faits allégués,  je prenais part à Bangui, à une mission de médiation et de facilitation entre les belligérants de la crise centrafricaine. Donc quand on recolle les morceaux ailleurs, on ne peut pas être comploteur dans son propre pays », a-t-il alors déclaré.

• La thèse du complot

Pour les partisans d’Ousmane Sonko, l’affaire Adji Sarr relèverait d’un complot destiné à briser la carrière de cet opposant en pleine ascension. Une thèse non démontrée jusque-là, même si quelques éléments de témoignages recueillis par les gendarmes peuvent poser question.

Peu avant que l’affaire n’éclate, Adji Sarr a ainsi donné l’impression de comploter à ses employeurs. « Elle demandait à mon mari d’appeler Sonko pour qu’il vienne se faire masser. Avec insistance, elle voulait rencontrer Sonko à nouveau, témoigne ainsi Ndèye Khady Ndiaye, la propriétaire du salon. Par la suite, nous avons tous compris qu’Adji préparait quelque chose. »

Une de ses collègues masseuses déclare avoir entendu un appel d’Adji Sarr après le départ d’Ousmane Sonko du salon. Apparemment, son interlocuteur cherchait à savoir si Ousmane Sonko avait éjaculé lors de leur rapport. « Et Adji a répondu : ‘Oui, il l’a fait’, en lui demandant de venir vite pour aller à l’hôpital », déclare la jeune femme.

Outre son ami Sidy Ameth Mbaye, d’autres personnalités liées directement ou indirectement à l’univers politique semblent par ailleurs avoir joué le rôle de conseillers occultes à différents stade de l’affaire. Adji Sarr affirme quant à elle que seule une organisation féministe, qui souhaite rester anonyme pour des raisons de sécurité, l’aide à subvenir à ses besoins.

Selon deux sources (l’une proche de la mouvance présidentielle et l’autre de l’opposition), un haut fonctionnaire issu de la majorité aurait ainsi « sauté sur cette affaire, qu’il a découverte sur le tard et s’y est rué pour briser Sonko. C’est lui qui a poussé la fille à porter plainte ».

Bien que se disant menacée et incapable de sortir dans la rue par crainte d’être insultée voire agressée, la jeune femme a par ailleurs récemment pris la pause pour un photographe professionnel. Ce sont en effet ses propres photos qui ont été utilisées par les médias internationaux, dont Jeune Afrique, lors des articles récents.

Qui était réellement en charge de la communication millimétrée de cette jeune femme placée sous la protection de la Brigade d’intervention de la police (BIP) lors de ces entretiens ? Qui a donné son aval à cette série d’articles largement repris par la presse sénégalaise, en dépit des menaces qui pèsent sur elle et à un stade où l’instruction n’a pas progressé ?

Certains pourraient-il profiter de son retour sur la scène publique, un an après la longue interview qu’elle avait donnée à la chaîne sur Internet Leral TV ? Sous surveillance policière 24 heures sur 24, Adji Sarr ne peut recevoir la moindre visite sans que les autorités n’en soient informées.