Politique

Cameroun : comment Samuel Eto’o a imposé Rigobert Song face au ministre des Sports

Contre l’avis du ministre Narcisse Mouelle Kombi, le président de la Fécafoot a obtenu le remplacement du sélectionneur des Lions indomptables Toni Conceiçao par son ex-coéquipier. Un pari osé avant la rencontre avec l’Algérie, cruciale pour accéder à la Coupe du monde.

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Mis à jour le 4 mars 2022 à 16:57

Narcisse Mouelle Kombi, Samuel Eto’o et Rigobert Song © MONTAGE JA : MABOUP ; Vincent FOURNIER/JA ; Johnny Fidelin/Icon Sport via Getty Images

Toni Conceiçao avait très vite compris que Samuel Eto’o ne serait pas son plus fidèle allié. Le nouveau président de la Fédération camerounaise de football (Fecafoot) n’a jamais été un fan de la première heure du technicien portugais, nommé en septembre 2019 pour succéder au Néerlandais Clarence Seedorf, que l’ancien international avait largement contribué à installer sur le banc des Lions Indomptables, un an plus tôt.

Après avoir dû se contenter d’une troisième place à la CAN 2021, le champion d’Afrique 2000 et 2002 avait clairement annoncé sa volonté de changer de sélectionneur le plus rapidement possible. Avant même la double confrontation face à l’Algérie, les 25 et 29 mars prochains à Douala et Blida, à l’occasion du dernier tour des qualifications pour la Coupe du monde au Qatar.

Le feu aux poudres

Le 18 février dernier, Jeune Afrique révèle le nom de celui que Samuel Eto’o, bien décidé à tourner la page Conceiçao, compte nommer à sa place sur le banc des Lions : Rigobert Song. Le patron de la Fecafoot avait prévu d’en faire l’annonce ce jour-là, mais reporte finalement de quelques jours l’officialisation. La confirmation viendra dix jours plus tard, le 28 février, par le biais d’un communiqué de l’instance du football camerounais. Rigobert Song, nommé sélectionneur-manager de l’équipe nationale, a pour adjoint le Français Sébastien Migné, ancien sélectionneur du Congo, du Kenya et de la Guinée équatoriale.

 

Pourquoi un tel délai ? Parce qu’en coulisses, c’est une lutte acharnée qui s’est jouée entre le patron de la Fecafoot et le ministre camerounais des Sports, Narcisse Mouelle Kombi. Ce dernier était à l’origine de la venue de Conceiçao à la tête de la sélection. Et il l’avait soutenu face aux critiques dont il était la cible – notamment le fait que le coach, payé 50 000 euros par mois par l’État, ne parle ni le français ni l’anglais. Malgré le résultat du Cameroun à la CAN, jugé décevant par certains, il avait continué à plaider pour que le Portugais soit maintenu à son poste. Son argument : changer de sélectionneur quelques semaines avant une échéance aussi importante que le match de barrage face à l’Algérie, fin mars, serait trop risqué.

Le ton monte alors entre Samuel Eto’o et Narcisse Mouelle Kombi. Le 14 février, le président de la fédération se fend d’un communiqué insistant sur le fait que « la gestion administrative, sportive et technique des équipes nationales de football relève de la compétence de la Fecafoot ». Et, par conséquent, que « la réflexion sur le maintien ou la résiliation du contrat de l’entraîneur de la sélection nationale [est] toujours en cours ». Dans ce contexte de tensions, la publication de l’article de Jeune Afrique, le 18 février, met le feu aux poudres.

L’accord de Paul Biya ?

Deux jours plus tard, le secrétaire général du ministère de la Communication, Félix Zogo, se livre à une charge en règle contre Samuel Eto’o. « La Fecafoot est au-dessus de ce que représente Samuel Eto’o. Il a entre les mains un objet qu’il ne représente pas (…). Il n’a rien compris aux enjeux de la gestion du football, et tout ce à quoi il a touché depuis sa sortie des terrains s’est soldé par un échec », tance-t-il devant les caméras de Vision 4, une chaîne détenue par l’homme d’affaires – et de médias – Amougou Belinga. Samuel Eto’o « n’a rien compris, il n’est pas à sa place », martèle encore Zogo, qui s’attaque alors également au bilan de Rigobert Song, jusque-là sélectionneur des moins de 23 ans camerounais après avoir dirigé l’équipe A.

Narcisse Mouelle Kombi doit se sentir humilié, il ne fera aucun cadeau à Eto’o

Malgré la violence de la charge, Samuel Eto’o garde le silence. En public en tout cas. Dans les jours qui suivent, il s’emploie à obtenir les soutiens – y compris au plus haut niveau de l’État – qui vont lui permettre, quelques jours plus tard, de mettre son plan à exécution. « Au Cameroun, aucun sélectionneur n’est nommé ou limogé sans l’accord de Paul Biya, assure un ancien joueur camerounais, sous couvert d’anonymat. La sélection nationale est une chose bien trop importante ici pour qu’une telle décision soit prise sans le visa du palais présidentiel. » Eto’o aurait notamment bénéficié du soutien de Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence.

Condamnés à réussir

La nomination de Rigobert Song est « clairement une victoire pour Samuel Eto’o face au ministre », estime Raphaël Nkoa, journaliste de CRTV-Radio. Victorieux dans cette manche, le duo formé par le patron de la Fecafoot et le nouveau sélectionneur est désormais condamné à réussir. « Narcisse Mouelle Kombi doit se sentir humilié, il ne fera aucun cadeau à Eto’o », glisse un bon connaisseur des arcanes footballistiques et politiques camerounaises. Même si ces deux anciens Lions Indomptables à la forte personnalité n’ont pas toujours entretenu les relations les plus fluides lorsqu’ils jouaient ensemble, il ont su se rapprocher ces derniers mois.

« Eto’o voulait un sélectionneur camerounais et les noms de Michel Kaham et d’Eugène Ekéké, deux anciens internationaux, circulaient également », précise Raphaël Nkoa. Mais le président de la fédération, qui a toujours respecté « Rigo » pour sa combativité, son état d’esprit et son engagement, a visiblement su renvoyer l’ascenseur à son aîné, qui lui a apporté son soutien dans sa campagne pour la Fecafoot.

Le Cameroun a besoin d’une qualification pour la Coupe du Monde, aussi bien sportivement qu’économiquement

Rigobert Song et son staff ont signé un contrat de deux ans renouvelable, et le nouveau sélectionneur devrait percevoir, selon nos informations, un salaire inférieur à celui que touchait son prédécesseur. La durée du bail signifie, en creux, que l’avenir de Song et de ses adjoints n’est pas suspendu aux seuls résultats face à l’Algérie. Mais la pression sera importante pour eux : le Cameroun a besoin d’une qualification pour la Coupe du Monde, aussi bien sportivement qu’économiquement. Les Lions indomptables avaient été éliminés au premier tour en 2010 et en 2014 – laissant une image désastreuse au Brésil – et avaient été absents en Russie en 2018.

Par ailleurs, une présence au Qatar est la promesse, pour une Fecafoot confrontée à des problèmes budgétaires, d’engranger de substantielles rentrées financières. La sélection nationale est en effet sa première source de revenus dans un pays où le championnat, dont la régularité est aléatoire, ne passionne ni les supporters, ni les sponsors…