Politique

Tunisie : tollé après l’arrestation de l’ancien bâtonnier Abderrazak Kilani

Nouvel épisode du bras de fer entre Kaïs Saïed et les magistrats, l’incarcération, qui plus est sur décision d’un tribunal militaire, de cet avocat respecté, membre du comité de défense de l’ex-ministre de la Justice Noureddine Bhiri (Ennahdha), provoque l’indignation générale.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 4 mars 2022 à 12:30

Abderrazak Kilani, ancien bâtonnier de l’Ordre national des avocats. © Corentin Fohlen/Divergence

En recevant une convocation du juge d’instruction pour comparaître devant le tribunal militaire le 2 mars 2022, l’ancien bâtonnier de Tunis et ex-ministre, Abderrazak Kilani, n’imaginait sans doute pas qu’un mandat de dépôt à son encontre serait aussitôt émis à l’issue de son audition.

Les faits reprochés remontent au 2 janvier. Ce jour-là, les forces de l’ordre empêchent le comité de défense de Noureddine Bhiri d’entrer dans l’hôpital Habib-Bougatfa de Bizerte pour rendre visite au dirigeant d’Ennahdha hospitalisé sous le régime de la résidence surveillée.

Kilani, président du collectif, réclame alors des agents qu’ils respectent la loi et rappelle que les ordres administratifs doivent eux aussi être légaux et que l’exécutant peut refuser de les appliquer si tel n’est pas le cas. Abderrazak Kilani ajoute que ceux qui exécutent des ordres aveuglément devront aussi répondre de leurs actes.

Ces propos d’avocat de la défense lui valent deux mois plus tard d’être poursuivi pour « participation à un groupe qui trouble l’ordre public avec l’intention de s’opposer à l’application de la loi ou de porter atteinte à un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions, en proférant des menaces verbales et en usant de menaces et de mensonges pour empêcher un individu ou un groupe de travailler ». L’effet est immédiat : le département de la sûreté nationale du ministère de l’Intérieur a déposé une plainte auprès du tribunal militaire.

« Officiellement, Noureddine Bhiri ne fait pas l’objet de poursuites, mais l’État refuse de reconnaître son recours systématique à la résidence surveillée », souligne un avocat venu soutenir Kilani devant le tribunal militaire. Kilani lui-même assure que la discussion « légale et civique » avec les sécuritaires n’était pas « une incitation à la désobéissance et la rébellion ».

« Liberté provisoire »

Le cadre d’Ennahdha et ancien ministre de la Justice Noureddine Bhiri avait été arrêté le 31 décembre à son domicile pour « des soupçons de terrorisme » et placé en résidence surveillée sur ordre du ministre de l’Intérieur, Taoufik Charfeddine. Le Tribunal de première instance de Tunis s’est bien ému ce qu’il considère comme une entorse aux procédures. En vain. C’est désormais l’un des avocats de Noureddine Bhiri qui est inquiété.

Il n’est pas question que des civils soient déférés devant un tribunal militaire pour des délits mineurs »

« C’est surréaliste, s’insurge l’ancien bâtonnier Chawki Tabib. Abderrazak agissait dans l’exercice de ses fonctions et de ce fait bénéficie d’une protection minimale. Finalement, en Tunisie, nous sommes aujourd’hui tous en liberté provisoire. N’importe qui peut être jeté en prison sur simple décision du chef de l’État », s’indigne l’ancien président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC).

Des avocats, des représentants d’institutions internationales et de la société civile se sont rassemblés devant le tribunal pour dénoncer l’arrestation de Abderrazak Kilani. « Il n’est pas question que des civils soient déférés devant un tribunal militaire pour des délits mineurs. Nous assistons à une escalade injustifiée et inquiétante », déplore Jamel Msallem, président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH).

Ces préoccupations sont partagées par l’avocat et ancien dirigeant politique Mohamed Abbou, qui évoque un règlement de comptes, estimant que « le tribunal militaire n’est pas compétent dans cette affaire ». « C’est plus qu’un abus, on n’avait pas vu cette forme d’offensive contre les opposants depuis 1967 », renchérit l’avocat et ancien député Mondher Belhaj Ali.

Voix respectée

L’affaire a pris de telles proportions qu’elle indigne jusqu’aux Tunisiens hostiles à Ennahdha. Aujourd’hui, plusieurs partis politiques, dont Ettakatol, Al Joumhouri et le Courant démocrate, ont apporté leur soutien à Abderrazak Kilani, qui, bien que membre du parti de la colombe, est une voix respectée au-delà de la sphère islamiste, notamment dans le milieu des avocats, de la diplomatie et du sport.

« C’est un jour noir dans l’histoire du barreau », estime ainsi l’avocat et dirigeant d’Ennahdha Samir Dilou, qui narre dix heures de plaidoirie marathon qui n’ont pas empêché le mandat de dépôt. « C’est le comble de l’absurde. On utilise des textes en dehors de leur cadre d’application pour écarter les personnes indésirables. Le pouvoir a oublié que les avocats ont participé largement à la construction de la Tunisie moderne et ont payé leur écot à la liberté d’expression », fustige un retraité qui regrette d’avoir soutenu les décisions présidentielles du 25 juillet 2021 à la faveur desquelles Kaïs Saïed s’est arrogé l’essentiel des pouvoirs.

La veille de la comparution de Abderrazak Kilani, Kaïs Saïed justifiait, lors de la 49e session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, l’actuel régime de mesures exceptionnelles en vigueur en Tunisie par son souci de « consolider davantage les libertés et les droits politiques, civils et socio-économiques dans le pays ».

L’incarcération de Kilani sur décision d’un tribunal militaire n’est pas de nature à convaincre des bonnes intentions affichées par le président, alors que la dissolution et la refonte du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) en février font craindre une mainmise croissante du président sur le système judiciaire.