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Mokhtar Latiri

Diplômé des plus grandes écoles françaises, il fut, après l'indépendance, l'un des principaux promoteurs du développement de la Tunisie.

Mokhtar Latiri, qui a fêté ses 80 ans au mois de mars, est de la race des bâtisseurs. Ingénieur diplômé de l’École polytechnique, à Paris (promotion 1949), puis de celle des Ponts et Chaussées (1951), c’est l’un des « pères fondateurs de la Tunisie technique ». Un pionnier, l’un des derniers acteurs vivants de la génération de l’indépendance, dont les choix visionnaires ont donné forme au rêve du développement économique et social. Nommé en 1958, par dérogation, à 32 ans, ingénieur en chef des travaux publics, il conservera son poste onze ans durant. On lui doit, entre autres, la réalisation des aéroports de Tunis-Carthage, Skanès-Monastir et Djerba, celle du port de Gabès, la création du complexe touristique intégré de Port el-Kantaoui, ainsi que l’aménagement de la vallée de la Medjerda, avec son ingénieux ensemble de barrages hydroélectriques.
« Si Mokhtar » a aussi dirigé les Industries chimiques de Metlaoui (1966-1968), puis la Steg, la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (1977-1980). Mais son uvre la plus durable se situe sans doute dans le domaine de la formation. Fondateur de l’École nationale des ingénieurs de Tunisie (Énit), qu’il présida de 1961 à 1975, il est également le père de la « filière A », réservée aux meilleurs bacheliers scientifiques d’un jeune État, qui manquait à l’époque cruellement de cadres techniques. Une filière mise en place en accord avec la France de manière à garantir aux Tunisiens un quota annuel d’une centaine de places dans les meilleures classes préparatoires aux grandes écoles de l’Hexagone. Avec 179 reçus à Polytechnique-Paris entre 1965 et 2000 (parmi lesquelles Azza, l’une des quatre filles de Latiri), les résultats ont dépassé les espérances. Toujours ?en place aujourd’hui, le système a permis la formation d’une élite qui a irrigué l’administration et les bureaux d’études du pays.

L’implication de Mokhtar Latiri tant dans la structuration de la filière A que dans le placement des jeunes diplômés à leur retour en Tunisie est tout sauf un hasard. Natif de Hammam-Sousse, une petite ville du Sahel dont il fut maire de 1965 à 1975, ce fils d’artisan (son père était maître maçon et maître tisserand) a bien failli, faute d’argent, ne jamais faire d’études supérieures. En 1944, seuls des dons privés réunis auprès de l’intelligentsia du protectorat permirent en effet au jeune titulaire du prix du Résident général de financer son départ pour Paris et le Lycée Louis-le-Grand.
Patriote et destourien de la première heure, Latiri entretenait avec Bourguiba une « relation spéciale », empreinte de franchise : il était l’un des rares membres de l’entourage du Combattant suprême à oser le contredire en public. Celui-ci appréciait « l’originalité » du polytechnicien et le consultait fréquemment. En maintes occasions, il lui a laissé « carte blanche », contre l’avis de ses ministres. « Souple comme une tige d’acier » et peu enclin à se laisser intimider, ce passionné d’équitation – c’est un cavalier émérite – a d’ailleurs accumulé les déboires avec les barons du régime bourguibien, qu’il s’agisse d’Ahmed Ben Salah, de Driss Guiga ou de Hédi Nouira. Clashs, coups d’éclat, démissions et limogeages ont jalonné sa carrière. En 1975, une cabale montée par ses adversaires aboutit à son éviction de l’Énit. À cause de la construction, pourtant avalisée par les pouvoirs publics, d’une mosquée dans l’enceinte du campus de l’école. « On m’a reproché ma piété comme si c’était une maladie honteuse, explique ce fervent musulman. Certains sont allés jusqu’à m’accuser de complaisance envers l’islamisme. » La blessure intime n’est pas encore complètement refermée.

Après 1987 et l’arrivée au pouvoir de Zine el-Abidine Ben Ali, originaire, comme lui, de Hammam-Sousse, Latiri sort du placard dans lequel ses adversaires l’avaient confiné : de 1989 à 2004, date de son départ à la retraite, il sera conseiller spécial du président de la République. À ce titre, il est intervenu dans la plupart des grands chantiers du nouveau règne, du complexe sportif de Radès à la station touristique de Hammamet Yasmine, en passant par la Grande Mosquée de Carthage, qui jouxte le palais présidentiel. C’est de ce dernier ouvrage, inauguré en 2004, qu’il est aujourd’hui le plus fier.
Profondément affecté par la mort, en 1995, de Lalla Saloua, son épouse, dont il est resté éperdument amoureux et en l’honneur de laquelle il a aménagé, au troisième étage de sa maison de La Goulette un émouvant musée personnel, Si Mokhtar entend désormais se consacrer à la rédaction de ses Mémoires

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