Politique

Maroc : pourquoi le royaume n’a pas participé au vote de l’ONU sur l’Ukraine

Le royaume fait partie des douze pays qui n’ont pas participé au vote de la résolution des Nations unies condamnant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Décryptage.

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 4 mars 2022 à 09:13

Omar Hilale, représentant permanent du Maroc aux Nations unies. © Kim Haughton/UN Photo

Le 2 mars, à l’Assemblée générale de l’ONU, le Maroc n’a pas pris part au vote de la résolution exigeant « de la Fédération de Russie de cesser immédiatement d’employer la force contre l’Ukraine ».

Un texte pourtant voté par une écrasante majorité d’États membres (141 sur 193), dont la Tunisie, l’Égypte et – plus surprenant – les Émirats arabes unis, lesquels s’étaient pourtant abstenus de voter la condamnation de l’invasion russe au Conseil de sécurité de l’ONU, le 25 février. Le royaume et onze autres pays – dont sept africains – n’ont tout simplement pas participé au processus de vote. L’Algérie, quant à elle, a opté pour l’abstention.

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Dans la foulée, la diplomatie marocaine a publié un communiqué pour évoquer son absence, sans réellement fournir d’explication. Une décision « souveraine » du Maroc, qui « ne saurait faire l’objet d’aucune interprétation par rapport à sa position de principe concernant la situation entre la Fédération de Russie et l’Ukraine ».

Le royaume suit « avec inquiétude et préoccupation l’évolution de la situation entre l’Ukraine et la Fédération de Russie » et « regrette l’escalade militaire ». En outre, le Maroc parle d’« escalade » plutôt que d’« invasion » russe du territoire ukrainien.

Le royaume rappelle malgré tout son « fort attachement au respect de l’intégrité territoriale, de la souveraineté et de l’unité nationales de tous les États membres des Nations unies », au « règlement des différends par des moyens pacifiques et selon les principes du droit international », et appelle à « l’intensification du dialogue et de la négociation ».

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À la fin du communiqué, la diplomatie marocaine annonce une contribution financière du royaume aux efforts humanitaires des Nations unies et des pays voisins. Elle renvoie également à son communiqué daté du 26 février, où le Maroc a réitéré son soutien à « l’intégrité territoriale » et au « non-recours à la force pour régler des différends entre États ».

Le Sahara, encore et toujours

« Nouvelle Suisse », « politique de la chaise vide »… Sur les réseaux sociaux et dans la presse, la décision de la diplomatie marocaine n’a pas manqué de surprendre et de faire réagir. Plusieurs experts ont tenté d’expliquer, notamment auprès de la MAP – l’agence de presse officielle du Maroc – ce qu’ils décrivent comme « une neutralité positive » motivée par « la pondération et la sagesse ».

Le Maroc, dans sa diplomatie à 360 degrés, se livre à un exercice d’équilibriste pour ménager la chèvre et le chou. Toujours pour la MAP, Tarik Atlati, président du Centre marocain des études et recherches stratégiques (CMERS), évoque également des « pré-requis liés à la cause nationale ». Selon lui, le Maroc « a une cause nationale qui détermine ses positionnements, sachant qu’il est face à des membres permanents du Conseil de sécurité ».

En matière de géopolitique, nous n’avons aucune autre cause que celle du Sahara »

La non-participation du Maroc au vote de l’Assemblée générale de l’ONU a donc un lien avec le dossier du Sahara. Le royaume veut éviter de s’aliéner la Russie, un membre permanent du Conseil de sécurité doté du droit de veto, ou du moins s’assurer sa neutralité.

Au cours des six dernières années, à la faveur du nouvel élan impulsé aux relations maroco-russes, le Kremlin s’est abstenu de voter toutes les résolutions sur le Sahara.

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En revanche, la Russie est toujours proche de la position d’Alger, son allié historique au Maghreb, puisqu’elle prône une négociation directe entre le royaume et le Polisario, et nie la responsabilité de l’organisation séparatiste dans la rupture du cessez-le-feu à Guerguerat en novembre 2020.

En octobre 2021, la Russie a même menacé d’opposer son veto à une résolution qui préconisait le format table ronde pour des négociations entre Alger, Rabat, Tindouf et Nouakchott, avant finalement de se contenter d’une abstention.

Selon un ex-diplomate, « l’absence du Maroc lors du vote à l’Assemblée générale de l’ONU est une sorte de renvoi d’ascenseur à la Russie. En matière de géopolitique, nous n’avons aucune autre cause que celle du Sahara ».

Retour de bâton ?

Pourtant, dans les coulisses onusiennes, les États-Unis ont fait le forcing pour convaincre les pays arabes. La semaine dernière déjà, alors qu’Américains et Albanais élaboraient un projet de résolution au Conseil de sécurité condamnant la Russie et ouvrant la voie à des sanctions, l’administration Biden a multiplié les coups de fil aux chefs d’État arabes.

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La résolution votée le 2 mars à l’Assemblée générale revêt surtout une dimension symbolique, d’où le revirement des Émirats arabes unis, par exemple. Pourtant, le royaume a décidé de ne pas s’en mêler. Si plusieurs observateurs saluent la décision de Rabat, d’autres, en revanche, redoutent un accroc avec les États-Unis, principal allié sécuritaire du royaume, qui a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara en décembre 2020.

Certes, l’actuel président, Joe Biden, n’a pas fait preuve d’un enthousiasme débordant pour cette reconnaissance, mais il n’est pas revenu dessus pour autant. Certains observateurs craignent donc un retour de bâton de la part de Washington, mais aussi de l’ensemble des pays occidentaux, lorsque viendra le moment de voter une nouvelle résolution sur le Sahara, en octobre 2022.