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Un homme se tient devant un panneau montrant le chef de la junte, le colonel Mamady Doumbouya, à Conakry (Guinée), le 11 septembre 2021. © JOHN WESSELS/AFP.

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Guinée : démocratie en apnée

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Politique

Guinée : le contre-la-montre de Mamadi Doumbouya

Six mois après le coup d’État, le chef de la junte se sait observé de toute part et pressé d’obtenir des résultats. Il a imposé son style et sa méthode, au risque de déplaire. Aujourd’hui, à Conakry, les décisions sont tranchées au sein d’un comité restreint, dont on ne connaît pas les membres. Et tant pis pour la transparence.

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Par - Envoyée spéciale à Conakry
Mis à jour le 14 mars 2022 à 16:54

Le colonel Mamadi Doumbouya le 17 septembre 2021, à Conakry, à l’issue d’une réunion avec les représentants de la Cedeao. © JOHN WESSELS/AFP

Comment Mamadi Doumbouya dirige-t-il le pays ? La réponse tient tout entière dans la question qu’il a posée à l’un de ses proches avant de le nommer à son poste : « J’aurais pu mourir pour mon pays, le 5 septembre. Es-tu prêt à faire pareil ? » Mieux vaut répondre par l’affirmative si l’on veut faire partie de l’équipe du président. « Pour y participer, il est indispensable d’adhérer aux idéaux de la transition », confirme un ministre.

Avant cet ultime « rite de passage », le processus de sélection fait l’objet d’un soin minutieux, qu’il s’agisse de pourvoir des postes au sein des ministères ou au sein des institutions de la transition. Ces derniers mois, une montagne de CV a ainsi été passée au crible par l’entourage du colonel :  Dansa Kourouma, le président du Conseil national de transition (CNT), Mohamed Béavogui, le Premier ministre, et le général à la retraite Aboubacar Sidiki Camara, dit Idi Amin, le ministre de la Défense. Leur principale mission ? S’assurer que les candidats présélectionnés sont « clean ». Pas question d’avoir dans l’équipe une brebis galeuse, dont on réaliserait trop tard qu’elle a été impliquée, de près ou de loin, dans de mauvais coups.

Par l’exemple et au mérite

D’autres critères sont « non négociables ». Ainsi, même s’il faut s’entourer de quasi-inconnus, souvent issus du privé et sans expérience de l’administration, nul ne peut être retenu s’il a fait la promotion du troisième mandat d’Alpha Condé, a tenu des propos « ethnicistes » ou a été impliqué dans des actes de violence. « Certains candidats manquaient d’expérience, c’est vrai, mais dès lors que l’on veut éviter le recyclage [de personnalités] le choix est plus restreint », observe un proche du président.

Le colonel Mamadi Doumbouya, dont l’un des ministres estime qu’ « il a la Guinée dans l’âme », entend gouverner de la même manière qu’il dirige son unité d’élite : par l’exemple et au mérite. Le nouveau maître du pays se veut irréprochable. Et entend que chacun de ceux qui travaillent pour lui le soit aussi.

Depuis qu’il a pris le pouvoir, Doumbouya n’a pas hésité à faire le ménage. Sans surprise, il a commencé par l’armée. Le 12 octobre 2021, il a mis à la retraite quarante généraux et deux amiraux, et en a profité pour placer des proches à des postes-clés. L’administration, les entreprises publiques et le corps diplomatique ont suivi. Le 3 février dernier, le président a rappelé une trentaine d’ambassadeurs.

« C’est brutal, mais normal, observe un gradé récemment démis. Dans le secteur public, on parle parfois ici des “irretraitables”, qui vont de poste en poste malgré leur incompétence. Doumbouya a tous les leviers en mains pour agir rapidement. Un gouvernement élu aurait-il pu nettoyer l’armée de la sorte ? »

Dans une transition, l’ennemi numéro un, c’est le temps

Pour cet officier, qui participa également au gouvernement de transition de Dadis Camara en 2009, « dans un tel contexte, l’ennemi numéro un, c’est le temps : chaque seconde qui passe est une seconde de perdue pour la Guinée. Quand tout le monde applaudit, c’est le moment de mettre les choses en place, et vite. » Quitte à prendre des mesures impopulaires ? Mamadi Doumbouya semble en effet peu préoccupé à l’idée de froisser les ego ou les susceptibilités.

Certains de ses actes, comme ses gestes en faveur des héritiers de Sekou Touré ou sa campagne contre la corruption, pourraient bien lui faire perdre de la popularité, y compris parmi ceux qui avaient bien accueilli sa prise de pouvoir. Déjà, le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), opposé au troisième mandat d’Alpha Condé, dit ne pas exclure de « reprendre la rue ». Et, dans les quartiers acquis à Cellou Dallein Diallo, le leader de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), des accrochages entre des manifestants et les forces de sécurité ont éclaté, le 27 février, lorsque le premier opposant à Alpha Condé a été sommé de remettre les clés de son domicile à la junte.

Ces premiers signes de mécontentement préfigurent-ils un ras-le-bol général ? Le politologue Kabinet Fofanna relève « une sorte d’illisibilité » dans l’action du président. « À présent qu’il est confronté à la gestion du pouvoir, il doit prendre des décisions difficiles. Après l’euphorie du coup d’État, le voici face aux réalités, alors même qu’il joue un contre-la-montre. »

Investiture du Colonel Doumbouya le 1er octobre 2021© DR © DR

Investiture du Colonel Doumbouya le 1er octobre 2021© DR © DR

« Le Parrain »

La junte peut-elle, sous le prétexte de gérer une transition compliquée, continuer à agir avec un tel manque de transparence ? Dans la capitale, des rumeurs font état de l’existence d’un « gouvernement parallèle », dont personne ne saurait dire qui le compose exactement. Certains noms, comme celui d’Amara Camara, ministre secrétaire général de la présidence, ou d’Idi Amin, le ministre de la Défense nationale, reviennent toutefois avec insistance. L’existence de canaux informels de discussion et la présence de ces visiteurs du soir inquiète certains leaders politiques. « Mamadi Doumbouya sait gérer ses équipes et se faire respecter. C’est un officier : les chaînes de commandement, c’est son rayon », nuance un ancien ministre d’Alpha Condé.

L’histoire qui a conduit le colonel Doumbouya jusqu’au palais de Sekhoutoureya est connue : lorsqu’il rentre en Guinée, en 2009, ce sont ses aptitudes au combat, acquises au sein de la légion étrangère française, qui le font repérer par le général Idi Amin, lequel le recommande à Alpha Condé.

Rapidement, Doumbouya est nommé instructeur dans les centres de formations de l’armée. Une ascension éclair qui le conduit à diriger l’unité d’élite des Forces spéciales à partir de 2018. Tout en conservant le respect et la loyauté de ses hommes, il a su s’entourer des meilleurs militaires du pays, de jeunes officiers brillants tout droit sortis du prytanée. Le jour du coup d’État, il avait adopté un nom de code : « le parrain ».

La « bande de Kankan »

Depuis quand songeait-il à prendre la tête du pays et aux personnes dont il pourrait s’entourer le moment venu ? Il y a des années, après avoir rencontré le colonel Sadiba Koulibaly, il avait confié à l’un de ses compagnons : « Si j’étais président, j’en ferais mon chef d’état-major ».

Qui figure dans ce comité dont certains imaginent qu’il décide de l’avenir du pays à la nuit tombée ?

Parmi les proches du colonel Doumbouya, lesquels font partie du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité que la charte de la transition interdit aux membres de la junte comme à ceux du CNT d’être candidats aux prochaines élections locales et nationales. Un gage donné à la société civile.

Las, la composition du comité national reste à ce jour inconnue. Un spécialiste des questions de défense l’évalue toutefois à « au moins une trentaine de membres ». La question reste donc entière, et dans tous les esprits : qui figure dans ce petit comité, dont certains ne peuvent s’empêcher d’imaginer qu’il décide de l’avenir du pays à la nuit tombée ?

Dans l’entourage du président gravite la « bande de Kankan », plusieurs amis d’enfance du colonel, originaires comme lui – et comme Alpha Condé – de Haute-Guinée. Certains proches du nouveau maître de Conakry ont aussi bourlingué avec lui en Europe. Ces années, antérieures à l’intégration de Mamadi Doumbouya dans la légion étrangère, restent entourées de mystère. Qu’a fait le jeune Guinéen lors de ses séjours au Royaume-Uni, en Allemagne et aux Pays-Bas ? De cette période il a gardé des amis fidèles, la maîtrise de l’anglais et du néerlandais… et quelques secrets.

Deux visages

Depuis que Doumbouya a pris la tête du pays, on entend sur lui tout et son contraire. Pour les uns, il ne serait qu’une « marionnette » aux mains de certains de ses proches. Pour d’autres, il est  « un fin stratège », à l’écoute de ses collaborateurs, mais qui décide toujours seul. Le colonel semble avoir deux visages. Le premier est celui de la respectabilité et de l’humilité, que tous lui reconnaissent. « C’est un homme extrêmement poli. Quand on le rencontre, il sort son carnet pour noter ce que l’on dit », observe un responsable politique. Le second est celui d’un chef au tempérament « volcanique ». « Tout le monde en a une peur bleue », poursuit le même témoin.

Quelques membres du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG, le parti d’Alpha Condé) en gardent un souvenir cuisant. Au lendemain du coup d’État, les proches du président déchu viennent de tenir une réunion de crise pour préparer la suite et discuter du sort de leur leader. Agacé, Mamadi Doumbouya en convoque plusieurs et laisse libre cours à sa colère. « Je pourrais tous vous faire arrêter ! » hurle-t-il. Pourtant, il en consulte certains au sujet de quelques dossiers. Aujourd’hui, une poignée d’anciens cadres du régime Condé travaillent pour la junte, de manière plus ou moins officielle.

« Candidats à rien »

Au sein des autorités de la transition, les tensions entre l’armée et les civils sont indéniables, mais tous s’efforcent de faire bonne figure. « On ne peut forcer les militaires à prendre leurs décisions comme le feraient des civils », concède le Premier ministre dans une interview à Jeune Afrique.

Si le CNRD avait voulu restreindre les libertés, il aurait pu dissoudre les partis au lendemain du coup d’État, et les gens auraient applaudi

Les proches du président, eux, préfèrent mettre l’accent sur « la transition la plus civile de l’histoire ». L’un d’entre eux balaie les doutes et les accusations qui enflent au sein des partis. « Que la classe politique se rassure, ceux qui ont joué un rôle important dans la transition n’iront pas aux élections. Si le CNRD avait voulu restreindre les libertés, il aurait pu dissoudre les partis et les associations au lendemain du coup d’État. Et les Guinéens auraient applaudi des deux mains. Cela a-t-il été le cas ? Au contraire, le CNRD s’est empressé de libérer tous les prisonniers politiques détenus sous Alpha Condé. Depuis le coup, aucun leader d’opinion n’a été arrêté. »

Pour s’assurer de la réussite de sa transition, Mamadi Doumbouya cloisonne les informations et, sur les affaires les plus sensibles, ne se confie qu’à ses intimes, quitte à gérer lui-même les dossiers les plus brûlants, comme le sort du président Alpha Condé, toujours soigné aux Émirats arabes unis. Doumbouya peut aussi compter sur le soutien des Français, qui auraient repris leur coopération militaire avec Conakry, et des Russes, avec lesquels le contact n’a jamais été rompu.

Moussa Cissé, le ministre du Budget, se veut lui aussi rassurant. « Nous avons rouvert nos frontières et assuré la sécurité des investissements publics et privés. Nos échanges avec les institutions sont bons : nous recevons notamment une assistance technique du FMI. » Prêt, lui aussi, à assumer des réformes impopulaires, il ajoute : « Nous menons déjà une réforme fiscale. Comme le président, nous ne sommes candidats à rien. Nous voulons juste remettre le pays sur les rails. »