Politique

Russie-Ukraine : les raisons de l’abstention de nombreux pays africains à l’ONU

Alors que les Nations unies viennent d’adopter à une écrasante majorité une résolution condamnant l’intervention russe en Ukraine, près de la moitié des pays qui se sont abstenus sont africains. Tour d’horizon de leurs motivations.

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Mis à jour le 4 mars 2022 à 14:48

Vote de la résolution contre la guerre en Ukraine à l’ONU, le 3 mars 2022 © UN Photo/Loey Felipe

Après plus de deux jours de délibérations, il aura fallu moins d’une minute pour que 141 des 193 membres de l’Assemblée générale de l’ONU adoptent une résolution exigeant que « la Russie retire immédiatement, complètement et sans conditions toutes ses forces militaire » en Ukraine et « condamnant la décision de la Russie d’accentuer la mise en alerte de ses forces nucléaires ».

Bien que cette résolution soit dépourvue de valeur juridique contraignante, son résultat est d’ores et déjà qualifié « d’historique » et interprété comme une victoire par de nombreux chefs d’État, dont le président américain Joe Biden, qui a estimé que celui-ci « expose au grand jour l’isolement » de Moscou. Ce faisant, la communauté internationale entend envoyer un message d’unité et marginaliser au maximum la Russie sur la scène diplomatique.

L’Érythrée vote contre

Pas moins de 28 pays africains se sont joints au consensus onusien. Mais le continent concentre la moitié des États abstentionnistes (17 sur 35), le Maroc, le Cameroun, la Guinée, le Togo et le Burkina Faso ont refusé de prendre part au vote et l’Érythrée fait partie des cinq pays qui se sont opposés à la résolution (avec la Russie, la Biélorussie, la Corée du Nord et la Syrie).

Pour le journaliste Léonard Vincent, auteur de Les Érythréens : récit, « l’Érythrée est une habituée des votes contre au sein des institutions internationales. Son gouvernement considère que ces instances sont manipulées pour servir l’agenda de l’Occident ». Selon lui, il s’agit davantage d’une position de principe qu’un soutien franc à la Russie.

Abstention du Mali et de la Centrafrique

Parmi les abstentionnistes figurent la Centrafrique et le Mali, deux pays francophones dans lesquels opèrent les mercenaires de Wagner. Malgré les démentis du Kremlin, les liens de cette société privée dirigée par l’oligarque Evgueni Prigojine – un proche de Vladimir Poutine – avec l’État russe ne font aujourd’hui plus de doute. Connue pour ses méthodes brutales, voire ses exactions contre les civils, Wagner diffuse également une propagande anti-française. Présents depuis 2017 en Centrafrique, ses mercenaires ont débarqué au Mali fin 2021, à l’appel de la junte au pouvoir. Environ un millier d’entre eux y sont actuellement déployés.

La position de Macky Sall serait d’abord celle du président de l’Union africaine

Partenaire historique de Moscou depuis l’époque soviétique et importante cliente de la Russie dans le domaine de l’armement, l’Algérie a logiquement opté pour l’abstention. Mais celle de Dakar a davantage surpris.

Le cas particulier du Sénégal, à la tête de l’UA

Selon nos informations, le Sénégal présidant l’Union africaine depuis le 5 février 2022, Macky Sall aurait tenu compte des obligations diplomatiques informelles liées à cette fonction. « En tant que président en exercice de l’UA, il ne voudrait pas contribuer à rompre l’unité des votes du continent, confie une source proche de l’exécutif sénégalais. Dans ce scénario, la posture la plus consensuelle est celle de l’abstention. » Autrement dit, son positionnement n’est pas forcément celui qui aurait été privilégié dans d’autres circonstances.

Non-participation du Maroc, du Cameroun, du Togo

C’est l’un des effets collatéraux de la guerre pour ceux qui ne sont pas directement impliqués : l’instauration presque inévitable d’un climat binaire, qui ne favorise guère la nuance, perturbe les stratégies de non-alignement et pousse chaque État à devoir, parfois contre sa volonté, prendre partie. Ainsi, refuser de prendre part au vote est le positionnement qui se rapproche le plus de la neutralité, là où une abstention, dans la situation actuelle, peut être perçue comme une forme de blanc-seing à destination de la Russie.

Le royaume assure tout de même « suivre avec inquiétude et préoccupation l’évolution de la situation »

C’est le choix qu’ont fait le Cameroun, le Togo ou encore le Maroc, qui a décidé de ne pas prendre part au vote. Le royaume a publié un communiqué indiquant que sa non-participation « ne saurait faire l’objet d’aucune interprétation par rapport à sa position de principe concernant la situation entre la Fédération de Russie et l’Ukraine », tout en assurant « suivre avec inquiétude et préoccupation l’évolution de la situation ».

Faut-il y lire un signe de reconnaissance après l’abstention de Moscou concernant une résolution jugée favorable au royaume sur la question du Sahara occidental, à la fin du mois d’octobre 2021 ? Difficile à dire, puisque l’abstention russe ne constitue pas véritablement un soutien à la position marocaine, et a fortiori lorsque les liens étroits entre l’Algérie et la Russie sont bien connus.

Quoi qu’il en soit, la diplomatie marocaine reste fidèle à sa politique de non-alignement, comme en témoigne la normalisation de ses relations avec Israël. Mais sur le cas précis du conflit qui oppose Kiev à Moscou, sa non-participation n’est pas exempte de risques, compte tenu des importantes quantités de blé ukrainien que le royaume importe.

Burkina Faso et Guinée, des États en transition

Enfin, il faut interpréter l’absence de vote du Burkina Faso et de la Guinée à la lumière de leur situation politique interne. Ces deux pays n’ont pas nommé de nouvel ambassadeur à l’ONU depuis les putschs dont ils ont été le théâtre, en janvier 2022 pour le premier et en septembre 2021 pour le second. L’ambassadeur guinéen aux Nations unies a ainsi été officiellement rappelé – ainsi que 30 autres ambassadeurs guinéens de par le monde – par Mamadi Doumbouya en février.