Politique

Afrique du Sud-Ukraine : Ramaphosa ménage son allié russe

De Zuma à Ramaphosa, les présidents sud-africains soignent leur relation avec Moscou, avec qui leur pays entretient des liens historiques anciens. Cette nuit encore, lors d’un vote à l’ONU, Pretoria s’est abstenu de condamner l’invasion de l’Ukraine.

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Par - à Johannesburg
Mis à jour le 3 mars 2022 à 17:15

Les présidents Vladimir Poutine et Cyril Ramaphosa, au 11e sommet des Brics, au Palais d’Itamaraty, à Brasilia, le 14 novembre 2019. © Mikhail Metzel/TASS/SIPA

Sens du timing ou déclaration à contretemps ? Le 23 février, quelques heures avant les premiers bombardements russes sur l’Ukraine, le Département sud-africain des relations internationales et de la coopération (Dirco) entrait enfin dans la danse diplomatique. Il publiait son premier communiqué sur les relations russo-ukrainiennes, qui se dégradaient pourtant depuis des semaines. Le gouvernement sud-africain se disait « inquiet de l’escalade des tensions » et demandait aux deux parties de redoubler d’efforts pour éviter une guerre. Trop tard.

Complexe d’infériorité

« Un dicton s’applique parfaitement à notre pays : “On manque toujours l’occasion de manquer une occasion” « , ironise le parlementaire Darren Bergman, chargé des relations internationales au sein de l’Alliance démocratique (DA). Le premier parti d’opposition estime en effet que l’Afrique du Sud doit profiter de sa place au sein du groupe économique des Brics [qui comprend aussi le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine] pour faire pression sur son allié russe.

« J’ai l’impression que nos dirigeants ont un complexe d’infériorité vis-à-vis de la Russie. On reste disciplinés au sein des Brics. On devrait plutôt faire l’inverse, et se servir de nos relations pour condamner la Russie dans les termes les plus vifs », préconise Darren Bergman.

L’Alliance démocratique compte à l’évidence tirer parti des atermoiements du Congrès national africain (ANC, au pouvoir). Elle a par exemple organisé une table ronde à laquelle participe Liubov Abravitova, l’ambassadrice d’Ukraine en Afrique du Sud. Thème choisi : « Pourquoi l’Afrique du Sud doit s’engager contre la Russie ».

Un oligarque proche de Poutine est l’un des donateurs de l’ANC, dénonce l’opposition

En outre, dans un communiqué, l’Alliance démocratique a rappelé que l’un des donateurs de l’ANC – qui rencontre actuellement des difficultés financières – est un oligarque russe proche de Vladimir Poutine. Selon des documents officiels, l’entreprise minière United Manganese of Kalahari, que détient en partie Viktor Vekselberg, a participé au financement du parti au pouvoir. L’opposition y voit l’une des raisons pour lesquelles l’ANC se refuse à condamner la Russie.

Une longue histoire

Mais n’oublions l’Histoire… Par le passé, l’ANC et l’Union soviétique entretenaient des relations étroites. L’URSS était une alliée des mouvements de libération d’Afrique australe (la Zapu en Rhodésie du Sud, le Frelimo au Mozambique, etc). Moscou fut aussi, à ce titre, le plus important soutien de l’ANC dans sa lutte contre le régime de l’apartheid, qui était viscéralement anticommuniste.

Les Soviétiques ont financé l’ANC, fourni du matériel et formé des combattants de l’uMkhonto we Sizwe, la branche armée du parti. Près de 2 000 cadres, parmi lesquels Thabo Mbeki, l’ancien président, ont ainsi reçu un entraînement militaire en URSS.

La Russie voit l’Afrique comme une scène de théâtre, où elle peut démontrer qu’elle est une puissance mondiale

Après la chute de l’empire soviétique, en 1991, et la victoire de l’ANC aux élections générales de 1994, le parti de Nelson Mandela a maintenu de très bonnes relations avec la Fédération de Russie.

L’Ukraine, qui était pourtant l’une des quinze républiques de l’Union soviétique et dont l’une des villes, Odessa, avait accueilli des militants de l’ANC dans le cadre de leur entraînement militaire, n’a pas conservé des liens aussi forts avec Pretoria. « Après la chute de l’URSS, la Russie s’est accaparé tout l’héritage », explique l’ambassadrice Liubov Abravitova. L’Ukraine s’est concentrée sur la construction de son État et de son économie, et l’Afrique n’était pas une priorité.

Champagne ?

« La Russie voit l’Afrique comme une scène de théâtre, où elle peut démontrer qu’elle est une puissance mondiale. Et, dans cette stratégie ambitieuse, l’Afrique du Sud est considérée comme la porte d’entrée du continent », observe Cayley Clifford, chercheuse à l’Institut sud-africain des affaires étrangères (SAIIA) et spécialiste des relations Afrique-Russie.

La famille Zuma inonde Twitter de messages enamourés destinés à Vladimir Poutine

Hasard du calendrier, ce 28 février la Russie a célébré ses trente années de relations diplomatiques avec l’Afrique du Sud. Champagne ? Cameron Dugmore, leader de l’ANC au Parlement du Cap-Occidental, n’a pas manqué la réception qu’organisait le consulat de Russie, au Cap, en l’honneur de cette longue amitié. Il en a même profité pour critiquer, dans une vidéo, l’initiative de l’Alliance démocratique, au pouvoir dans la province, d’illuminer le Parlement aux couleurs de l’Ukraine : un « opportunisme populiste », selon lui. Des mots que ne renierait pas la famille de Jacob Zuma. Depuis le début de la guerre, enfants et proches de l’ancien président (2009-2018) inondent Twitter de leurs messages enamourés destinés à Vladimir Poutine.

Jacob Zuma a en effet été un artisan du renforcement des relations entre son pays et la Russie. En 2013, Moscou et Pretoria avaient signé une déclaration commune pour un partenariat stratégique.

« Bromance » (The Sunday Times, 2014) « love-affair » (The Economist, 2017)… Les relations privilégiées qu’entretenaient Poutine et Zuma avaient inspiré la presse de l’époque, qui avait relevé les nombreuses rencontres bilatérales, les vacances en Russie du président sud-africain et les coups de fil fréquents qu’échangeaient les deux hommes. Ni l’annexion de la Crimée par la Russie, en 2014, ni la guerre dans le Donbass n’avaient entamé cette alliance.

Silence et prudence

« L’Afrique du Sud est toujours restée silencieuse à propos de la crise ukrainienne », souligne Cayley Clifford. Le 2 mars dernier, à l’ONU, elle a ainsi fait partie des 17 pays africains (et des 35 États dans le monde) qui se sont abstenus lors du vote d’une résolution condamnant l’offensive russe en Ukraine.

En 2014 déjà, Pretoria s’était abstenu quand une résolution portant sur l’intégrité du territoire ukrainien avait été présentée devant les Nations unies. « Venant d’un pays qui essaie toujours de peser sur la scène diplomatique et qui plaide pour une résolution pacifique des conflits, c’était assez décevant », se souvient Cayley Clifford.

Ramaphosa n’a pas apprécié le communiqué de sa ministre des Affaires étrangères

On a pourtant cru, cette fois, à un vent de changement. Dans l’après-midi du 24 février, quelques heures après le début de l’invasion russe, le Département sud-africain des relations internationales et de la coopération publiait un communiqué au ton étonnement engagé. L’Afrique du Sud demandait à la Russie de « retirer immédiatement ses forces d’Ukraine ».

Pretoria venait-il de changer de doctrine ? Il s’agissait, en réalité, d’un acte isolé, a révélé la presse. Le président, Cyril Ramaphosa, n’aurait pas été consulté et n’aurait pas apprécié le communiqué envoyé par Naledi Pandor, sa ministre des Relations internationales. Trois jours plus tard, l’ANC rectifiait le tir en publiant un communiqué, aussi long que confus, et en prenant soin de ne rien exiger de la Russie.