Culture

Sur scène, Amine Adjina raconte l’histoire de France aux plus jeunes

Le metteur en scène Amine Adjina met ses jeunes spectateurs à contribution pour raconter les Gaulois ou la Coupe du monde 98. Un procédé qui permet de démonter, en riant, le mythe du « grand remplacement ».

Mis à jour le 8 avril 2022 à 10:11

« Histoire(s) de France » d’Amine Adjina. © Geraldine Aresteanu

« C’était génial ! » La première réaction entendue à la fin d’Histoire(s) de France, d’Amine Adjina, émane d’un élève en sortie scolaire. Parfois réputé difficile, le jeune public a manifesté un réel enthousiasme pour la pièce de théâtre d’Amine Adjina, auteur-metteur en scène français d’origine algérienne. Un silence attentif ponctué de fous rires pendant la représentation, et suivi de discussions entre élèves et avec les adultes après. L’intrigue intéresse et amène à se poser des questions.

À quoi ressemblait un Gaulois ?

Camille la rebelle, Arthur et Ibrahim les cancres doivent jouer un moment marquant de l’histoire de France. L’exercice et la composition du groupe de travail leur ont été imposés par leur professeure. Les trois enfants ne s’entendent sur rien : ni sur le sujet, ni sur la répartition des rôles. Les clashs dynamitent la pièce. Arthur choisit d’aborder la guerre des Gaules. Mais qui sera Jules César, l’empereur romain ? À quoi ressemblait un Gaulois ? Pourquoi Camille, jeune fille, n’incarnerait-elle pas le brave Vercingétorix ? Et Ibrahim, où est sa place dans ce drôle de tableau recomposé ?

La reconstitution des scènes est un matériau vivant pour aborder des questions d’actualité, confirme Amine Adjina : « Quand j’ai commencé à écrire la pièce, il y a plus de deux ans, j’avais l’intuition qu’il était important, pour ne pas dire urgent, de se ressaisir de la question de l’histoire car depuis plusieurs décennies, avec la montée non seulement de l’extrême droite mais aussi de ses idées, une image fantasmée de la France progresse insidieusement, dont la matrice serait cette idée fumeuse du “grand remplacement”. On voit que la campagne présidentielle actuelle se fait sur les thèmes de l’identité, de l’immigration, de la sécurité, etc. »

La fausse pureté des origines

« La France n’est plus, depuis plusieurs années, une terre d’accueil, comme elle pense l’être. D’autres pays européens, au plus fort de la crise des migrants, ont accueilli avec plus de générosité ces hommes et ces femmes qui fuyaient leur pays », regrette également l’auteur.

La pédagogie de la professeure d’histoire, que l’on évoque mais que l’on ne voit pas sur scène, est originale. Elle repose sur l’esprit d’initiative des enfants, leur créativité. Pour se plonger dans le passé, les trois jeunes gens doivent faire des recherches sur la vérité historique, dont nous parle l’auteur : « Il y a eu des Gaules mais certainement pas une seule. »

Chaque moment est l’occasion de bousculer les stéréotypes, de genre et d’origine et les hiérarchies sociales

Amine Adjina précise, en tordant le cou aux idées reçues : « Pour asseoir leur discours, les idéologies d’extrême droite ont besoin d’une assise historique et culturelle. C’est la raison pour laquelle elles ne cessent de brandir la pureté de la France, mettant en avant la grande Histoire, les valeurs… À y regarder de plus près, il n’y a pas une pureté des origines, mais une histoire, lente et patiente, et des peuples vivant les uns à côtés des autres et qui, au fil des siècles, sont devenus une communauté – pour parler en termes de nation. Les Gaulois, que j’ai choisis, en sont un très bon exemple. Il s’agit bel et bien d’une construction historique puisqu’ils n’ont jamais existé au sens d’un seul peuple uni sur un territoire qui serait la France. »

Stéréotypes et hiérarchies sociales

Histoire(s) de France se déroule en trois tableaux. Après la Gaule, les protagonistes abordent la Révolution française puis la Coupe du monde 1998. Chaque moment est l’occasion de bousculer les stéréotypes, de genre et d’origine et les hiérarchies sociales : « L’épisode sur les Gaulois traite de la question de l’origine, la Révolution française de la dimension politique, et la Coupe du monde du moment où un événement de l’histoire récente a permis de faire “front commun”, même si cela n’a été qu’une chimère. »

Des messages où l’humour n’enlève rien à la subtilité du propos, et qui passent très bien : « Jusqu’à présent, nous avons toujours été récompensés par les réactions et les échanges que nous avons eus avec ces jeunes. Les publics scolaires sont des publics mélangés. On y rencontre des élèves venant de milieux très différents. J’aime que la rencontre se fasse autour d’une œuvre qui leur parle et qui ne tente pas d’être plus maligne qu’eux. Il y a beaucoup d’intelligence et de sensibilité chez les jeunes. Ils n’ont pas les codes du théâtre, qui sont des codes bourgeois, et c’est tant mieux ! »

Aux grands discours, Amine Adjina préfère la simplicité de l’approche sensible et joyeuse des enfants. On dit que la vérité sort de leur bouche. En l’occurrence, c’est vrai !

Histoire(s) de France, texte et mise en scène d’Amine Adjina. Avec Mathias Bentahar, Romain Dutheil, Émilie Prévosteau et la voix de Kader Kada, du 6 au 10 avril puis du 12 au 16 avril 2022, au Théâtre 13, à Paris.