Politique

Cameroun : bienvenue en gérontocratie

Paul Biya, Marcel Niat Njifenji, Cavaye Yéguié Djibril, Clément Atangana… Ils sont octogénaires et détiennent depuis des années, voire des décennies, les clés du pouvoir. Un paradoxe dans un pays où la moyenne d’âge est de 18 ans.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 8 mars 2022 à 15:28

Le président camerounais Paul Biya le 10 octobre 2019, à Lyon. © LUDOVIC MARIN/AFP

« Le docteur Dieudonné Essomba n’est plus considéré comme consultant de Vision 4 Télévision. » Le communiqué, lapidaire, a été signé le 14 février dernier par la direction de la chaîne de Jean-Pierre Amougou Belinga, un homme d’affaires proche du pouvoir. L’économiste congédié est connu pour sa pugnacité lors des débats organisés tous les dimanches sur les écrans camerounais. Sur Vision 4, il s’est fait connaître grâce à sa capacité à argumenter pied à pied et à sa manière de s’arc-bouter sur ses convictions.

Ce que je reproche à Paul Biya, c’est qu’il donne l’impression qu’il peut gouverner le pays alors que, physiologiquement, il ne le peut plus

Le problème, c’est que quand il s’est lancé, ce 14 février, personne n’a pu l’arrêter : « Ce n’est pas normal de rester quarante ans au pouvoir et de vouloir gouverner soi-même directement. Il n’existe pas un humain qui, à 89 ans, ait encore toutes ses capacités. Ce que je reproche à Paul Biya, c’est qu’il donne l’impression qu’il peut gouverner le pays alors que, physiologiquement, il ne le peut plus. » Au Cameroun ce jour-là, c’est un tabou qui s’effondre. Jamais l’âge et les capacités du président n’avaient été évoqués à une antenne tenue par ses soutiens.

Source d’embarras

La dernière fois qu’un régime a concentré autant de personnes du troisième âge au pouvoir, c’était à l’époque de Brejnev

L’âge des dirigeants camerounais, autant d’ailleurs que leur longévité au pouvoir, constitue évidemment un sujet de discussion dans un pays dont la population n’a que 18,2 ans en moyenne. Le respect des aînés est certes une valeur au sein de la plupart des cultures africaines, mais l’omniprésence d’un tel nombre de « vieux » aux plus hauts postes est ici source d’embarras. « La dernière fois qu’un régime a concentré autant de personnes du troisième âge au pouvoir, c’était à l’époque de l’Union soviétique de Leonid Brejnev », soupire un journaliste. Au Cameroun, les premières personnalités de l’État sont octogénaires. Le président du Conseil économique et social, Luc Ayang, a 75 ans, soit un an de plus que celui de la Cour suprême, Daniel Mekobe Sone, 74 ans. À leurs côtés, le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, bientôt 68 ans, fait presque figure de jeune premier.

C’est ce magistrat retraité à la santé fragile qui devrait, le cas échéant, constater la vacance du pouvoir

C’est vrai que l’on ne compte plus les évacuations sanitaires de Marcel Niat Njifenji, le président du Sénat. Âgé de 87 ans, il est arrivé début février en France pour un nouveau séjour médical. Successeur constitutionnel du chef de l’État, c’est lui qui serait appelé à organiser une élection en cas de vacance du pouvoir. En rééducation en Europe lui aussi depuis plusieurs mois, le président du Conseil constitutionnel, Clément Atangana, a déjà fêté ses 80 ans. Il se relève d’une lourde intervention chirurgicale. C’est ce magistrat retraité et à la santé fragile qui devrait, le cas échéant, constater la vacance du pouvoir.

Âgé de 82 ans, à la tête de l’Assemblée nationale depuis trente ans, Cavaye Yéguié Djibril s’est lui aussi remis d’une maladie qui l’a éloigné du perchoir pendant plusieurs semaines en 2021. « Il a été élu député avant ma naissance », sourit Cabral Libii, 41 ans, député et plus jeune candidat à la présidentielle de 2018 (6,28 % des voix). « Il a franchi tous les paliers : député, secrétaire, questeur, président de la chambre, énumère l’opposant. C’est un fait : nous vivons en gérontocratie. La machine institutionnelle camerounaise est surannée à cause des lois qui régissent son fonctionnement, mais aussi en raison de la remarquable sénescence de certains de ses dirigeants. Il faut insuffler du neuf au sein du personnel politique. Ses membres ont donné tout ce qu’ils pouvaient donner. Même s’ils le voulaient, ils ne pourraient plus apporter grand-chose à ce pays. On tourne en rond et on ne fait que prolonger la sclérose. »

Sénescence ? Les Camerounais scrutent avec attention les faits et gestes de Paul Biya, spéculent sur l’omniprésence de son épouse, Chantal, y compris – et c’est inédit – pendant les honneurs militaires et la revue des troupes lors de l’ouverture de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) en janvier dernier. Les fonctionnaires de la présidence décrivent pourtant un « monstre » de travail, qui « dévore » les parapheurs. Les diplomates, dont quelques-uns sont reçus dans le bureau du chef de l’État, vantent sa bonne connaissance des dossiers, sa culture générale et son goût de la conversation. Rien qui puisse laisser penser que Paul Biya est un homme âgé vivant sous la tutelle de son entourage.

Grogne sourde

Il n’empêche, le doute gagne du terrain et remonte jusqu’au gouvernement. On entend monter une grogne sourde contre Ferdinand Ngoh Ngoh, le secrétaire général de la présidence. Certaines « hautes instructions » du chef de l’État, transmises par Ngoh Ngoh, sont ouvertement contestées par les cadors de l’équipe gouvernementale. Ainsi le parquet du Tribunal criminel spécial (discrètement soutenu par le ministre de la Justice, Laurent Esso) a refusé d’arrêter les poursuites engagées contre l’ex-ministre de l’Eau, Basile Atangana Kouna, en dépit de la « haute instruction » venue d’Etoudi. Atangana avait pourtant remboursé 1,2 milliard de F CFA (1,8 million d’euros) dans le cadre d’une procédure de plaider-coupable.

Les mêmes personnes voguent de ministères en organismes publics depuis des décennies

« [Ce sont] des individus totalement incontrôlables, sans mandat, agissant dans l’ombre, au nom d’un président trop âgé et trop usé. Ils ne peuvent pas résister à la tentation d’user de ce pouvoir usurpé pour nuire à ceux qui ne sont pas d’accord avec eux ou qui peuvent représenter une entrave à leurs sombres projets », insiste Dieudonné Essomba, visant les proches collaborateurs du président. « Avec de tels individus à Etoudi, personne n’est à l’abri d’un acte arbitraire au Cameroun ! Le président étant fatigué, la saine gestion de l’État réclame qu’il sorte tout ce pouvoir monstrueux du palais au profit du Premier ministre, chef du gouvernement, et des conseils régionaux : ceux-là assument au moins leur décision devant la loi et devant le peuple camerounais », poursuit ce chroniqueur retraité, enhardi par la popularité de ses récentes diatribes télévisuelles.

Il n’est pas sûr que le chef de l’État écoutera, tant il est vrai que tout son pouvoir est organisé autour d’une promesse permanente de retour aux affaires. Sitôt licenciés, les ministres se mettent en stand-by, souvent à la disposition du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir). Au bout de l’attente, parfois, un strapontin à la tête d’un conseil d’administration ou d’une mission diplomatique. Les mêmes personnes voguent de ministères en organismes publics depuis des décennies, au grand dam d’une jeunesse qui n’arrive pas à trouver ses marques. Henri Eyebe Ayissi (Domaines et Affaires foncières), Pierre Ismaël Bidoung Kpatt (Culture) avaient même quitté le gouvernement avant d’y être rappelés plusieurs années après. L’ancien Premier ministre Peter Mafany Musonge, 80 ans, a lui hérité – à la faveur de la crise anglophone – de la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme.

Face au vieux monde qui joue les prolongations, les nouvelles générations de politiques ne se font plus d’illusions. « Je n’attends plus rien des dirigeants actuels du Cameroun. Il ne tient qu’au peuple de les envoyer à la retraite ou de les garder », estime Cabral Libii. Lorsqu’on lui réplique que les élections sont généralement contestées, il balaie l’argument. « Nous sommes tombés dans le piège qui nous a été tendu. Nous nous désintéressons de la politique. Nous leur avons abandonné l’État. Travaillons à nous inscrire massivement sur les listes électorales, travaillons à mieux surveiller le vote. Si nous ne le faisons pas, les fraudeurs gagneront comme d’habitude. » Et les gérontocrates y feront de vieux os.