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Un homme se tient devant un panneau montrant le chef de la junte, le colonel Mamady Doumbouya, à Conakry (Guinée), le 11 septembre 2021. © JOHN WESSELS/AFP.

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Guinée : démocratie en apnée

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Politique

Guinée : (trop ?) grand ménage contre la corruption

En faisant de la justice la « boussole » de la transition, la junte s’est lancée dans une campagne tous azimuts pour récupérer les biens de l’État et mettre de l’ordre dans les comptes publics. À l’excès ?

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Mis à jour le 14 mars 2022 à 11:23

© DOM pour JA

Ils sont repartis aussi vite qu’ils étaient venus. Ce 28 février, un petit groupe des services de sécurité, fusil au poing, gilets pare-balles sur le dos et casques vissés sur la tête a pénétré dans l’enceinte du domicile de Sidya Touré. À leur tête, le commandant de la gendarmerie, Balla Samoura, et le chef d’état-major général des armées, Sadiba Koulibaly, deux proches de Mamadi Doumbouya. Objectif : vérifier que l’ancien Premier ministre avait bien quitté les lieux.

Comme Cellou Dalein Diallo, Sidya Touré a été sommé de quitter sa résidence personnelle dans le cadre d’une campagne de récupération des biens de l’État pilotée par la junte. En dépit des recours juridiques et du bruit médiatique des deux leaders, le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) a rapidement récupéré le contrôle des domaines. Manu militari.

Tribunal spécial et vieux dossiers

Cet épisode n’est qu’une nouvelle démonstration de la détermination des autorités de transition à ne montrer aucune inflexion dans leur lutte pour rétablir les biens de l’État. Parallèlement aux opérations du CNRD, le gouvernement s’est empressé de créer un tribunal pénal spécial : la Cour de répression des infractions économiques et financières (Crief). Elle a compétence pour juger tout crime de détournement de deniers publics supérieur à un milliard de francs guinéens (environ 100 000 euros).

Plusieurs caciques de la mandature précédente ont déjà été mis derrière les barreaux

Officiellement en service depuis le mois de janvier, le nouveau procureur général près la Cour d’appel de Conakry, Charles Wright, a immédiatement marqué un grand coup. Le premier dossier qu’il a transmis au procureur spécial de la Crief, Aly Touré, est symbolique, car il concerne Kabinet Sylla, l’ancien intendant à la présidence, dit “Bill Gates”, et sa société Djoma SA. Il a également remis à la juridiction spéciale des procédures qui étaient déjà en cours devant les tribunaux visant plusieurs sociétés publiques, ainsi que des audits remontant à 2009. Parmi les personnalités visées, des responsables politiques issus de l’ancienne majorité comme de son opposition. Plusieurs caciques de la mandature précédente ont déjà été mis derrière les barreaux et, dès le 14 février, la Crief se prononçait sur le limogeage de plusieurs directeurs de sociétés. Un coup de filet tous azimuts qui inquiète la classe politique.

La remise à l’ordre de jour de certains vieux dossiers, comme la vente des avions d’Air Guinée dans lequel apparaît à nouveau le nom de Cellou Dalein Diallo, semble excessive selon certains. « Ce rapport d’audit était déjà dans les mains d’Alpha Condé. À l’époque, nous l’avions transmis à des magistrats, qui nous avaient fait dire que Cellou Dalein Diallo n’était pas coupable. Pourquoi citer son nom aujourd’hui avec un dossier mal ficelé ? », s’interroge un proche du président déchu.

Excès de procédure

« C’est une manière pour le président de la transition de laisser sa marque, observe un autre cacique de l’ancien régime. Pour Moussa Dadis Camara, c’était la lutte contre le trafic de drogue ; pour Doumbouya, c’est la lutte contre la corruption. Mais il sera difficile d’avoir des résultats. Les audits mettront plusieurs mois à aboutir… Largement de quoi laisser le temps à la Cedeao d’étrangler le pays. » Un pari risqué, donc.

Les innocents lynchés à la télévision, c’est fini. Mais on ne veut plus voir des Guinéens impliqués dans des affaires maintenus à leurs postes !

Les proches du président de la transition défendent quant à eux la stratégie de leur patron. « Mamadi Doumbouya a une vision claire pour le pays. Il veut entrer dans l’histoire à travers une série de réformes qui touchent au respect des libertés fondamentales et au rajeunissement du système judiciaire. Les innocents lynchés à la télévision, c’est fini. Mais on ne veut plus voir des Guinéens impliqués dans des affaires maintenus à leurs postes ! » martèle un proche du colonel. « L’État a été spolié, nous ne faisons que récupérer ses biens », assure un ministre du gouvernement de transition.

Cette campagne sera-t-elle menée dans les règles ? Après l’inculpation de plusieurs membres de l’ancien régime, des voix se sont élevées pour s’inquiéter de leur incarcération « rapide » et de certains excès de procédure. « Ce n’est pas en courant le plus de lièvres possible que l’on finit par en attraper un, lâche un membre de l’administration précédente. On commence à dire que Doumbouya fait du Alpha sans Alpha, à se servir des audits comme d’une menace ! » Une remarque qui risque fort de déplaire au tombeur du désormais ancien chef d’État.