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Le Clezio en quelques mots

Confidences. Niçois d'origine mauricienne, l'auteur de publie un nouveau roman intitulé À cette occasion, rencontre avec un écrivain discret, aux convictions affirmées.

Cinq, rue Sébastien-Bottin, Paris. Siège des éditions Gallimard. Il pleut. Jean-Marie Gustave Le Clézio est de passage en France – il habite au Nouveau-Mexique – à l’occasion de la sortie de son dernier roman, Révolutions (Gallimard, 500 pages, 22 euros). Quand il entre dans le bureau de son attachée de presse, haute et impressionnante silhouette, il porte avec lui la lueur de ses livres. Le Procès-Verbal (prix Renaudot 1963), Désert, La Quarantaine, Poisson d’or, Onitsha et tous les autres. Dock Marten’s aux pieds, jean, pull beige clair. La voix est grave, calme et pimentée d’un soupçon de timidité. Le visage n’est pas celui d’un homme de 62 ans. Éternel adolescent ? Sans doute.
Comme il sait que la vie est un jeu, il accepte que l’entretien ne se déroule pas selon les règles habituelles. En lieu et place des traditionnelles questions, une série de mots significatifs, dans son dernier livre comme dans l’ensemble de son oeuvre, sur lesquels il peut s’exprimer librement. Rencontre avec le « citoyen du monde » Le Clézio, issu d’une famille mauricienne et mariée à une Marocaine.

Adolescence.
J’aime ce que ce mot désigne, une mutation de l’être humain, un passage. J’aime écrire et lire sur cette période. Des romans comme L’Attrape-Coeur de J.D. Salinger ou d’autres moins célèbres, comme Kidnapped de Stevenson. C’est un âge incertain, difficile et dangereux. Tout est remis en question, la mort est présente à chaque instant et on joue son existence. La vie n’est pas une denrée commerciale, c’est un jeu et un moment intense.

Algérie.
Ma génération était sous la menace d’un recrutement forcé pour se battre contre ce pays. On avait l’impression que la machinerie de l’État était en marche d’une façon irrésistible et que les sentiments, la raison et les lois morales – c’est-à-dire l’idée de justice – n’avaient pas cours. La machine devait broyer la jeunesse. J’ai vécu cette période douloureusement. La guerre d’Algérie est au centre de mon nouveau roman, au centre de ma vie. Tout ce que j’ai écrit a été conditionné par cette guerre. J’ai eu envie de parler de cette hécatombe d’anonymes. Heureusement, les écrivains algériens sont là pour donner des noms aux morts des communiqués de l’AFP que nous entendions alors : « Cette semaine, 1 040 hors-la-loi tués. » On disait même « HLL ». Cette guerre a été l’une des racines du racisme, du dédain de l’autre, du rejet de l’islam. On n’a pas fini d’en mesurer les conséquences.

Révolution.
C’est saint Augustin, un Berbère, qui a utilisé ce mot pour la première fois avec l’idée que le monde n’est pas linéaire mais circulaire, et que les âmes des humains passent d’un corps à l’autre. Dans ce livre, je me suis efforcé de me mettre dans la peau de quelqu’un qui a vécu il y a plus de deux cents ans. Un révolutionnaire de 1789, engagé dans la garde nationale, et volontaire pour aller combattre les Prussiens et les Autrichiens. À Valmy, la plus grande bataille que la France ait jamais livrée, la seule bataille justifiée qu’elle ait jamais conduite. J’ai essayé de faire ce travail de métempsycose forcée.

Ailleurs.
Je n’ai pas le goût de l’exotisme. Je voyage peu. Mon propre manque de racines est fondamental. Je suis un immigré de la deuxième génération. Mon père n’était pas français [britannique, NDLR] et quand il s’est installé en France, il a fallu s’adapter. Il devait se rendre une fois par trimestre au commissariat de police faire tamponner sa carte de résident. Quand il rentrait en France, même à la fin de sa vie, l’officier de police lui demandait : « Vous venez pour travailler ? » J’ai toujours le sentiment que nous étions « posés là ». Plus tard, quand je me suis marié, j’ai épousé une femme venue de l’étranger [Jemia Le Clézio est marocaine, NDLR]. L’ailleurs était là où je vivais, et ce que les autres disaient de l’ailleurs, c’était peut-être à ce monde-là que j’appartenais. Sans savoir ce que c’était exactement.

Maurice.
C’est un mot qui m’est très cher. Je crois que chacun a un noyau tendre, et le mien, c’est celui-là. Chaque fois que quelqu’un me dit « Je suis allé à Maurice, ce n’est vraiment pas intéressant », je sens un frisson sur mon échine. C’est un des endroits les plus mystérieux, les plus secrets, les plus difficiles à comprendre et les plus émouvants. Ma famille est d’origine mauricienne. J’ai été élevé aux nourritures mauriciennes, c’est-à-dire la cuisine de mon père, qui avait quelque chose d’Africain, puisqu’il faisait le riz en rajoutant l’eau au fur et à mesure. La Maurice indienne m’a permis d’accéder au monde indien, sans tomber dans l’exotisme. C’était déjà quelque part, à l’intérieur de moi-même.

Afrique.
Normalement, vous auriez dû passer à « islam », parce que Maurice, c’est aussi une manière d’accéder à l’islam. L’île est composée à 30 % de musulmans. Ma femme, issue d’un monde islamique, était émerveillée de voir que, pour une fois, la minorité musulmane ne représentait pas la fraction pauvre de la population, mais au contraire une fraction prospère et agissante. Le dernier président de Maurice, Cassam Uteem, est un musulman, un homme estimé par tous comme très juste, ayant un sens aigu du respect des droits. Après le 11 septembre, lorsque sous la pression américaine, une partie du gouvernement mauricien a réclamé les pleins pouvoirs pour permettre à la police d’arrêter tout un chacun sans examen préalable, il a dit : « Si vous faites ça, je donne ma démission. » Et il a donné sa démission. C’est un des rares chefs d’État qui ait fait ce qu’il avait dit.

Afrique, ou bien Nigeria…
Plutôt Nigeria. Quand je suis allé au Nigeria, j’avais 8 ans, je ne savais pas que c’était en Afrique. Cela aurait pu être une île, parce que nous étions sur un bateau marchand qui prenait quelques passagers et qui allait de port en port sur la côte de l’Afrique, puis s’en éloignait. Nous aurions aussi bien pu voyager à travers l’archipel des îles de la Sonde. Le souvenir que je garde de l’Afrique, c’est celui de la très grande violence de la nature. Elle surprend même quand on vient du monde méditerranéen, où les orages sont brutaux, où les cours d’eau débordent. Mon père habitait le long de la rivière Cross. Je me souviens de la route de latérite sur laquelle il roulait dans sa vieille Ford et qui s’est transformée en rivière rouge. La pluie tombait si fort que nous avons dû nous arrêter. Cela nous a pris trois jours pour rejoindre Ogoja. Mon père était un homme un peu militaire, il avait instauré des règles de vie strictes. Nous avions des leçons le matin, nous devions dire des prières le dimanche, puisqu’il n’y avait ni clergé ni école. Tout cela avait été organisé à l’intérieur de sa maison. Je me souviens aussi d’une très grande facilité à rencontrer les autres. Je n’ai jamais eu autant de camarades que dans cette assez brève période où j’ai partagé la vie des jeunes garçons de la région. Je me suis africanisé jusqu’à ne plus pouvoir mettre de chaussures. Dans les premiers temps, mes pieds s’écorchaient partout, et au moment du retour en Europe, c’étaient les chaussures qui m’écorchaient.

Amour.
C’est vrai que c’est la grande affaire du roman en général, et de la vie. En l’absence de romance – c’est quelque chose qui tend à s’affaiblir dans la littérature actuelle -, on a parfois l’impression de vivre davantage dans le monde de l’affrontement. Je me demande pourquoi. Il me semble qu’à l’époque romaine, où l’amour « chrétien », monogame, entre un homme et une femme n’existait pas, cette romance était déjà là. Le monde africain est étrange du fait de la polygamie. Cette pratique semble contraire à cet amour entre un homme et une femme, et pourtant on en perçoit la possibilité. Je pense à un roman de Thomas Mofolo (Lesotho), qui raconte la vie du héros zoulou Chaka. Il y a des scènes très subtiles, comme celle où Chaka est sur le point d’être trahi, et la femme qui l’aime, pour l’avertir de la mort qui le menace, met de la cendre sur sa nourriture. Chaka ne comprend pas, il souffle sur la cendre, et évidemment la trahison a lieu. J’aime beaucoup cette scène. Pour moi, elle est shakespearienne.

Vieillesse.
La vieillesse est aussi liée à l’expérience africaine. La première fois que j’ai eu le sentiment de la vieillesse, c’était peu de temps après être arrivé au Nigeria. Les hommes et les femmes étaient très peu vêtus. J’ai vu ces corps frappés par la vieillesse et j’ai demandé – je ne suis pas sûr de la question, mais elle devait se rapprocher de celle que, selon la légende, Bouddha aurait posée en sortant de son palais – « Est-ce que c’est une maladie ? » Parce que les corps étaient tellement tourmentés par l’âge, avec tous les replis de peau, les cicatrices, les taches, tout ce passage du temps qui est magnifique mais que les habits cachent. C’est un âge dissimulé en Occident, mais montré dans d’autres sociétés. Il faut l’accepter et en percevoir la beauté.

Guerre.
On a parlé de l’Algérie. La guerre est liée à ce souvenir. Je suis né pendant le deuxième conflit mondial [en 1940, NDLR], mais j’en ai gardé peu de souvenirs. Simplement une émotion, qui est aussi liée à mon enfance : le bombardement du port de Nice. Avant de quitter la ville, les Allemands ont miné le port, puis l’ont fait sauter pour empêcher un débarquement. J’habitais chez ma grand-mère, au dernier étage d’un immeuble qui a vacillé sous le souffle de la déflagration, et je suis tombé. Je devais avoir 4 ou 5 ans et je me souviens du sol qui manque sous les pieds. J’ai dû hurler de frayeur. Depuis ce jour, chaque fois qu’on me parle d’un conflit où on a lâché des bombes avec cette désinvolture si fréquente aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de penser à tous ces enfants et à tous ces gens qui ne sont ni tués ni blessés, mais que le mouvement du sol marque au point qu’ils s’en souviennent soixante ans plus tard. Je me dis que ceux qui vivent sous ces tapis de bombes ne peuvent ni l’oublier ni en guérir. Je vois toujours la guerre du côté du civil, de l’enfant, de la personne qui fuit ou cherche à se cacher. Un peu comme dans ce film de Polanski que je trouve admirable, Le Pianiste.

Écologie.
En ce qui me concerne, j’ai du mal à m’engager. Chaque fois que je peux écrire pour la défense de la nature et des gens qui vivent avec cette nature, je ne rate pas l’occasion de le faire. On m’a sollicité pour les Chagos, il n’y a pas longtemps. J’ai écrit dans Le Point un long article pour rappeler que la guerre du Golfe n° 2, comme la n° 1 d’ailleurs, risque de se passer en grande partie dans les îles de l’archipel des Chagos, à Diego Garcia. Dont tous les habitants ont été déportés, dans le plus complet mépris des droits de l’homme. Certains ont vu leurs chiens tués par la milice parce qu’il ne pouvait pas y avoir de place pour un chien sur un bateau. Ils n’ont pas pu emporter leurs meubles. C’étaient pourtant eux les gardiens de cet archipel, les descendants des Africains qui cultivaient le coprah. Je suis conscient qu’écrire n’est pas d’une grande efficacité. Mais les Américains qui occupent Diego Garcia, trompés par les Anglais qui leur ont dit « il n’y a personne sur cet archipel » et se sont dépêchés d’envoyer une milice pour en expulser les habitants, n’étaient peut-être pas au courant… Il y a eu un débat à la Chambre des députés, à Washington, sur ce sujet-là. Un sénateur a dit « Nous ne savions pas. On nous avait dit qu’il n’y avait personne sur ces îles ». Et l’Amérique a écrit le triste – et dernier – chapitre des Chagos. C’est aussi ça, l’écologie. Ce n’est pas uniquement se soucier de la pureté de l’air et de la pureté de l’eau, mais aussi des gens à qui cette eau et cet air ont servi pendant longtemps.

Postérité.
Ça m’est égal. J’aime bien le mot au sens biblique, c’est-à-dire « les enfants », mais la postérité conçue comme la survie de ce que l’on a fait au-delà de sa propre vie, ce n’est pas un projet. On ne doit pas pouvoir vivre avec cette idée-là. L’éternité est si brève.

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