Économie

Tunisie : BFT, première banque à faire faillite

Sur la sellette depuis des années, la Banque franco-tunisienne (BFT) ferme ses portes. Cette annonce fragilise l’État à qui un ancien actionnaire de l’établissement réclame 1 milliard de dollars d’indemnités.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 2 mars 2022 à 17:52

Le siège de la Banque franco-tunisienne. © Ashoola/CC BY-SA 4.0

Près de 66 ans après son indépendance, la Tunisie connaît sa première liquidation bancaire. Le 1er mars, la Commission de résolution des litiges des banques et des établissements financiers en situation compromise présidée par Marouane Abassi, le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT), a acté « la cessation de paiement de la Banque franco-tunisienne (BFT) et l’impossibilité de son redressement. (…) Elle a procédé à cet effet, à la transmission d’un rapport au tribunal de première instance de Tunis pour rendre un jugement de dissolution et de liquidation de la banque ».

Cette information avait été révélée en février par Africa Business+, lettre d’information spécialisée du groupe JAMG. Le tribunal a un mois pour officialiser la liquidation ou la rejeter. Mais cette dernière hypothèse apparaît plus qu’improbable.

Ne pas faire paniquer les Tunisiens et rassurer les bailleurs internationaux

Depuis le 28 février, des policiers empêchaient les salariés de se rendre dans les bureaux, mis sous séquestre. « Il fallait voir les employés en larmes quand ils ont trouvé porte close le lundi [28 février]. La décision a été très douloureuse mais quelque part, c’est un soulagement. Depuis dix ans, la banque était cliniquement morte », explique Noomen Gharbi, secrétaire général de la fédération bancaire de la puissante centrale syndicale UGTT.

Plus de 150 millions d’euros de pertes

Avec près de 500 millions de dinars de pertes cumulées (153 millions d’euros) et 20 millions de dinars (6 millions d’euros) à peine de dépôts, la Banque franco-tunisienne créée en 1879 par un colon français avant d’être nationalisée en 1964, n’était plus qu’une coquille vide, mais dispendieuse. Elle coûtait 30 000 dinars (9 000 euros) par jour à l’État. « Cette faillite, même si c’est la première, ne va pas chambouler la place financière, assure Ahmed el-Karm, ancien président de l’Association professionnelle tunisienne des banques et établissements financiers (APTBEF). La BFT était un cas à part. Plus personne ne la considérait comme une véritable banque : les investisseurs ne vont pas s’alarmer de cette disparition. » Même la banque publique STB, actionnaire majoritaire la BFT, ne devrait pas souffrir, « ni directement, ni indirectement », a promis le gouverneur de la Banque centrale.

Ne pas faire paniquer les Tunisiens et rassurer les bailleurs internationaux – alors que la Tunisie est en difficulté pour boucler un nouvel emprunt auprès du FMI – tel est le message que veulent faire passer les autorités, à commencer par Marouane Abassi. Pour un peu, l’ancien économiste de la Banque mondiale se féliciterait de cette disparition qui permet de tester la loi bancaire de 2016 et son chapitre III sur les liquidations.

Les autorités tunisiennes ont été jugées responsables d’ « expropriation illégale »

Les clients seront remboursés intégralement de leur dépôt jusqu’à hauteur de 60 000 dinars (18 400 euros) grâce au fond de garantie des dépôts bancaires. Provisionné à hauteur de 600 millions de dinars (184 million d’euros) par les banques, ce fond n’aura aucun mal à compenser les 20 millions de dinars entreposés dans les comptes. Quant à la trentaine de clients qui avaient un solde supérieur au plafond, une solution devrait être rapidement trouvée. Charge ensuite au liquidateur nommé par le tribunal sur proposition de la Commission de résolution un mois après l’annonce de la disparition officielle de la banque, de faire disparaître la BFT le plus proprement possible.

Un scandale d’État ?

« Cette annonce est le signe d’une bonne gouvernance. Vous verrez les agences de notation et les institutions financières internationales vont très bien réagir », assure-t-on à la BCT. Même le volet social est mis en avant : sur les 72 salariés restants, les cinq âgés de plus de 50 ans bénéficieront d’un plan de retraite anticipée jugé avantageux, les 67 autres seront reclassés au sein des différentes banques et établissements financiers du pays, promet l’APTBEF. Voilà pour le côté face. Côté pile, on crie au scandale d’État.

Cette liquidation pourrait avoir un impact néfaste sur l’éventuel milliard de dollars que l’État tunisien aurait à débourser à la société financière ABCI (Arab Business Consortium International Finance and Investment Company), cofondée par le prince saoudien Bandar Ibn Khaled Ibn Abdelaziz al Saoud et l’avocat tunisien Majid Bouden.

Depuis sa privatisation avortée par ABCI dans les années 80, la BFT est l’enjeu d’une guerre intense entre l’État tunisien et la société basée aux Antilles néerlandaises (aux dernières nouvelles). En 2004, le Centre international pour les règlements des différends sur l’investissement (Cirdi) a été saisi : treize ans plus tard, les arbitres en charge du dossier ont jugé les autorités tunisiennes responsables d’ « expropriation illégale » au détriment d’ABCI. Il ne reste plus au Cirdi qu’à se prononcer sur le montant des indemnités, qui pourraient s’élever à 1 milliard de dollars.

La BFT était connue pour être la « banque de sauvetage » des hommes d’affaires réputés proches de l’ancien régime

« Cette liquidation est une tentative de la Tunisie de faire disparaître l’arme du crime et donc, in fine, de ne pas payer les indemnités », analyse un proche du dossier. A contrario, les autorités prennent soin de « décorréler » le volet financier – la liquidation – du volet arbitral. « La plainte du Cirdi est contre l’État tunisien, pas contre la BFT, abonde l’analyste économique Ezzedine Saidane. Mais la disparition de cette dernière et son timing, juste après la fin des médiations au Cirdi, soulève beaucoup de questions, notamment celles des créances non recouvrées [estimées à 279 millions de dinars (85 millions d’euros)]. »

Proches de l’ancien régime

La BFT était connue pour être la « banque de sauvetage » des hommes d’affaires réputés proches de l’ancien régime de feu le président Ben Ali, déchu en janvier 2011 et décédé en exil en décembre 2019. Parmi les principaux débiteurs, on retrouve notamment le controversé Chafik Jarraya, ainsi que les familles El-Taief (BTP) et Abdennadher (matériaux de construction, média).

Avec la liquidation, il est de moins en moins probable que ces fortunes mettent la main au portefeuille pour rembourser leurs emprunts auprès de la BFT. « Depuis le temps, ces créances sont carbonisées, assène l’expert financier Bassem Ennaifer. En temps normal, la banque aurait eu beaucoup de mal à la recouvrer, alors en état de liquidation… ». « Il s’agit d’un cadeau fait à ces gens-là alors même que le président de la République déclare la guerre à la corruption », s’indigne un homme d’affaires exilé.

La mort de la BFT signifie également la disparition d’un possible compromis entre ABCI et l’État tunisien. En avril 2021, des députés poussaient pour qu’une partie des indemnités se transforment en investissements prioritaires d’ABCI en Tunisie, comme l’avait révélé Africa Business+. Ces investissements auraient pu être réinjectés dans la banque pour la faire revivre. C’était, en tout cas, la piste évoquée. Ne reste qu’une solution à l’horizon, celle d’un passage à la caisse de l’État et donc, des Tunisiens.

Cette perspective révolte Noomen Gharbi qui prévient : « L’UGTT se réserve le droit de défendre l’argent du contribuable, il en va de l’intérêt du peuple ! » Pour rappel, l’État a dépensé plus de 60 millions d’euros en frais d’avocat pour une médiation qui n’aura finalement jamais abouti.