Société

Mali : pourquoi Jean-Yves Le Drian est visé par une plainte à Bamako

Au moment où les tensions sont au plus haut entre Paris et Bamako, une organisation de la société civile malienne accuse le ministre français des Affaires étrangères de « complicité de prise illégale et favoritisme » dans l’attribution du marché de confection des passeports biométriques maliens.

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Mis à jour le 11 mai 2022 à 11:58

Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, le 25 février 2022 à Bruxelles (Belgique). © JOHANNA GERON/REUTERS.

Des couloirs de Koulouba aux rues de Bamako, le contrat a toujours éveillé de nombreux soupçons. Pourquoi en 2015, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) a-t-il attribué pour une dizaine d’années le marché de la fabrication des passeports biométriques maliens à la société française Oberthur Technologies (devenue Idemia) ? Comment expliquer le lobbying intense de Jean-Yves Le Drian, alors ministre français de la Défense et aujourd’hui ministre des Affaires étrangères, en faveur de cette entreprise ?

Si l’attribution de ce contrat a longtemps été entourée de mystère, le mouvement Maliko (en français, l’affaire du Mali), constitué pour l’occasion par plusieurs organisations de la société civile malienne, a décidé de faire la lumière sur ce dossier. Le 22 février, il a porté plainte contre Jean-Yves Le Drian et son fils, Thomas, auprès du pôle économique et financier de Bamako, alors que les relations du Mali sont particulièrement tendues avec Paris.

« Malversation »

Dans le document de sept pages transmis au doyen des juges d’instruction du tribunal de grande instance de la Commune III de Bamako, que Jeune Afrique a pu consulter,  Maliko déclare « porter plainte contre Jean-Yves Le Drian et Thomas Le Drian, pour « complicité de prise illégale d’intérêt et favoritisme ». Selon Maliko, « ces malversations ont conduit à porter atteinte aux deniers publics du Mali ».

L’association, qui s’est constituée partie civile, dénonce l’irrégularité quant à l’attribution sans appel d’offres de ce marché. « Les procédures et règles instituées par la législation malienne, en particulier le décret n°2015 – 06040 du 25 septembre portant code des marchés publics, ont été allègrement violées à l’occasion de l’attribution du marché susmentionné », poursuit-elle.

Interrogé par Jeune Afrique, le porte-parole de Maliko, Boubacar Paitao, explicite ses accusations : « Depuis le coup d’État qui a renversé IBK, Jean-Yves Le Drian ne cesse d’invectiver le pouvoir militaire d’Assimi Goïta, alors qu’il soutient celui du fils d’Idriss Déby Itno au Tchad. Nous voulions comprendre pourquoi il agissait ainsi face au pouvoir malien. C’est alors que nous avons découvert qu’il est à l’origine de la signature d’un contrat frauduleux, obtenu sous l’ancienne présidence. »

Une association apolitique… mais pro-junte

Une semaine après avoir introduit leur plainte auprès du doyen des juges d’instructions du pôle économique et financier de Bamako, les leaders de Maliko se sont rendus le 2 mars au ministère de la Justice, où ils ont rencontré le garde des Sceaux Mahamadou Kassogué. Lors de cette visite, ils lui ont adressé une copie de la plainte déposée contre Le Drian, son fils Thomas et « toutes personnes impliquées dans l’attribution de ce marché ».

« Le ministre de la Justice nous a dit prendre note de notre initiative, précise Paitao. Nous lui avons demandé d’ouvrir une enquête et avons exigé la suspension du contrat le temps de l’enquête. Face au ministre, nous avons également manifesté notre volonté de voir le département de la justice se porter partie civile dans cette affaire. »

S’il se dit « apolitique », ce regroupement d’associations est composé entre autres du Collectif de défense des militaires et du Fonds unis pour la sauvegarde de l’intégrité du Mali, tous favorables au régime d’Assimi Goïta.

Manque à gagner pour l’État

Reste que si le contrat a éveillé les soupçons dès son attribution, c’est qu’il était moins avantageux pour le Mali que celui conclu avec la Canadian Bank Note (CBN), la société canadienne qui était en charge du marché entre 2001 et 2015. Car Oberthur est devenue le confectionneur mais aussi le vendeur des passeports, un commerce jusqu’alors réservé à l’État, qui ne touche plus qu’un tiers des recettes.

Selon nos informations, avec Oberthur, le Mali gagne ainsi 18 000 Francs CFA par passeport, contre 30 000 et 35 000 Francs CFA auparavant, avec la CBN. Pour Oberthur en revanche, c’est une manne financière, à laquelle s’ajoute « des avantages fiscaux », commente une source proche du dossier.

Dès sa négociation, ce contrat avait suscité des réticences au cœur même du pouvoir malien. Porté par le ministre de la Sécurité et celui des Finances, qui en gérait le volet économique, ce marché avait fait l’objet de réticences de la part du ministre de la Justice, qui avait attiré l’attention du gouvernement sur les pertes enregistrées par l’État. Pourquoi IBK avait-il malgré tout accepté de le signer ? Certaines sources évoquent ses liens avec François Hollande, alors président français, lui-même proche de Le Drian. D’autres soulignent l’influence qu’avait le ministre de la Défense, au moment où Bamako et Paris œuvraient de concert contre les jihadistes au Mali.

Le ministre français des Affaires étrangères a, quant à lui, toujours démenti toute malversation dans ce dossier. Contacté par Jeune Afrique dans le cadre d’une enquête parue le 25 juin 2021, Jean-Yves Le Drian a admis avoir conseillé à l’État malien de se doter d’un système moderne de documents sécurisés mais a affirmé n’avoir jamais mentionné Oberthur ni une autre entreprise à quelque interlocuteur qui soit.