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Un homme se tient devant un panneau montrant le chef de la junte, le colonel Mamady Doumbouya, à Conakry (Guinée), le 11 septembre 2021. © JOHN WESSELS/AFP.

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Guinée : démocratie en apnée

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Politique

Guinée : Dansa Kourouma, numéro deux (ou presque)

Militant depuis vingt ans, ce médecin a été nommé, le 22 janvier, à la tête du Conseil national de transition (CNT). En l’espace de quelques mois, il a su se faire une place auprès de Mamadi Doumbouya, le chef de la junte, qu’il conseille en matière de gouvernance.

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Par - À Conakry
Mis à jour le 16 mars 2022 à 17:35

Dansa Kourouma, président du Conseil national de transition. © Aboubacarkhoraa/CreativeCommons.

Au début du mois de mars, les membres du Conseil national de transition (CNT) ont entamé une tournée de concertation à travers le pays. Objectif : recueillir l’avis des citoyens sur leurs attentes et leurs suggestions, en amont des assises nationales qui doivent se tenir à compter du 22 mars prochain, sous la houlette du ministère de l’Administration du territoire et de la Décentralisation.

Un agenda qui donne enfin aux Guinéens le sentiment que les choses avancent. En effet, ce n’est que le 22 janvier, après des semaines de tergiversations et de discussions, que Mamadi Doumbouya a rendu publique la liste des 81 membres du CNT. Cet organe législatif provisoire censé représenter la diversité de la société guinéenne est chargé d’élaborer un projet de Constitution (lequel sera ensuite soumis à référendum) et de veiller à l’établissement d’un calendrier jusqu’au retour des civils au pouvoir. À sa tête, Mamadi Doumbouya a nommé Dansa Kourouma, 45 ans, jusque-là président du Conseil national des organisations de la société civile de Guinée (CNOSC-G).

Tout juste quinze ans auparavant, le 22 janvier 2007, le même Dansa Kourouma marchait aux côtés des syndicalistes Rabiatou Sérah Diallo et Ibrahima Fofana – décédé depuis – pour réclamer « le changement » au président Lansana Conté. Il avait à peine 30 ans.

Première rencontre

Depuis le putsch du 5 septembre, Dansa Kourouma avait gagné en influence, au point que certains le comparaient à un vice-président. À Jeune Afrique, qui lui en faisait la remarque, l’intéressé avait répondu en souriant : « Un vice-président sans gardes du corps ni bureau digne d’une telle fonction ? Que Dieu les entende ! »

Dans son bureau, au Palais du peuple de Conakry, tout le monde se presse pour le voir

Depuis la première séance du Parlement de transition, le 5 février, la situation a changé. Aux abords de son bureau, situé au premier étage du Palais du peuple de Conakry – siège de l’Assemblée nationale –, le dispositif de sécurité, le nombre de visiteurs et d’heures que ceux-ci passent dans la salle d’attente pour le voir l’attestent. Sa fonction de président du CNT fait (presque) de Kourouma la deuxième personnalité de l’État, puisque, selon la Constitution (abrogée), le président de l’Assemblée nationale assurait l’intérim du chef de l’État en cas de vacance du pouvoir.

Sa rencontre avec Mamadi Doumbouya est pourtant récente. Dansa Kourouma a aperçu pour la première fois l’ancien commandant des forces spéciales lors des célébrations du 60anniversaire de l’indépendance, le 2 octobre 2018, au Stade de Conakry. Il l’a ensuite brièvement croisé dans un restaurant de la capitale. Et, au moment du putsch, le 5 septembre 2021, il était depuis dix jours à Dakar pour y recevoir des soins.

Ce n’est que le 13 septembre, que les deux hommes ont vraiment échangé pour la première fois. Depuis, Dansa Kourouma est devenu un proche du chef de la junte : il le conseille sur des questions électorales, sur des sujets liés à la bonne gouvernance et au développement ; il examine les CV de candidats à différents postes et les reçoit. Il a, par ailleurs, été l’architecte de la Charte de la transition, en vigueur depuis le 26 septembre.

Même si, jusqu’à son accession à la présidence du CNT, il n’occupait aucune fonction officielle, il se rendait régulièrement au Palais Mohammed-V, qui abrite la présidence, et, non loin de là, à la Villa-5, où ont été décidées la plupart des nominations.

Criminologie  

Fils d’un enseignant de Faranah (Haute-Guinée), issu d’une grande famille polygamique, Dansa Kourouma a appris très tôt à voler de ses propres ailes. Collégien, il est déjà indépendant financièrement, grâce à un potager qu’il a aménagé dans son village. De 1997 à 2004, il étudie à la faculté de médecine de l’Université Gamal-Abdel-Nasser de Conakry, où il côtoie Sadiba Koulibaly – aujourd’hui colonel et chef d’état-major général des armées.

Passionné par le droit constitutionnel et la criminologie, il se spécialise en médecine légale

En 1998, il se présente au concours de recrutement de l’armée et entame la formation commune de base avant de renoncer à devenir militaire, faute d’avoir été retenu parmi ceux pouvant bénéficier d’une bourse à l’étranger – « à cause de la corruption », déplore-t-il.

La plupart de ses amis de faculté, comme Mouctar Diallo, ex-ministre et leader du parti Nouvelles forces démocratiques, ou le juriste Mohamed Camara, étudient le droit. Fasciné par leurs débats, par le droit constitutionnel et la criminologie, Kourouma poursuit son cursus en médecine légale. Pendant quatre ans, il mène de front son travail de médecin légiste au CHU Ignace-Deen de Conakry (à Kaloum), auprès de son mentor, le professeur Hassan Bah, et un master à l’Université Cheikh-Anta-Diop (Ucad) de Dakar, au Sénégal.

Mais le médecin se fait surtout connaître par son militantisme, né sur les bancs de l’Université de Conakry. À la fin de ses études, en 2005, il intègre le CNOSC-G en tant que membre du Réseau Afrique jeunesse de Guinée (RAJ-Gui, alors présidé par Mouctar Diallo). Il s’engage ensuite dans l’observation des élections en Guinée et dans la sous-région, et prend part aux grèves estudiantines de juin 2006, puis aux mouvements sociaux, voire insurrectionnels, de janvier et février 2007, que l’armée réprime dans le sang.

D’un putsch à l’autre, d’un CNT l’autre

Après la mort de Lansana Conté et le coup d’État de Moussa Dadis Camara, en décembre 2008, Dansa Kourouma devient membre représentant de la société civile et rapporteur au sein du CNT. À ce titre, il participe à l’élaboration de la Constitution du 7 mai 2010. L’année suivante, il succède à la tête du CNOSC à Ben Sékou Sylla, décédé après avoir organisé le premier tour de la présidentielle en sa qualité de président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), poste depuis dévolu au CNOSC.

Depuis le référendum constitutionnel de 2020, Dansa Kourouma n’avait pas officiellement rallié le Front national de défense de la Constitution (FNDC), mouvement dirigé par Abdourahmane Sano et opposé à un troisième mandat d’Alpha Condé. Il s’était cependant montré critique envers la démarche du président. « La Constitution est en vigueur depuis neuf ans. La soumettre à référendum, c’est de l’incohérence politique », estimait-il.

Son rêve ? Désacraliser les plus hautes fonctions de l’État, caporalisées par les aînés, en les confiant à des plus jeunes

En décembre 2020, le jour de l’investiture d’Alpha Condé, Dansa Kourouma avait néanmoins dit reconnaître les résultats définitifs de la présidentielle publiés par la Cour constitutionnelle, et accepter de s’incliner devant « la dictature des institutions », soulignant qu’ « aller à l’encontre [de cette décision constituerait] une rébellion contre la République ».

Aujourd’hui, Dansa Kourouma affirme être plus libre et plus indépendant à la tête du CNT qu’à celle de la Ceni ou d’un ministère. Surtout, il espère voir son rêve d’étudiant se concrétiser : « Désacraliser les plus hautes fonctions de l’État, caporalisées par les aînés, en les confiant à une génération plus jeune ». Une ambition qu’il semble partager avec Mamadi Doumbouya.