Politique

Algérie, Maroc, Tunisie : le Maghreb face à la crise ukrainienne

Prudence diplomatique, nécessité d’organiser le rapatriement de leurs ressortissants… Comment les États du Maghreb « gèrent » l’invasion russe de l’Ukraine.

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Mis à jour le 2 mars 2022 à 17:49

Arrivée à Tunis d’étudiants rapatriés d’Ukraine à bord d’un avion militaire tunisien, le 1er mars 2022, à l’aéroport Tunis-Carthage. © Mahjoub Yassine/Sipa USA/SIPA

Soulagement à Tunis. Le premier vol de rapatriement de ressortissants tunisiens depuis l’Ukraine a atterri sur le tarmac de l’aéroport Tunis-Carthage en début de matinée du 1er mars. Un événement anodin à l’aune du conflit entre Kiev et Moscou, mais ô combien important pour l’opinion tunisienne, qui n’aurait pas admis un raté de son ministère des Affaires étrangères.

Certains s’agaçaient que la diplomatie tunisienne n’aient pas vu venir la crise. « Ils ont nié l’existence d’un risque alors que les jeunes lançaient les premiers signaux de détresse sur les réseaux sociaux », déplore la mère d’une étudiante qui a rapatrié sa fille via Istanbul trois jours avant les premiers bombardements.

Ceux qui n’avaient pas pris leurs dispositions ont dû, dans la panique, contacter leurs représentations diplomatiques, qui n’ont réagi aux appels à l’aide qu’après la fermeture de l’espace aérien ukrainien aux vols civils le 24 février.

Une situation d’autant plus complexe que les étudiants tunisiens en Ukraine sont rattachés à l’ambassade de Tunisie… à Moscou. D’où la difficulté à mettre en place un plan d’évacuation alors que les frontières avec la Roumanie et la Pologne étaient prises d’assaut.

« Au lieu de réagir immédiatement, le gouvernement tunisien s’est d’abord concerté, puis a attendu le feu vert du président de la République Kaïs Saïed pour établir un pont aérien adossé à la logistique militaire », précise un ancien consul, qui rappelle qu’il a aussi fallu négocier le transit des Tunisiens par la Roumanie et la Pologne.

Deux poids, deux mesures

Sur la question ukrainienne, c’est la confusion qui prévaut à Tunis, et ce à différents niveaux. Prenant de cours l’ensemble du corps diplomatique et les autorités tunisiennes, l’ambassadeur d’Ukraine en Tunisie, Volodymyr Khomanets a assuré, à l’issue d’une réunion le 24 février, que le ministre des Affaires étrangères tunisien, Othman Jerandi, « a condamné l’agression armée de la Russie contre l’Ukraine et soutenu l’intégrité territoriale de l’Ukraine ».

Certains notent que les moyens utilisés contre la Russie, boycott et sanctions, sont dénoncés par les « mêmes Occidentaux » quand il s’agit d’Israël

Côté tunisien pourtant, le communiqué du ministère se contente de faire part des préoccupations de la Tunisie et évoque un plan de rapatriement de ses ressortissants.

Pas l’ombre d’une condamnation de la Russie. Ce n’est que le lendemain que Tunis se fait plus explicite et « souligne la nécessité de privilégier la logique du dialogue comme meilleur moyen de résoudre les différends entre pays et appelle toutes les parties concernées à œuvrer pour régler tout différend par des moyens pacifiques ». Une sortie qui ne satisfait guère Marcus Cornaro, représentant de l’Union européenne à Tunis, qui estime sur les réseaux sociaux que « rester neutre […] est aussi une prise de position ».

C’est que la Tunisie est dépendante de l’Ukraine pour les céréales et de la Russie pour les hydrocarbures. « Kaïs Saïed a quand même choisi son camp en ne condamnant pas la menace de l’Otan aux portes de la Russie », estime un ancien de la primature. Tandis que l’ancien ambassadeur Moncef Hajeri déplore qu’on « laisse sur le bord de la route l’Ukraine, l’un de nos plus importants fournisseurs en céréales ».

L’opinion tunisienne se montre moins prudente que la diplomatie. Les dénonciations d’un « deux poids, deux mesures » sont fréquentes, la Russie, aux yeux de beaucoup, ne faisant que reproduire en Ukraine l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. D’autres notent également que les moyens utilisés contre la Russie, le boycott et les sanctions, sont dénoncés par les « mêmes Occidentaux » quand il s’agit d’Israël.

Silence algérien

Au sixième jour de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les autorités algériennes se gardent encore d’afficher une position officielle.

« L’Algérie a adopté une posture de neutralité non déclarée qui conforte ses intérêts diplomatiques et économiques mutuels avec, d’un côté, la Russie, qui est un allié stratégique, et, de l’autre, l’Europe, qui est un partenaire naturel et géographique », analyse un expert en géopolitique pour Jeune Afrique.

Une position d’équilibre assez conforme à la traditionnelle prudence algérienne en matière de conflits internationaux. Notre source rappelle que, durant « la crise politique, diplomatique et militaire entre le Qatar et les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite en 2017, l’Algérie avait adopté la même position de neutralité. Ce n’est pas nouveau ».

L’Algérie ne veut pas prendre le risque de froisser la Russie, avec qui la coopération militaire reste importante

« Une politique sage, estime le spécialiste, à l’heure où le dialogue semble reprendre entre les belligérants. » Alors, « dans cette crise située en dehors de sa zone d’intérêt stratégique et éloignée géographiquement », l’Algérie ne veut pas prendre le risque de froisser la Russie, avec qui la coopération militaire reste importante malgré la diversification opérée dans le domaine par Alger ces dernières années.

Il fait remarquer que l’Égypte a adopté la même attitude de neutralité que l’Algérie. « Il n’y a que les pays occidentaux qui s’agitent parce que le conflit se déroule sur leur sol. » Face au problème annoncé d’approvisionnement de gaz de l’Europe, Sonatrach a en tout cas déjà fait savoir, le 27 février, par la voix de son PDG, Toufik Hakkar, qu’elle est « un fournisseur fiable de gaz pour le marché européen et est disposée à soutenir ses partenaires de long terme en cas de situation difficile ». 

La plupart des pays arabes rechignent, en effet, à condamner l’invasion de l’Ukraine pour ménager la Russie, grand fournisseur de céréales et d’armes, mais se montrent tout aussi soucieux de ne pas se mettre à dos les États-Unis. Même les Émirats arabes unis, pourtant proches des Américains, ont surpris en s’abstenant le 25 février de voter le projet de résolution au Conseil de sécurité de l’ONU qui dénonçait « l’agression contre l’Ukraine ».

À l’issue d’une réunion extraordinaire convoquée au cinquième jour de l’invasion russe, la Ligue arabe a diffusé de son côté un communiqué reflétant cette détermination à ne froisser aucune partie. Le texte plaide pour « la retenue » et une « solution diplomatique », et rappelle « l’importance du respect des principes du droit international ».

Dans les faits, ce sont surtout le sort des ressortissants qui préoccupe à Alger. L’Algérie n’a engagé pour l’instant aucune concertation. Le 26 février, s’est tenue à Alger une réunion de coordination avec les ambassadeurs de Roumanie, de Pologne, et la chargée d’affaires de l’ambassade de Hongrie. Conclave au cours duquel les conditions de passage des ressortissants algériens aux frontières de ces États et la facilitation de leur rapatriement au pays ont été abordées.

« L’Algérie est concernée directement par la présence de ses ressortissants en Ukraine, qui sont appelés à la vigilance et à ne pas s’impliquer dans le conflit », affirme une source diplomatique. 

La RAM à la rescousse des Mauritaniens

Quant au Maroc, le ministère des Affaires étrangères (MAE) a fait savoir, dès le 26 février, sans citer directement les belligérants russes et ukrainiens, qu’il « réitère son soutien à l’intégrité territoriale et à l’unité nationale de tous les États membres des Nations unies.

Le royaume du Maroc rappelle, également, son attachement au principe de non recours à la force pour le règlement des différends entre États et encourage toutes les initiatives et actions favorisant un règlement pacifique des conflits ».

Les autorités suivent de près les opérations de rapatriement des Marocains encore coincés en Ukraine et qui constituent le deuxième contingent d’étudiants étrangers en Ukraine.

Sur la dizaine de milliers de Marocains résidant en Ukraine, près de 1 600 ont déjà quitté le pays, précise l’Agence marocaine de presse (MAP). La Royal Air Maroc (RAM) a annoncé la mise en place de vols spéciaux depuis les pays limitrophes de l’Ukraine, et prendra également en charge les ressortissants mauritaniens désireux de fuir la guerre.