Culture

Sénégal : « L’école de cinéma Kourtrajmé nous donne des armes pour raconter nos histoires par nous-mêmes »

Et si Dakar devenait un hub du cinéma africain ? C’est le pari que font le Centre Yennenga et l’école Kourtrajmé, qui a ouvert ses portes en janvier à quatorze jeunes apprentis scénaristes.

Mis à jour le 10 mars 2022 à 10:48

Toumani Sangaré (à dr.), directeur de l’École de cinéma Kourtrajmé de Dakar, avec son collègue le réalisateur Ladj Ly (chemise rouge) et les étudiants, le 19 janvier 2022.

Lancée à Dakar en janvier dernier, l’école de cinéma Kourtrajmé forme gratuitement quatorze étudiants au métier de scénariste avant de consacrer une session à la réalisation, en juin. Parmi ces étudiants, Astou Diouf, 27 ans, se penche sur l’histoire d’une lutte sociale à la décharge publique de Mbeubeuss. « Il se passe quelque chose dans le milieu audiovisuel sénégalais », selon elle.

Le 3 février, Kalista Sy a donné une masterclass aux quatorze apprentis-scénaristes de cette première promotion. Présente dans l’auditoire, Astou Diouf a mémorisé une phrase de la réalisatrice de la série à succès Maîtresse d’un homme marié. « Quoi de mieux qu’une femme pour raconter des histoires de femmes… », récite-t-elle quelques semaines plus tard autour d’un verre, à l’Océanium, un bar branché dans le sud de Dakar.

La reine de Kabrousse

Pour gagner sa place au sein de cette formation de cinq mois, qui a recueilli quelque 400 candidatures, Astou a présenté un récit inspiré d’une héroïne de la résistance sénégalaise, Aline Sitoé Diatta, surnommée la reine de Kabrousse, dont la trajectoire est « survolée en cours d’histoire ».

La Sitoé Diatta version 2022, âgée de 19 ans, est issue d’une famille de recycleurs qui travaillent à la décharge de Mbeubeuss. « Avec ses potes, tous inspirés de la résistance sénégalaise, elle se bat pour sauver son milieu de vie d’un projet de mécanisation étatique », raconte la scénariste.

Pour donner corps à cette histoire inspirée de faits réels, la Dakaroise – qui travaillait auparavant dans la communication digitale et la production audiovisuelle – apprend, à raison de trente heures par semaine, à écrire un scénario, du pitch au synopsis, et du séquencier au scénario séquencé, entre deux cours d’histoire de l’art ou de culture générale.

Ébullition

L’école Kourtrajmé de Dakar est la troisième, après celles de Monfermeil et de Marseille, en France, à avoir été ouverte par le collectif du même nom. Les trois établissements travaillent en synergie. Derrière ce projet philanthrope (cours gratuits, promotions mixtes), deux hommes : Ladj Ly, cofondateur du collectif Kourtrajmé et réalisateur, dont le film, Les Misérables, a reçu le prix du jury à Cannes en 2019, et Toumani Sangaré, membre fondateur de Kourtrajmé et responsable de l’école dakaroise. « Cela faisait sens d’ouvrir une école au Sénégal. Il y a une ébullition, les choses sont en mouvement. Pour l’instant, ce sont les séries télévisées qui dominent, mais il y a de la marge pour le cinéma », estime ce dernier.

Financée à hauteur de 500 000 euros sur trois ans par l’Agence française de développement (AFD) et affichant un budget annuel oscillant entre 300 et 400 000 euros, l’école de Dakar – dont l’ouverture a coïncidé avec celle d’une quatrième antenne, à Madrid – met l’accent sur les séries. Son lancement avait été différé d’un an en raison de la pandémie de Covid-19. Une cinquième école devrait bientôt ouvrir en Guadeloupe, puis au Mali et au Burkina. « L’idée, c’est de produire des contenus haut de gamme, avec des langages narratifs qui fonctionnent à l’étranger. On souhaite former des gens qui, dans dix, quinze ou vingt ans, pourront travailler dans un milieu international, à l’image de ce qui se fait en Corée du Sud », espère Toumani Sangaré.

Identité et signature

À l’issue des cinq mois de formation, deux courts-métrages et une série seront sélectionnés. En juin, ces projets seront développés par la promotion suivante, composée de dix-huit apprentis-réalisateurs. Le coordinateur pédagogique de l’école, Modibo Diawara, croit au scénario porté par Astou Diouf. « Son thème, c’est l’injustice que subit une communauté. Elle est allée sur le terrain au contact des récupérateurs de déchets, elle a fait des recherches historiques. Ici, elle apprend les mécanismes pour faire éclore son histoire », explique-t-il.

« On doit mieux raconter notre histoire, estime Astou Diouf, férue de figures féminines sénégalaises, dont certaines sont tombées dans l’oubli. Avant de s’imposer dans le cinéma ou dans la littérature, un pays doit faire connaître son identité, sa signature. Ce qui existe aujourd’hui, c’est surtout de l’imitation, des histoires réadaptées. L’école Kourtrajmé nous donne des armes pour porter des projets par nous-mêmes. »

Dans la capitale sénégalaise, d’autres écoles de cinéma existent, comme le Centre Yennenga, fondé en 2018 par le réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis, qui forme des étudiants au montage et à l’étalonnage, ou le programme Up Courts-Métrages, dirigé par Cinekap, la structure d’Oumar Sall (producteur, entre autres, des films Atlantique et Félicité).

« Depuis la venue d’Omar Sy pour le tournage de Yao, en 2018, le nombre des productions ne cesse d’augmenter. YouTube est devenu un terrain de jeu ouvert à tout le monde. Canal+ se développe en Afrique. Des bruits de couloirs annoncent l’arrivée de Netflix, énumère Astou Diouf. Il se passe quelque chose, et pas question de le rater ! »