Politique

Burkina Faso : Paul-Henri Damiba face au casse-tête sécuritaire

En arrivant au pouvoir le 24 janvier, le lieutenant-colonel s’est engagé à lutter contre l’insécurité. Pourra-t-il mettre fin au blocus imposé par les jihadistes à la population de plusieurs villes du pays ?

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Mis à jour le 5 mars 2022 à 10:26

Paul-Henri Damiba à Ouagadougou, le 2 mars 2022. © ANNE MIMAULT/REUTERS

Est-ce la fin de la relative accalmie qu’avait connue la ville de Djibo ces dernières années ? Depuis une dizaine de jours, la route menant à cette ville de la région du Sahel a été bloquée par des jihadistes. « Djibo est totalement isolée. Des jihadistes ont empêché les camions de poursuivre leur voyage et leur ont intimé de faire demi-tour, rapporte le maire d’une ville voisine. Dans les quartiers périphériques comme dans certains villages de la zone, ils ont contraint les habitants à quitter leur maison. Ceux-ci se sont tous réfugiés dans le centre de la ville. »

La conséquence a été immédiate : des tensions sont apparues, car même les choses les plus élémentaires sont désormais difficiles à obtenir. « Nous commençons à manquer de vivres car il est impossible de se ravitailler. Tous les prix augmentent. Le carburant, qui était passé à 1 000 F CFA le litre (contre 615 F CFA à Ouagadougou), est maintenant introuvable. On commence à se battre autour des points d’eau », confie un habitant de la ville.

Représailles ?

Certains déplacés ont trouvé refuge chez des familles d’accueil, mais nombreux sont ceux qui dorment à la belle étoile. Dans cette zone où, traditionnellement, les populations sont des pasteurs nomades, le bétail est attaché ou parqué dans des enclos par manque de place et de pâturage. Selon plusieurs sources sur places, un des châteaux d’eau alimentant la bourgade a été saccagé par des hommes armés. Certaines antennes de téléphonie mobile ont aussi été détruites, réduisant les moyens de communication de la ville.

Alors que les jihadistes avaient commencé à restreindre le ravitaillement de la ville dès fin janvier, c’est l’incompréhension qui domine au sein de la population. « Pourquoi l’armée a-t-elle laissé la situation s’aggraver ? » s’interroge le maire de la commune voisine. Une incompréhension d’autant plus forte qu’un détachement militaire est installé à Djibo. « Ces soldats travaillent et veillent sur nous. S’il n’y avait pas les militaires, ce serait pire. Pour l’instant, les jihadistes restent aux alentours de la ville », nuance un notable de la zone

La katiba du prédicateur radical Malam Dicko est particulièrement active dans la zone de Djibo

Les hommes d’Ansarul Islam, la katiba fondée par le défunt prédicateur radical Malam Dicko, sont particulièrement actifs dans la zone de Djibo. Mais si cette région du Sahel était l’épicentre des violences jusqu’à l’élection présidentielle de 2020, elle connaissait depuis une certaine accalmie, attribuée par les observateurs à des négociations entre le pouvoir et les groupes armés. Qu’est-ce qui explique donc ce blocus contre Djibo ? Des sources sur place évoquent des représailles après que les militaires ont interdit, fin janvier, de sortir de la ville avec des vivres. Craignaient-ils qu’ils soient donnés aux groupes jihadistes ?

Damiba sur le terrain

Le 26 février, le lieutenant-colonel Naon Daba, porte-parole du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR) et proche du nouveau président, Paul-Henri Sandaogo Damiba, a animé une conférence de presse en prélude aux assises nationales. Interpellé sur la question de l’insécurité, il avait répondu aux journalistes : « Oui, nous entendons le cri de cœur de Djibo. Oui, nous savons ce qui se passe sur le territoire national. Qu’est-ce que nous faisons ? Beaucoup de choses. Mais vous n’êtes pas sans savoir ce que c’est que ce type de guerre qui nous est imposé. L’avènement du MPSR le 24 janvier 2022 ne signifie pas la fin du terrorisme le 25 janvier 2022. »

Mais le principal argument de Naon Daba a été la personnalité du nouveau président : Damiba est un homme de terrain et, depuis son accession au pouvoir, il a plusieurs fois quitté Kosyam pour la brousse, a-t-il assuré. « Nous avons fait un choix qui est celui de ne pas faire seulement une guerre de communication. Il y a des résultats sur le terrain, il y a des efforts qui sont déployés », a-t-il ajouté.

Deux jours plus tôt, Damiba avait rencontré les leaders communautaires et religieux des régions les plus touchées par le terrorisme. « Convaincu que la solution militaire ne suffira pas à elle seule à vaincre l’hydre terroriste, le chef de l’État a insisté sur la nécessité de “miser sur d’autres formes d’actions qui peuvent compléter la réponse militaire” », indiquait un communiqué de la présidence au sortir de la rencontre. Depuis son arrivée au pouvoir, le lieutenant-colonel fait de la lutte contre l’insécurité sa priorité et a procédé à une réorganisation au sein de l’armée. Il a également créé un Commandement des opérations du théâtre national.

Plusieurs villes du Nord visées

Si les projecteurs sont braqués sur le cas de Djibo, elle n’est plus la seule ville où la recrudescence de l’action des groupes armés fait craindre le pire. Plusieurs autres villes du Nord sont concernées. La ville de Thiou, située à quelques kilomètres de la frontière avec le Mali, s’est vidée de ses habitants la semaine dernière, après un ultimatum lancé par les jihadistes. Le chef de la cité, interrogé par une radio locale, dresse un tableau inquiétant. La commune, constituée de la ville et de village environnants, a perdu près des 2/3 de sa population de 48 000 habitants. À Thiou même, près de 90 % de la population a quitté la ville.

Une forme d’entente commençait à s’établir avec les groupes armées. Un lien de confiance a été brisé

Certains sont allés en brousse, ont trouvé refuge dans les villages voisins où à Ouahigouya, la plus grande ville de la région. Beaucoup ont dû tout laisser derrière eux. « Il y a encore quelques semaines, les gens arrivaient à aller au marché. Mais les écoles aux alentours étaient fermées. Les jihadistes venaient prêcher et demandaient aux gens de suivre les lois de l’islam. Ils disaient aux femmes de se voiler et aux hommes de raccourcir leurs pantalons. Dans certaines zones, ils prélevaient la zakat [aumône islamique] et en redistribuaient une partie aux veuves et aux personnes les plus vulnérables », raconte une humanitaire qui intervient dans la zone.

Pourtant, à Thiou, un dialogue avait été initié entre les leaders locaux et les groupes armés, ce qui avait permis le retour progressif des habitants dans la ville. « Il y avait une forme d’entente qui commençait à s’établir et des rencontres prévues avec une volonté de dialogue étaient prévues. Mais lorsque des menaces sont adressées aux populations, c’est qu’un lien de confiance a été brisé, analyse un chercheur en sécurité sur le Sahel. En général, cela surgit quand les groupes terroristes pensent que les populations collaborent avec les forces de défense et de sécurité et y voient une menace. » Selon nos informations, les jours précédant les menaces terroristes, un ratissage de l’armée avait-eu lieu à la suite de tensions entre volontaires pour la défense de la patrie (VDP) et des habitants de la ville. Les jihadistes ont-ils agi en représailles ?

Fin de l’état de grâce ?

« L’insécurité est l’une des raisons qui expliquent le coup d’État. Tous ces incidents pourraient mettre un terme à l’état de grâce dont bénéficient les nouvelles autorités », estime un observateur de la scène politique. « Mais ce n’est pas du jour au lendemain qu’on change un système de défense et de sécurité, insiste notre chercheur en sécurité. Il ne faut pas s’attendre à une amélioration de la situation sur le court terme. Il y a un vrai travail à opérer, y compris sur la stratégie ».

Damiba a promis de rétablir l’intégrité du territoire. Il joue la stabilité de son régime sur cette question

Pour Rinaldo Depagne, directeur du projet Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group, la situation est variable en fonction des régions. « Au-delà de la situation sécuritaire, ce qui est en jeu, c’est l’intégrité territoriale du Burkina Faso, un sujet qui s’inscrit dans la mémoire historique du pays. L’indépendance s’est constituée autour du rétablissement d’un espace politique autonome après que les Français ont procédé à la dissolution de la colonie de Haute-Volta. Aujourd’hui, beaucoup de Burkinabè ont peur que cette situation se reproduise », analyse-t-il.

« Damiba a promis de rétablir l’intégrité du territoire. Il joue la stabilité de son régime sur cette question. S’il n’y a pas de progrès dans un délai raisonnable, les gens vont commencer à protester », ajoute-t-il.