Politique

Ukraine-Russie : le parcours du combattant de Jean, un Congolais qui a fui Kiev

Face à l’offensive russe, ce quarantenaire a quitté la capitale ukrainienne avec sa femme et sa fille. Sur la route vers la Pologne, il a rencontré le racisme, la peur et le froid. Il s’est confié à Jeune Afrique.

Mis à jour le 4 mars 2022 à 13:45

A la frontière entre l’Ukraine et la Pologne, à Medyka, le 28 février 2022 © Thevenin/SIPA

En une semaine, près de 281 000 tweets ont repris le hashtag #AfricansinUkraine, dénonçant le racisme qui vise les Africains tentant de fuir la guerre en Ukraine. Devant l’ampleur de la polémique, l’Union africaine (UA) a déclaré que « les rapports selon lesquels les Africains sont l’objet d’un traitement différent inacceptable seraient choquants et racistes et violeraient le droit international ». L’organisation a exhorté tous les pays « à respecter le droit international et à faire preuve de la même empathie et du même soutien envers toutes les personnes qui fuient la guerre, nonobstant leur identité raciale. » Si, dans ce communiqué signé du Sénégalais Macky Sall, président en exercice de l’UA, les mots sont sans équivoque pour dénoncer le racisme dont sont victimes les Africains tentant de fuir les bombes russes, ils sont tous de même utilisés au conditionnel. Prudence.

Dans le tumulte de la guerre, difficile de trancher, dans les témoignages qui se multiplient, entre ce qui relève d’un racisme systémique pratiqué par les forces de l’ordre de l’Ukraine et des États frontaliers, et les conséquences de la xénophobie de certains policiers et garde-frontières. Dans un contexte de crise tel que celui que traverse l’Ukraine, il faut prendre garde aux images qui se propagent sur les réseaux sociaux. Jeune Afrique a authentifié certaines des vidéos les plus partagées, en localisant le lieu où elles ont été tournées et en obtenant les témoignages des victimes de ces refoulements si choquants.

« On entendait des coups de feu »

Jean, un Congolais résidant à Kiev depuis 19 ans, est l’une d’entre elles. Il a fui la capitale dans la nuit du 25 au 26 février. « L’étau se resserrait, on entendait des coups de feu depuis la veille », rapporte le quadragénaire. Vers 3h du matin, accompagné d’Anouchka, son épouse, et de Jessica, sa fille âgée de 13 ans, il a bouclé ses valises pour prendre la route en compagnie de quelques amis. La mort dans l’âme, Jean a laissé derrière lui son ancienne épouse, Yanna, et son plus jeune fils, Fabien, âgé de 8 ans, qui vit avec elle.

Arrivés à la gare de Kiev, ils parviennent à monter dans l’un des trains – gratuits – en partance vers l’ouest. Direction la ville de Lviv, à 50 km de la frontière polonaise, devenue un passage obligé pour une grande partie des centaines de milliers de personnes qui ont fui les combats depuis le début de la guerre.

Des milliers de personnes se massent devant d’immenses grilles qui barrent le passage vers l’Union européenne

Une fois arrivé, le petit groupe parvient à trouver un taxi qui accepte de les emmener jusqu’au poste-frontière de Korczowa. Mais tous les axes sont bloqués. Jean et sa famille décident alors de terminer la route à pied. Vingt-quatre heures après avoir quitté Kiev, ils arrivent au milieu de la nuit au point de passage vers la Pologne. Des milliers de personnes s’y massent, devant d’immenses grilles qui barrent le passage vers l’Union européenne. « Tout le monde attendait pour obtenir un laissez-passer, mais rien n’avançait », rapporte Jean. Pour tenter de se protéger du froid mordant – il a fait jusqu’à -3°C cette nuit là – Anouchka et Jessica trouvent refuge dans un café où sont rassemblés les femmes et les enfants. Jean, lui, passera la nuit dehors sans dormir.

« J’ai perdu la trace de ma femme et de ma fille »

Le chaos règne. Aucune ONG n’est encore arrivée sur place pour aider les réfugiés. Les quelques douaniers présents sont débordés face à l’afflux. L’une des vidéos circulant sur les réseaux sociaux a été publiée ce soir-là – nous avons pu authentifier l’endroit comme étant le poste-frontière de Korczowa. On y voit une foule, en majorité des personnes d’origine africaine, attendant devant la grille. Parmi-eux, une femme qui donne le biberon au bébé qu’elle tient dans ses bras en essayant de le maintenir au chaud. L’auteur anglophone, que nous n’avons pas pu identifier, affirme : « Alors que les Ukrainiens peuvent passer, les Africains, y compris des femmes et des enfants, se voient refuser leur passage à la frontière ».

JA

JA

« Le lendemain, à l’aube, j’ai perdu la trace de ma femme et de ma fille dans la cohue. Par chance, elles avaient réussi à passer de l’autre côté », raconte Jean. Mais son téléphone est à court de batterie, il n’a alors aucun moyen de les contacter. Convaincu qu’il ne parviendra plus à les rejoindre par cette route, il se résigne à repartir vers Lviv, dans l’espoir de trouver une place dans l’un des trains qui traversent la frontière ukraino-polonaise. Avec cinq autres aressortissants africains, ils se cotisent pour rassembler la somme pour payer le taxi.

« Seuls les Ukrainiens avaient le droit de monter »

Mais le cauchemar est loin d’être terminé. À la gare centrale de Lviv, la situation est encore pire que celle qu’il avait quittée. Cette fois-ci, pas de doute, il y a un traitement différencié entre les Africains et les autres. « Le train de 13h est parti sans aucun d’entre nous, alors que nous étions nombreux à attendre sur le quai depuis des heures. Seuls les Ukrainiens avaient le droit de monter ».

Un témoignage qui corrobore une vidéo, devenue virale, et publiée ce jour-là dans cette même gare de Lviv. On y voit des Africains, dont des femmes, s’époumoner contre les autorités ukrainiennes après le départ d’un train dans lequel ils n’ont pas pu monter, sans qu’on ne leur ait expliqué la raison.

Jean retente sa chance pour le train de 16h. Il est refoulé à nouveau. La tension est à son comble et la foule commence à réellement perdre patience. « Lorsque le train de 19h était sur le départ, l’un des policiers a même brandi son pistolet, et il a tiré en l’air pour faire reculer la foule », assure Jean.

Dimanche soir, il a pu trouver un hébergement où se reposer quelques heures et recharger les batteries de son portable. Un aubergiste l’a laissé passer la nuit dans une chambre en travaux et lui a fourni des draps. À la gare, on lui a finalement conseillé d’acheter un ticket de bus à l’avance pour pouvoir quitter le pays. Lundi, à 16h, il a enfin pu s’asseoir dans un bus et a passé la frontière polonaise dans la nuit. « J’ai été très bien accueilli à Cracovie par des associations qui nous ont donné une couverture, de quoi se restaurer et à boire ». Un repos de courte durée : il lui reste encore plus de 1 600 km à parcourir pour rejoindre sa femme, qu’il a enfin réussi à contacter et qui est arrivée à Paris.