Politique

Ukraine-Russie : de la Centrafrique au Mali, Wagner participe à la guerre de Poutine

Présents à Bamako et à Bangui, les mercenaires russes ont depuis quelques jours le regard tourné vers l’Ukraine. Des hommes y auraient été envoyés depuis la Centrafrique, où la propagande tourne à plein régime pour soutenir l’invasion de Poutine.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 28 février 2022 à 18:03

Un membre de la société privée russe Wagner en Centrafrique, le 4 août 2018. © FLORENT VERGNES/AFP

Le 24 février dernier, alors que les troupes russes ont à peine déclenché leur offensive en Ukraine, un message est posté sur le fil de conversation officieux du groupe Wagner sur Telegram (intitulé « Reverse side of Z medal »). Il est on ne peut plus clair : « Nous savons qu’à Kiev, ainsi que dans les grandes villes d’Ukraine, la population se mobilise pour former des unités de défense territoriale. (…) C’est votre choix. (…) Mais croyez-moi, évitez d’être inscrit dans de telles unités. »

Depuis, la majorité des messages postés sur le même réseau social piloté par le groupe Wagner ne parlent que d’une chose : l’offensive militaire lancée en Ukraine par l’occupant du Kremlin Vladimir Poutine. Ici, on évoque des défenseurs de Kiev, la capitale, qui se rendent, submergés par l’avancée russe. Là, on décrit le matériel militaire ukrainien détruit ou saisi par les hommes de Moscou. Sur cette chaîne regroupant à ce jour près de 160 000 personnes, la guerre de l’information bat son plein.

Des unités combattantes auraient été acheminées depuis la Centrafrique pour capturer le président Zelensky

Mais à quel point le groupe Wagner est-il impliqué ? Selon une source interne citée par le quotidien britannique The Times, des unités combattantes ont été acheminées depuis la Centrafrique vers le théâtre d’opérations ukrainien, avec pour mission de s’infiltrer dans les défenses de Kiev et – entre autres – de capturer le président Volodymyr Zelensky. Certaines sources évoquent un contingent pouvant aller jusqu’à 400 hommes, d’autres estiment en revanche leur nombre à seulement plusieurs dizaines.

Bangui et Bamako au cœur de la guerre

Selon nos informations, plusieurs départs d’appareils russes – dont le plan de vol reste toutefois inconnu – ont en effet été constatés à l’aéroport de Mpoko à Bangui, et l’activité est devenue intense dans la capitale, notamment au camp de Kassaï. C’est depuis cet endroit que plusieurs hélicoptères ont décollé ces derniers mois vers Bamako pour se déployer au Mali. Le groupe financé par Evgueni Prigojine, un familier de Vladimir Poutine, dispose de plus de deux milliers d’hommes en Centrafrique, répartis entre Bangui, Berengo et l’intérieur du pays.

Nombre des combattants aguerris de Wagner ont débuté leur « carrière » dans le Donbass, en Ukraine. Le chef opérationnel du groupe et numéro deux de Prigojine, Dmitry Utkin, y a lui-même combattu. Ce néo-nazi revendiqué y aurait commandé des unités de mercenaires à la fin de 2014 et au début de 2015, sous la bannière des « Corps slaves », ancêtres officieux de Wagner. Ex-lieutenant-colonel du renseignement militaire russe (le fameux GRU), Utkin – qui a par la suite posé ses valises en Libye, au Soudan ou en Centrafrique – a donc en quelque sorte fait ses classes de mercenaire à l’est de l’Ukraine. « C’est son terrain de prédilection. Il est tout à fait logique que Moscou fasse à nouveau appel à son expertise », glisse une source sécuritaire occidentale.

Wagner n’hésite pas à se servir de la Centrafrique et du Mali pour alimenter la propagande de Poutine

L’apport de Wagner est-il uniquement militaire ? « Son impact le plus visible est en réalité sur le plan de l’information », explique un spécialiste du groupe. Ce dernier n’hésite en effet pas à se servir de la Centrafrique et du Mali pour alimenter la propagande de Vladimir Poutine. Ces derniers jours, deux faux contenus ont notamment été abondamment relayés par les médias liés au groupe et faisaient état de la reconnaissance par Bamako et Bangui des républiques de Donetsk et Lougansk, qui se sont proclamés indépendantes avec le soutien de Moscou.

La fabrique à « fake news »

Côté centrafricain, cette « information » est en réalité tirée d’un article de l’agence de presse officielle russe RIA Novosti, qui prétend relater les propos du président Faustin-Archange Touadéra, selon qui la reconnaissance des deux entités allait « sauver des vies et éviter beaucoup de violence ». Au même moment, RIA FAN, le site phare du groupe Patriot, l’entité médiatique de Evgueni Prigojine, titre : « Le président centrafricain Touadéra reconnaît Donetsk et Lougansk ». Seulement, cette information a depuis été démentie par Bangui, non sans avoir été abondamment partagée.

Au même moment, du côté de Bamako, un document contrefait circulait sur les réseaux sociaux, suggérant là aussi une reconnaissance par les autorités maliennes des deux républiques autoproclamées. Si l’origine de cette désinformation n’a pu être établie pour le moment, cette « fake news » a été là aussi abondamment relayée sur les comptes et canaux gérés par Wagner sur les réseaux sociaux, avant d’être reprise par les médias et comptes locaux favorables aux intérêts russes et, pour beaucoup, à la junte au pouvoir.

« Wagner joue sur le sentiment anti-occidental pour obtenir un élan de sympathie envers la politique de Poutine », explique un chercheur fin connaisseur du groupe. « C’est un cas d’école, explique un autre expert de Wagner et de la Russie. La doctrine russe inclut la désinformation dans les stratégies nécessaires à toute opération militaire. Chez eux, ils contrôlent l’information et, chez les autres, ils tentent de l’influencer. C’est l’un des rôles principaux de certaines unités du GRU, qui travaille en collaboration avec Wagner et le groupe Patriot de Prigojine ».