Politique

MBZ-MBS : entre Mohammed Ben Zayed et Mohammed Ben Salmane, la fin d’une idylle ?

Officiellement, les relations sont toujours au beau fixe entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Mais l’appétit régional croissant de Riyad a quelque peu rafraichi l’atmosphère entre les deux princes.

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Mis à jour le 28 février 2022 à 17:46

Le prince d’Abou Dhabi Mohammed Ben Zayed (MBZ) et le prince héritier d’Arabie Saoudite Mohammed Ben Salman (MBS). © MONTAGE JA : Adem ALTAN/AFP ; Action Press/Shutterstock/SIPA

Ce n’est pas une dispute ouverte. Reste qu’entre ces deux-là, l’atmosphère fraternelle qui a longtemps régné s’est quelque peu dissipée ces derniers mois. Même si officiellement, aucun nuage ne plane au-dessus du tandem formé par le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane Al Saoud (MBS) et celui d’Abou Dhabi Mohammed Ben Zayed Al Nahyane (MBZ), les intérêts géostratégiques divergents des États qu’ils dirigent de facto commencent à prendre le pas sur la relation personnelle. « Les causes structurelles qui ont amené il y a quelques années le rapprochement entre les deux hommes n’existent tout simplement plus », résume Umar Karim, chercheur à l’université de Birmingham et spécialiste de l’Arabie saoudite.

Yémen, Turquie…

Le premier signe de ce léger refroidissement, en forme « d’accord de désaccord », est apparu sur le terrain yéménite. Certes, l’Arabie saoudite comme les Émirats arabes unis combattent de concert les rebelles houthis, notamment lors de batailles en décembre autour des villes de Marib et Shabwa. Mais dans les faits, « Abou Dhabi soutient toujours le groupe séparatiste du Conseil de transition du Sud (STC) quand Riyad apporte son appui au gouvernement yéménite », constate la politologue yéménite Linda al-Obahi.

Les Émirats ont payé cher leur engagement contre la rébellion houthie, en essuyant des attaques de drones à Abou Dhabi en janvier. Depuis, les diplomates de Mohammed Ben Zayed s’activent pour que les États-Unis replacent les rebelles sur la liste des organisations terroristes, dont ils ont été rayés en février 2021. « Si une telle décision arrivait aujourd’hui, elle serait très mal perçue à Riyad où on n’a pas apprécié le retrait des houthis de la liste moins de deux ans après les attaques historiques contre l’Aramco », explique Quentin de Pimodan, analyste au Research Institute for European and American Studies et spécialiste du Golfe.

MBS avait besoin de MBZ pour obtenir des soutiens à Washington quand il n’était encore qu’un prince héritier aspirant

Pour Umar Karim, il faut revenir à la genèse de la relation entre les deux hommes pour comprendre ce qui se joue actuellement. « MBS avait besoin de MBZ pour obtenir des soutiens à Washington quand il n’était encore qu’un prince héritier aspirant. Et MBZ avait parié sur MBS pour se débarrasser de celui qui était alors le prince héritier désigné, Mohammed Ben Nayef, pour qui MBZ n’avait pas une grande estime », rappelle le chercheur. « Aujourd’hui, MBS contrôle quasiment tous les leviers du pouvoir en Arabie saoudite. Ses réformes auraient pu provoquer un rejet de la société mais ça n’a pas eu lieu. Le prince héritier saoudien n’a donc plus réellement besoin d’un fort soutien américain pour légitimer sa politique. D’autant que l’administration démocrate ne lui pardonnera pas l’affaire Khashoggi. »

Si l’affaire du journaliste assassiné dans le consulat saoudien d’Istanbul ne fait plus la une de la presse mondiale, elle continue d’empoisonner les relations entre Ankara et Riyad, en dépit de la volonté du président turc Recep Tayip Erdogan de solder les différends entre les deux pays, sur fond d’effondrement économique de la Turquie. « Les Saoudiens ne pardonnent pas à Erdogan la campagne médiatique qui a suivi l’affaire Khashoggi. Au-delà de la rivalité stratégique entre les deux États, il y a un contentieux personnel », estime Quentin de Pimodan.

Rivalité économique

Or, après des années de guerre froide sur fond d’hostilité à l’islam politique, Abou Dhabi a opéré une spectaculaire réconciliation avec la Turquie. Les 14 et 15 février, le président turc a ainsi été reçu en grande pompe dans la capitale émiratie. Les officiels des deux pays ont même signé une lettre d’intention portant sur la coopération de défense. Une alerte rouge pour l’Arabie saoudite qui entend devenir le seul parrain sécuritaire régional des petits États du Golfe.

« La visite d’Erdogan aux Émirats a certainement été très mal reçue à Riyad », analyse ainsi Quentin de Pimodan. Après une rencontre avec MBZ le 26 février, le petit frère de MBS et vice-ministre saoudien de la Défense Khalid Ben Salman a tweeté « Leur sécurité est notre sécurité ». « Le message est clair, selon Umar Karim : l’Arabie saoudite est la seule puissance sécuritaire légitime dans la péninsule, et la Turquie ne devrait pas être invitée à intervenir sur ces questions. »

MBS ne voit pas pourquoi les grosses entreprises étrangères s’installeraient aux Émirats plutôt que chez lui

Last but not least, sur le plan économique, le royaume s’emploie depuis 2021 à saper les fondements de la puissance émiratie. En juillet, Riyad a par exemple annoncé que les biens produits dans les zones franches de la péninsule ou liés à Israël ne bénéficieraient plus de l’accord sur la tarification douanière entre les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Des restrictions qui s’étendent notamment aux entreprises dont moins de 25 % de la main d’œuvre est locale.

« C’est une attaque directe contre les Émirats arabes unis, selon Quentin de Pimodan. L’Arabie saoudite est le plus important marché de la péninsule, MBS ne voit pas pourquoi les grosses entreprises étrangères s’installeraient aux Émirats plutôt que chez lui, où elles offriront des opportunités d’emploi aux jeunes Saoudiens », explique encore le spécialiste.