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Hapsatou Sy

Adolescente, elle servait des hamburgers pour nourrir sa nombreuse fratrie. Elle est aujourd'hui à la tête d'un business florissant dans le secteur des soins de beauté. Mais l'ambition de la jeune Peule n'est pas rassasiée !

Ce qui frappe chez Hapsatou Sy, c’est sa détermination mêlée de candeur. Pour elle, apparemment, rien n’est impossible. Chef d’entreprise à seulement 26 ans ? Pas de problème. Femme d’affaires collectionnant les téléphones portables et les projets ? Un rôle taillé sur mesure pour cette élégante jeune femme en jupe droite, chemisier cintré et escarpins. « Je reçois une cinquantaine de coups de fil par jour », s’excuse-t-elle en éteignant ses encombrants appareils. Apparemment, les affaires marchent.
Ethnicia, le centre de beauté multiethnique qu’elle a ouvert à Paris en juillet 2005, a déjà dépassé la barre des 3 500 clients. Quant au chiffre d’affaires, il a littéralement explosé : plus 400 %. Cerise sur le gâteau, de grands noms français de la coiffure l’ont approchée en vue d’éventuels partenariats qu’elle s’est offert le luxe de refuser. C’est que cette jeune Peule a toujours su ce qu’elle voulait : être seule patronne à bord.
Troisième d’une famille de huit enfants, Hapsatou est née à Sèvres, dans la proche banlieue parisienne. Son père était sénégalais et manutentionnaire. Sa mère mauritanienne et femme au foyer. Dès l’âge de 12 ans, elle a dû se trouver un « job » pour aider ses parents. Mais, surtout, pour permettre à ses frères et surs de « disposer du même confort que les autres ». La fillette fait les courses de personnes âgées et reverse 90 % de ses (modestes) gains à ses parents. Le reste, elle le garde soigneusement dans un pot caché sous son lit.

Non au bureau, oui aux ciseaux
Après un baccalauréat professionnel option secrétariat décroché entre deux services dans une chaîne de restauration rapide, Hapsatou Sy se rend très vite compte qu’elle n’est « pas faite pour travailler dans un bureau ». Elle enchaîne donc avec un brevet de technicien supérieur (BTS) en commerce international. Seule contre tous. « Mes professeurs m’expliquaient que mes chances de réussite étaient quasi nulles », se souvient-elle, sans rancune ni amertume. Mais la jeune femme n’en fait qu’à sa tête. Et poursuit son BTS en alternance chez Econocom, un grand groupe de services informatiques et télécoms. Tout en continuant à servir des hamburgers, le soir, histoire d’alimenter son compte-épargne. On n’est jamais trop prudent.
Son diplôme en poche, elle est embauchée par la Société générale, au service finances internationales. « Nous étions cinquante candidats pour le poste. Je crois que c’est mon culot qui a fait la différence. Je leur ai dit que s’ils ne m’engageaient pas, ils risquaient de s’en mordre un jour les doigts », s’amuse-t-elle.
Las, au bout d’un mois, les prêts bonifiés, les sicav et les agios ont raison de son enthousiasme. Elle comprend que la banque n’est pas faite pour elle. Quelques semaines plus tard, elle est de retour chez Econocom où, très vite, elle est nommée responsable des marchés internationaux. À 22 ans. « Une promotion largement méritée, pavoise-t-elle. J’avais remporté beaucoup d’appels d’offres et, surtout, je ne comptais pas mes heures. Travailler de 8 heures à 20 heures ne me faisait pas peur. » Dans la foulée, elle suit les cours du soir du Conservatoire national des arts et métiers et décroche un diplôme d’études supérieures économiques en commerce et affaires internationales.
En dépit de son salaire confortable, la golden girl se sent à l’étroit dans son univers professionnel et rêve de monter un centre de beauté multiethnique. Alors elle négocie son départ d’Econocom et fonde Ethnicia.
« Depuis le début des années 2000, j’avais dans l’idée de créer un lieu de beauté tout en un qui éviterait aux Parisiens de toutes origines de courir aux quatre coins de la ville pour recevoir ce genre de soins », raconte-t-elle. Un jour, durant un séjour aux États-Unis, elle pousse la porte d’un salon de beauté new-yorkais où des clients blancs, noirs et asiatiques se font coiffer côte à côte : « C’est là que j’ai eu le déclic », dit-elle.
Comme tous les natifs du Bélier, Hapsatou est impulsive. Convaincue que son idée est bonne, elle fonce. Rien ne l’arrêtera, et surtout pas les banquiers. « Ils me demandaient une caution que je ne pouvais pas fournir », râle-t-elle. À l’en croire, le système bancaire français est parfaitement hypocrite : « Il affirme que tout est possible mais ne veut prendre aucun risque avec les jeunes entrepreneurs. »
Mais mademoiselle Sy ne renonce pas. Pourquoi ne pas solliciter des aides publiques ? « Les lourdeurs administratives m’ont découragée », lâche-t-elle. Alors elle casse sa tirelire, convainc quelques amis d’en faire autant et investit toutes ses économies dans son entreprise de coiffure, soins, esthétique, relaxation, maquillage, conseil en image « Tout en un », vous dit-on. Reste à trouver un lieu. Finalement, ce sera une boutique de 120 m2 sur la très chic île Saint-Louis, au cur du Paris historique. « J’ai dû me battre, mais j’aime les montées d’adrénaline », reconnaît la jeune femme, qui, le 21 janvier dernier, a ouvert un second centre de soins de 230 m2, dans le 15e arrondissement. En septembre, un troisième devrait voir le jour dans le centre commercial du quartier d’affaires de La Défense. En attendant le quatrième. Et les autres.

Dans ses magasins, des bijoux du Kenya
Car Hapsatou Sy vient de lancer la franchise Ethnicia. Dans l’espoir de conquérir un jour, après la France, l’Europe. Ah ! Londres, Milan, Amsterdam Certes, l’intrépide entrepreneuse a peut-être un peu tendance à brûler les étapes. Mais elle en est parfaitement consciente et a la sagesse de s’entourer d’un bataillon de consultants. Des gens « posés et réfléchis » qui, dit-elle, l’aident à prendre les bonnes décisions et à canaliser son impétuosité. Sans pour autant contrarier son enthousiasme. « En France, nous avons déjà reçu une centaine de demandes de franchise. Nous les examinons une à une avec le plus grand soin, car nous ne voulons travailler qu’avec des gens qui partagent notre éthique. » Sans doute veut-elle aussi ne pas abandonner la main
Et l’Afrique dans tout ça ? Modèle d’intégration à la française, Hapsatou Sy s’en voudrait d’oublier le continent dont sont originaires ses parents. Au Kenya, par exemple, elle aide des femmes à acquérir leur indépendance financière en leur commandant des bijoux qu’elle commercialise dans ses magasins. À Dakar, elle parraine une école. « J’ai toujours voulu faire de l’humanitaire », dit-elle. Pour se donner bonne conscience ?
Quoi qu’il en soit, l’ouverture d’un Ethnicia en Afrique n’est pas à l’ordre du jour. Mais sait-on jamais ? Hapsatou serait assez du genre à déplacer les montagnes, fussent-elles celles de la beauté ! Gare, quand même, aux décisions précipitées. Un proverbe africain, justement, ne dit-il pas : faire preuve de sagesse, c’est tenir son impatience par la bride ?

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