Société

« Le Maroc doit apprendre à vivre avec le risque terroriste »

Par - Propos recueillis à Rabat par François Soudan
Mis à jour le 3 mars 2008 à 11:33

La mise au jour d’un réseau djihadiste aux surprenantes ramifications ne laisse pas d’intriguer. Avec le ministre marocain de l’Intérieur, Jeune Afrique tente d’aller plus loin dans l’exploration de ce dossier complexe. Interview.

Depuis sa révélation par le ministre de l’Intérieur lui-même, lors d’une conférence de presse, le 20 février, à Rabat, l’affaire ne quitte plus la une des journaux. Un réseau islamiste à visées terroristes, un de plus, démantelé au Maroc ? On y trouve certes ce qui fait l’ordinaire du djihadisme clandestin – armes, faux papiers, émigrés radicalisés et petits truands reconvertis -, mais aussi, ce qui est une vraie nouveauté, des leaders politiques ayant pignon sur rue, quinquagénaires apparemment respectables et respectueux des institutions, impliqués en secret dans un projet de déstabilisation à long terme du royaume dont les prémisses remontent au début des années 1990, et dont le but final (république islamique ? califat ?) demeure mystérieux. C’est tout au moins ce qu’avancent les services de sécurité marocains pour expliquer leur coup de filet des 18 et 19 février : 35 arrestations entre Casablanca, Rabat et Nador, un arsenal impressionnant saisi, un parti politique et une association dissous (voir J.A. n° 2459).

Avec Chakib Benmoussa, ministre de l’Intérieur depuis deux ans et donc directement en charge de cette affaire, Jeune Afrique tente d’aller plus loin dans l’exploration de ce dossier complexe qui a choqué les Marocains et dont la mise au jour a été accueillie par certains commentateurs avec scepticisme. Technocrate multidiplômé – Polytechnique, Ponts et Chaussées, ISCAE en France, MIT aux États-Unis -, cet homme discret et policé de 50 ans, qui, après avoir occupé le poste de directeur des routes au ministère de l’Équipement, présida la Zone franche de Tanger et les Brasseries du Maroc avant d’intégrer l’Intérieur comme secrétaire général en 2002, est un pur produit de la « génération M6 ». Autant dire qu’il est l’anti-Basri et que l’étiquette de premier flic du pays lui colle encore mal à la peau – sauf à croire que les sécurocrates, à l’instar du royaume, soient eux aussi en pleine phase de mutation.
(Cet entretien a été réalisé le 25 février au ministère de l’Intérieur, à Rabat).

Jeune Afrique : En quoi la dernière découverte d’un réseau terroriste au Maroc, qui s’est traduite par l’arrestation de trente-cinq personnes, la mise au jour de plusieurs caches d’armes et l’interdiction d’un parti politique islamiste, est-elle différente de toutes celles qui l’ont précédée ?
Chakib Benmoussa : L’imbrication entre un réseau terroriste et une formation politique légale est une nouveauté. Tout comme la nature même du projet subversif : on s’inscrit ici dans le long terme, avec une plate-forme idéologique précise. Autre différence : les individus impliqués ne sont pas des marginaux, mais sont issus de la classe moyenne. Enfin, le volume de l’argent brassé, blanchi et recyclé par ce réseau est sans précédent : 30 millions de dirhams environ [plus de 2,5 millions d’euros]. Tout cela est inédit.

Le parti Al-Badil al-Hadari, qui vient d’être interdit et dont le secrétaire général, Mustapha Moatassim, est incarcéré, servait, dites-vous, de vitrine légale au réseau terroriste d’Abdelkader Belliraj depuis plus de dix ans. Or ce parti a été officiellement reconnu en 2005 après enquête policière. Pourquoi vos services ne se sont-ils aperçus de rien ?
Cela faisait des années qu’Al-Badil demandait sa légalisation. Les services de sécurité ont toujours considéré cette association avec beaucoup de suspicion, mais sans disposer de preuves tangibles pour s’y opposer. En réalité, Al-Badil a joué sur deux registres pour obtenir sa reconnaissance : le débat sur le projet de loi, libérale, sur les partis, et le soutien à l’époque d’une grande partie de la classe politique marocaine, qui voyait en Moatassim une sorte d’islamo-gauchiste original et inoffensif. En outre, le programme développé par Al-Badil prenait bien soin de demeurer dans le strict cadre légal.

Autre nouveauté : les contacts entretenus par les dirigeants du réseau avec le Hezbollah libanais, voire avec l’Iran.
Il faut être prudent sur ce point. La stratégie sur la durée utilisée par Al-Badil peut faire penser à la taqiya, la dissimulation, chère aux chiites, une démarche explicitement revendiquée comme modèle dès 1992 par les futurs fondateurs d’Al-Badil et de son association sÂÂur Al-Haraka min ajli Al-Oumma, qui, elle, n’a jamais été autorisée en tant que parti. Mais de là à y voir une implication de l’extérieur, il y a un pas que rien dans l’état actuel de l’enquête ne permet de franchir. Idem pour le Hezbollah. Le fait que quelques membres de ce réseau aient souhaité effectuer des stages d’entraînement au sein de la branche armée du Hezbollah au Liban, où ils disposaient de contacts, ne signifie pas que ce parti soit directement impliqué.
Pourtant, parmi les personnes arrêtées figure le correspondant au Maroc d’Al-Manar, la chaîne de télévision du HezbollahÂÂ
Ce n’est pas sa qualité de journaliste, ni le média où il travaille qui sont en cause, mais son implication dans un certain nombre de projets délictueux.

C’est l’arrestation du Belgo-Marocain Abdelkader Belliraj, il y a quelques semaines, qui a fait tomber le reste du réseau. Pourquoi avoir mis la main sur lui à ce moment précis alors que vous le suiviez depuis des mois ?

Soyons clairs : le timing de ce dossier n’a rien de politique. Nous avons attendu que les pièces du puzzle soient clairement assemblées pour passer à l’action. Il n’y avait pas non plus imminence d’un passage à l’acte.

Que sait-on des cibles visées par le réseau ?
Il s’agit de personnalités politiques, de Marocains de confession juive et d’officiers supérieurs, autour desquels des études de repérage avaient été faites.

Le réseau a-t-il déjà agi au Maroc ?
Nous savons désormais que c’est l’un de ses membres qui, en juin 1996, à Casablanca, a tiré sur une personnalité de la communauté juive, Babi Azencot, le blessant grièvement. L’arme du crime a été retrouvée lors des récentes perquisitions. Des braquages ont également été commis contre des convoyeurs de fonds et des agences bancaires.

Quels étaient les liens exacts entre Belliraj, le chef opérationnel du réseau, et les politiques, particulièrement Mustapha Moatassim ?

Ils se connaissent depuis 1992, lorsque les bases du réseau ont été jetées et sa stratégie définie. Puis le contact a été maintenu, de façon plus épisodique mais continue.

Moatassim, mais aussi Mohamed el-Amine Ragala, le porte-parole d’Al-Badil, et Mohamed Marouani, le président d’Al-Oumma, tous trois arrêtés, étaient-ils au courant des projets et des cibles du réseau ?

Sans qu’ils soient eux-mêmes commanditaires ou opérateurs directs, ils étaient informés. Tout comme ils savaient que des armes avaient été introduites au Maroc et dans quel but. Cet arsenal, le plus important que nous ayons découvert depuis une quinzaine d’années, a été importé en deux vagues : 1993-1994 et 2000. Il provient de Belgique, via d’autres Maghrébins établis dans ce pays. Il est entré au Maroc par Sebta et Melilla, dissimulé dans des véhicules, et a été ensuite réparti dans des caches à Casablanca et à Nador. Toute cette information a été partagée entre les opérationnels et les politiques du réseau.

Tout de même. La rapidité avec laquelle vous avez procédé à la dissolution d’Al-Badil a surpris. C’est la première mesure de ce genre au Maroc depuis plus de trente ans !

Il fallait donner aux partis politiques un signal clair : celui de ne pas s’inscrire dans un double jeu, ni dans un processus vicié. La démocratie suppose la transparence et une règle de jeu que chacun doit respecter.

Est-ce un message pour le PJD [Parti de la justice et du développement, islamiste], dont l’un des cadres, pharmacien à Rabat, a été interpellé dans le contexte de l’enquête en cours ?

Il s’agit d’un ancien membre d’Al-Oumma, précision que le PJD a lui-même tenu à apporter. Le PJD en tant que tel n’est donc en rien visé. Quant à Al-Badil, ceux de ses dirigeants qui n’ont rien à se reprocher peuvent toujours déposer un recours devant le tribunal administratif contre la décision du gouvernement.

Le réseau avait-il prévu des attentats kamikazes ?
Pas à ma connaissance. Bien que des contacts aient eu lieu avec les principaux doctrinaires de la Salafia Jihadia et bien que Belliraj ait séjourné en Afghanistan en 2001, puis dans les maquis du GSPC algérien en 2005, les plans ne portaient que sur des assassinats ciblés. Tout au moins dans un premier temps.

Belliraj serait, selon vous, impliqué dans six meurtres et plusieurs braquages commis en Belgique et au Luxembourg entre 1989 et 2000. Pourquoi la police belge a-t-elle semblé découvrir ses activités délictueuses à partir du moment où vous l’en avez informée ?
Nous avons effectivement transmis des informations à la police belge, qui a confirmé plusieurs de ces meurtres, lesquels n’avaient pas été élucidés. Notre coopération avec Bruxelles se poursuit normalement sur le terrain judiciaire. Il est évident que les services belges connaissaient Belliraj, mais ce dernier était apparemment un professionnel de la dissimulation.

Chaque fois qu’un réseau terroriste d’envergure est mis au jour au Maroc, vous tenez une conférence de presse. Vous cherchez l’effet d’annonce ?
Nous cherchons à communiquer pour construire avec l’opinion une relation de confiance, c’est-à-dire crédible et basée sur les faits. Nous ne sommes pas naïfs : chaque annonce de démantèlement d’un réseau terroriste est immédiatement entourée d’un halo de doute. À chaque fois, des commentateurs se croient fondés à parler de fabrication, de manipulation politique de la part de l’État, de diversion, que sais-je. Il n’y a pas d’autre réponse à ce scepticisme de bonne ou mauvaise foi que la communication. Certes, l’exercice est délicat quand l’enquête suit encore son cours, mais c’est une nécessité si nous voulons éviter que les Marocains se bercent d’illusions trompeuses. La menace terroriste est un phénomène de longue durée. Il faut apprendre à vivre avec, à la gérer et à la combattre.

J’imagine qu’il est des affaires de ce type sur lesquelles vous ne communiquez pasÂÂ…
Tout finit un jour ou l’autre par tomber dans le domaine public pour la bonne raison que chaque dossier connaît un épilogue judiciaire. Cela dit, c’est vrai que nous ne convoquons pas une conférence de presse chaque fois que nous démantelons un réseau de pseudo-djihadistes en partance pour l’Irak ou le Sahel, par exemple. Le risque n’est pas de même nature que lorsque nous déjouons des projets d’attentats au Maroc.


Y a-t-il une montée en puissance du risque terroriste au Maroc ?

Cette dernière affaire nous conduit à être encore plus vigilants et certainement plus méfiants. Le risque d’infiltration d’éléments subversifs dans les associations, la société civile, les partis politiques et les institutions de l’État nécessite désormais une attention particulière.

Comment concilier ce contrôle accru avec la préservation des libertés ?

Le choix démocratique du Maroc est irréversible. Cela dit, il est certain qu’il convient d’adapter nos outils, nos modèles et nos grilles d’évaluation aux menaces nouvelles, tout en restant dans les limites du vertueux, évidemment. Le Maroc est un pays ouvert, qui a su s’adapter à la modernité. Ses services de sécurité ne peuvent plus raisonner avec des schémas issus des années 1970 et 1980. Ils doivent évoluer. D’où le plan quinquennal de mise à niveau de ces services. Et d’où le renforcement de la télésurveillance dans les grandes villes.

Comment sont traités les détenus islamistes ? Plusieurs ONG de défense des droits de l’homme estiment que leurs droits ne sont pas respectés et qu’ils sont maltraités lors des interrogatoires.
Toutes les règles en la matière sont respectées et les acteurs ont toute latitude de demander à la justice de vérifier les faits qui leur sont reprochés. Reste que, dans ce débat-là, j’ai le sentiment qu’on se focalise trop souvent sur la démarche et sur la procédure, au détriment du fond, qui est essentiel. Certes, il faut être attentif à la forme et aux garanties auxquelles chacun a droit. Mais quand c’est la stabilité du pays qui est en jeu, la hiérarchie des priorités me paraît très claire.

Êtes-vous un ministre de l’Intérieur inquiet ?

Je suis un ministre de l’Intérieur serein et vigilant.

Qu’est-ce qui pousse un chômeur de Sidi Moumen, un professeur du secondaire, une épouse de pilote de la RAM, un leader de parti, un pharmacien, que sais-je, à embrasser la cause de l’islamisme radical ?
Mais que représentent ceux dont vous parlez et qui ont choisi l’extrémisme ? Franchement, on est ici sur du marginal, du très marginal. Du marginal visible peut-être, parce que nous avons fait le choix de partager avec les Marocains les éléments dont nous disposions au lieu de les cacher. Mais du marginal.

Quel impact ont ces affaires sur la fréquentation touristique du Maroc ?

Aucun, si j’en crois ce chiffre : 13 % d’augmentation du nombre de touristes en 2007 par rapport à 2006. Et pourtant, en 2007, il y a eu l’affaire du cybercafé de Casablanca, la tentative d’attentat de Meknès, l’augmentation du niveau d’alerte. Là encore, la volonté de transparence joue un rôle positif. Les tour-opérateurs préfèrent savoir exactement à quoi s’en tenir plutôt que d’entendre un discours lénifiant – du type « tout est sous contrôle, zéro risque » – auquel ils ne croient plus.

Après la dissolution d’Al-Badil, d’autres partis islamistes légaux sont-ils dans votre collimateur ?

Ce serait pervertir le travail remarquable qu’effectuent nos services de sécurité que de l’orienter ainsi a priori en direction du PJD ou de telle autre formation islamiste reconnue. Ce qui n’empêche pas ces mêmes services d’être extrêmement vigilants vis-à-vis des mécanismes d’infiltration. Si des réseaux terroristes parviennent à infiltrer des structures de l’État – on l’a vu en 2006 avec Ansar al-Mahdi, qui avait recruté quelques militaires -, les partis, qui ne disposent pas des moyens d’autodéfense de l’État, peuvent, a fortiori, être vulnérables. Certains médias ont voulu faire l’amalgame et donner à notre démarche un sens susceptible de déboucher sur l’interdiction de toutes les formations à connotation islamiste. Ils se trompent. Nous n’en sommes absolument pas là.