Politique

Maroc : Mayssa Salama Ennaji, égérie du front anti-Akhannouch

Figure de la toile marocaine depuis bientôt dix ans, connue pour ses positions politiques parfois populistes, Mayssa Salama Ennaji est devenue le fer de lance de la contestation contre le gouvernement Akhannouch. Portrait.

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Par - à Rabat
Mis à jour le 28 février 2022 à 09:35

L’influenceuse Mayssa Salama Ennaji. © Facebook Mayssa Salama Ennaji

Le rendez-vous est donné en fin de matinée à la terrasse d’un café dans le quartier commerçant de l’Agdal, à Rabat. Mayssa Salama Ennaji, lunettes de soleil mouche rivées sur le nez, arrive avec un peu de retard, mais le sourire aux lèvres.

À peine attablée, elle est reconnue par un serveur, qui l’interpelle pour lui demander de l’aide : son frère est malade et sa famille n’a pas de quoi payer les soins médicaux, il frappe à toutes les portes « même à celle de Nabila Mounib », députée et secrétaire générale du Parti socialiste unifié (PSU).

La routine pour Mayssa Salama Ennaji, influenceuse et activiste politique, suivie par 1 381 706 personnes sur Facebook, 87 900 sur Instagram et 39 000 sur Twitter. « Dans la rue, on me reconnaît, on m’arrête pour me parler, je reçois aussi des tonnes de mails. La plupart du temps, c’est pour demander mon aide, un coup de pouce, un contact, mais je ne peux pas faire grand-chose », admet-elle.

Le 12 février, elle a enflammé le web marocain lors d’un live diffusé sur Facebook, où la jeune femme s’est ralliée à un hashtag fraîchement créé sur Twitter, #r7al_Akhannouch (« Akhannouch dégage »), devenu viral à la suite de sa diatribe. Des rumeurs font état d’un passé professionnel auprès de Aziz Akhannouch lui-même, qui l’aurait ensuite remerciée, mais l’intéressée conteste formellement et met ces bruits sur le compte de la malveillance.

Quoi qu’il en soit, dans sa vidéo, visionnée plus de 6 millions de fois, Mayssa Salama Ennaji a purement et simplement appelé le patron du RNI et actuel chef de gouvernement à démissionner, au profit de l’autre tête d’affiche du parti de la Colombe : Moulay Hafid Elalamy (MHE).

Mayssa vs Benkirane

Cette proposition détonante a certes généré le contre-hashtag « Mariez Mayssa », mais elle a aussi et surtout recueilli plus de 28 000 commentaires favorables, au point de faire réagir l’entourage de MHE, lequel a fait savoir que l’ancien ministre de l’Industrie n’est « plus du tout dans le jeu politique ».

« Je ne m’attendais pas à une autre réponse, déclare Mayssa. Mais si Akhannouch quitte le pouvoir, il faudra le remplacer par quelqu’un du RNI, le parti arrivé en tête aux élections, voilà pourquoi j’ai proposé MHE, glisse-t-elle malicieusement. Pour moi, c’est un homme d’État, compétent, qui sait se remettre en question. Et si le roi Mohammed VI le lui demande, il ne pourra pas dire non. »

De la pure politique fiction ? Qui sait ? Depuis 2011, le royaume a habitué les Marocains aux rebondissements les plus inattendus. L’offensive anti-Akhannouch de Mayssa a fait sortir un autre animal politique du bois, et non des moindres, Abdelilah Benkirane, leader du PJD et ex-chef du gouvernement (2011-2017).

Je n’ai aucun contact, aucune relation avec une entité ou un parti

Ce dernier, dont l’inimitié politique et personnelle avec Aziz Akhannouch n’est un secret pour personne, s’est montré étonnamment indulgent avec le chef du gouvernement. « Surpris » par la campagne lancée sur les réseaux sociaux, Benkirane s’est dit « contre le départ d’Akhannouch » et prêt à accorder « un an » au patron du RNI pour « trouver des solutions aux problèmes des Marocains ».

Le secrétaire général du parti de la Lampe a ensuite mis en garde contre une « opération de règlements de compte », un « complot » contre le chef de gouvernement, avant de traiter Mayssa d’« hypocrite », qui « roule pour des forces obscures ».

Difficile de ne pas se poser la question : la colère, ou plutôt la résignation d’une grande partie des Marocains est palpable, mais le fameux hashtag « Akhannouch dégage » qui a surgi sur les réseaux sociaux n’est probablement pas complètement spontané. Un coup d’œil sur les comptes qui le relaient suffit à s’en convaincre : le mot d’ordre est « boosté » par une multitude de faux comptes et de profils anonymes, des « mouches électroniques ».

Il n’est d’ailleurs pas sans rappeler une autre campagne visant Aziz Akhannouch : le boycott économique de 2018, partagé en masse par de vrais internautes, mais dont l’origine est restée un mystère. À l’époque, le PJD avait d’ailleurs été soupçonné d’avoir orchestré la campagne.

Alors pour qui roule Mayssa ? « Je n’ai aucun contact, aucune relation avec une entité ou un parti. Je dis ce que je crois, ce que je pense, et si on se sert de moi pour certains intérêts, c’est à mon insu. D’ailleurs, je ne me prive pas de critiquer ce que j’appelle la presse sécuritaire.

Quant à Benkirane, il n’a tout simplement pas supporté que je ne propose pas son nom pour remplacer Akhannouch », déclare celle qui n’a pas hésité à répondre frontalement aux attaques du PJD, dans un clash désormais culte.

Opposante numéro un ?

Au-delà du spectacle, pourquoi Mayssa est-elle devenue pratiquement l’opposante numéro un du gouvernement marocain ? Et pourquoi est-elle parvenue à générer plus d’audience que tous les partis politiques de l’opposition réunis ? La jeune trentenaire a la réponse : « Je n’ai pas voté aux élections législatives du mois de septembre, j’ai même lancé une campagne et écrit une lettre à Mohammed VI.

Selon moi, les responsables politiques qui ont échoué à mettre en œuvre des réformes profondes sont les mêmes qui prétendent maintenant réaliser le Nouveau Modèle de développement. Ces gens ont échoué et il n’y a eu aucune reddition des comptes.

La démocratie, ce n’est pas forcément réussir, mais c’est rendre des comptes, être transparent. Ce n’est pas la monarchie qui refuse le changement, ce sont les politiciens.

Le RNI m’a déjà approchée par le passé, avec un chèque de 1 million de dirhams (94 000 euros)

Actuellement, Aziz Akhannouch ne fait rien, il n’a aucune idée, il ne communique pas, il n’y a plus d’intermédiaires, et nous sommes en crise. Forcément, il y a une rupture entre le gouvernement et les gens, qui sont épuisés, lassés. Moi, ça me révolte.

Et puis je considère qu’on ne peut pas être à la fois chef de gouvernement et homme d’affaires », dit-elle avant de siroter son jus d’orange, puis d’observer un homme aux lunettes noires installé à la table d’à côté.

« Je pense qu’il écoute tout ce que je dis », ajoute-t-elle tout bas. Ses récentes positions lui ont-elles valu des remontrances ou un avertissement ? « Non, mais le RNI m’a déjà approchée par le passé, avec un chèque de 1 million de dirhams [94 000 euros]. Vous pouvez l’écrire, j’assume, lance-t-elle, je prends les choses avec légèreté. »

Anti-M20, pro-PJD

Avant d’incarner la défiance généralisée à l’égard de la chose politique, Mayssa a connu un engagement partisan. En 2006, après l’université, elle toque à la porte du quotidien arabophone Al Massae, puis du site Hespress, « pile au moment où il s’est imposé comme une référence dans tout le pays », pour écrire des chroniques et donner son avis. La jeune femme a alors la vingtaine et des idées à l’opposé de ses convictions actuelles.

Conservatrice, elle se positionne contre le Mouvement du 20-Février en 2011, car elle rejette l’union « machiavélique entre les gauchistes et Al Adl Wal Ishane [mouvement islamiste plus radical que le PJD, ndlr] » et vote pour le PJD.

J’étais jeune et je répétais bêtement ce que disaient des prédicateurs religieux

Jusqu’en 2015, Mayssa était « l’égérie des islamistes », des conservateurs et des misogynes. Les responsables politiques commencent à la suivre lorsqu’elle se prononce en faveur de la suppression des retraites pour les parlementaires et les ministres.

Avec sa plume alerte et acérée, elle va jusqu’à dénoncer en 2013 un projet de loi sur les violences faites aux femmes, retiré dans la foulée par le gouvernement. « J’étais jeune et je répétais bêtement ce que disaient des prédicateurs religieux. Avec le temps, je me suis accordé le droit de douter, de réfléchir par moi-même, de sortir du cadre religieux, et j’ai compris que ce à quoi je croyais était extrême.

Quant au PJD, j’ai compris à partir de 2014-2015 que le parti n’avait aucune compétence, qu’il s’exprimait à coups de slogans populistes, avec un discours purement religieux, qu’il n’était pas favorable au vivre-ensemble et à ceux qui ne sont pas comme eux. Et puis ils ont tout fait pour s’accrocher au pouvoir et conserver leurs places », dit-elle avec une pointe de regret.

D’ailleurs, dans la famille de cette native de Rabat, tout le monde est plutôt modéré, « sans pression ». Ses parents étaient tous les deux militaires, « mon père a toujours été contre mes choix religieux à l’époque, mais je pense que mes sœurs et moi, à l’instar de nombreuses familles marocaines, nous avons été très influencées par les chaînes de télévisions du Golfe et d’Égypte qui diffusaient un discours ultra-conservateur ».

Mais tout ça, c’est fini. Désormais Mayssa est une « libérale », et « mon père encourage tous mes engagements », affirme-t-elle. Un changement de braquet qui lui a valu des insultes, des menaces, et qui a suscité des interrogations sur sa sincérité et son équilibre « mentale ».

Ex-égérie des milieux conservateurs

Désormais, Mayssa prône une plus grande taxation des hauts revenus et des entreprises, « ces gens gagnent de l’argent grâce aux ressources du Maroc, ses infrastructures, ses travailleurs, ils doivent rendre à l’État ce qu’ils ont pris, pour que l’on puisse prendre en charge les classes sociales qui n’ont pas trouver leur place dans le système. Je suis comme Angela Merkel, en faveur d’un capitalisme social ».

Nous voulons apporter des solutions concrètes et pragmatiques dans chaque villes et villages du Maroc

Sur le chapitre des libertés individuelles, elle se contente de répondre que « tout le monde doit pouvoir vivre librement dans notre pays ».  Sur le web, certains internautes la considèrent comme une « influenceuse superficielle », « prête à tout pour la notoriété », « qui regardera la contestation sociale éclater en mangeant du popcorn ».

Et pourtant, Mayssa, qui prépare aussi un master à l’université Mohammed-V, prévoit de se lancer en politique à travers la création d’un parti. « Pour l’instant, je suis entourée d’un petit groupe d’économistes et je termine la rédaction de notre Livre Blanc, où nous présenterons notre vision. Nous voulons apporter des solutions concrètes et pragmatiques dans chaque villes et villages du Maroc.

On y va doucement, on se donne 5 à 10 ans. Si on gagne en popularité, on ira aux élections », explique t-elle, déterminée. Quant à d’éventuels généreux donateurs de l’ombre, « il y en a déjà, ce ne sont pas des politiciens. Mais, pour l’instant, je n’ai rien accepté, je ne connais pas leurs véritables intentions ».