Politique

Guinée : les caciques du régime d’Alpha Condé dans le viseur de la justice

Tibou Kamara, Ismaël Dioubaté, Mamadou Diouldé Diallo… Tous sont poursuivis pour des faits de corruption et de détournements. Lutte contre l’impunité ou chasse aux sorcières orchestrée par le chef de la junte au pouvoir, Mamadi Doumbouya ?

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Par - à Conakry
Mis à jour le 26 février 2022 à 10:57

Charles Wright, guinée conakry© DR Charles Wright, guinée conakry © DR

Sous Mamadi Doumbouya, la justice ne chôme pas. Elle est aux trousses des leaders politiques, des anciens dignitaires du régime déchu et même de la presse. Charles Wright, le nouveau (et jeune) procureur général de la cour d’appel de Conakry, n’a pas manqué de menacer au cours d’une conférence de presse de sévir contre tout journaliste qui violerait la loi dans l’exercice de ses fonctions. Pour l’heure, aucun journaliste n’est derrière les barreaux. Contrairement à certains caciques du régime du président déchu Alpha Condé.

Interpellations en série

Le directeur général de la Société des eaux de Guinée (SEG), Mamadou Diouldé Diallo, a été l’un des premiers à être interpellé, le 11 février, alors qu’il s’apprêtait à s’envoler pour l’Exposition universelle 2020 à Dubaï. Limogé le 14 février, il a été placé en détention provisoire dès le lendemain à la Maison centrale de Conakry, accusé de « détournements de deniers publics, faux et usage de faux en écriture publique et complicité ». L’agent judiciaire de l’État, Mohamed Sampil, avance la somme de 4 milliards de francs guinéens (environ 395 000 euros). Aly Touré, le procureur spécial de la Cour de répression des infractions économiques et financières (Crief), parle quant à lui d’un peu plus de 3 milliards de francs guinéens.

Créée selon lui pour « moraliser la gestion de la chose publique » par Mamadi Doumbouya, cette juridiction spéciale a ensuite convoqué, le 22 février, Ismaël Dioubaté et Tibou Kamara. Respectivement ministre du Budget et ministre d’État ainsi que conseiller personnel d’Alpha Condé, les deux hommes ont été auditionnés sur des faits présumés de « détournement de deniers publics, blanchiment de capitaux, corruption et complicité ».

À la fin de son audition, Tibou Kamara a pu rentrer chez lui, placé sous contrôle judiciaire, et Ismaël Dioubaté a été conduit à la Maison centrale de Conakry. Depuis, ce dernier a été rejoint en prison par Eveline Folla Mansardé avant que tous deux ne soient remis en liberté ce vendredi 25 février, ex-directrice des affaires administratives et financières du ministère de l’Enseignement technique et de la formation professionnelle puis par Souleymane Traoré, ancien directeur général du Fonds d’entretien routier (FER).

« Nabayagate »

Tibou Kamara, Ismaël Dioubaté et Eveline Folla Mansaré sont poursuivis dans le cadre d’un présumé scandale financier révélé en septembre 2020 et surnommé le « Nabayagate », du nom de Zenab Nabaya Dramé, l’ancienne ministre de l’Enseignement technique, de la Formation professionnelle et de l’Emploi. Cette dernière, poursuivie en qualité d’auteure principale, est soupçonnée d’avoir détourné un total de 131 milliards de francs guinéens entre 2014 et 2018. À l’étranger lors du putsch du 5 septembre, elle n’est depuis pas rentrée en Guinée. Une convocation lui a été transmise par un huissier.

Ces arrestations et emprisonnements tous azimuts ne laissent pas indifférents les Guinéens

« Il est aussi reproché à Souleymane Traoré des infractions de corruption, détournement de deniers publics, blanchiment d’argent et enrichissement illicite portant sur des montants cumulés de plus de 80 milliards de francs guinéens », insiste le procureur Touré.

Ces arrestations et emprisonnements tous azimuts ne laissent pas indifférents les Guinéens. Certains saluent ce qu’ils voient comme une lutte contre l’impunité, d’autres regrettent la « théâtralisation » qui accompagne la gestion des différentes affaires.

« Justice spectacle »

« S’il faut saluer cet engagement à aller plus loin dans la moralisation de la vie publique, il est absolument primordial de respecter les procédures judiciaires et la présomption d’innocence des prévenus, rappelle Souleymane Camara, un cadre de l’ancien parti au pouvoir, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG Arc-en-ciel). Il est impératif que les mis en cause puissent se défendre librement. La justice spectacle devrait faire place à des processus plus sereins, à même de favoriser l’émanation de la vérité ».

« Pourquoi mettre en détention certains inculpés alors même qu’ils ne sont ni jugés ni condamnés pour l’instant ? s’interroge ainsi Souleymane Camara. Cela ne biaise-t-il pas d’avance la procédure ? » Pour Mohamed Sampil, il n’y a là rien d’inhabituel : « Cela relève de l’appréciation souveraine du juge et dépend de la gravité des faits. Il faut éviter que les suspects puissent effacer les preuves ou influencer des témoins ».

Certains suspects auraient été incarcérés sans être véritablement auditionnés

Une source proche des prévenus souligne néanmoins des anomalies dans la procédure. Les documents de voyage de tous les inculpés, même ceux restés libres, ont en effet été saisis. Toujours selon cette source, certains suspects ont aussi été incarcérés sans être véritablement auditionnés : on leur a juste demandé de décliner leur identité et les salaires auxquels ils étaient payés. Les avocats de la défense espèrent obtenir la libération de leurs clients, notamment celle d’Evelyne Folla Mansaré, mère d’un bébé malade âgé de six mois.

Chasse aux sorcières ?

Lorsqu’il a reçu les membres de l’ancien régime au lendemain de son putsch, Mamadi Doumbouya avait assuré « qu’il n’y aura pas de chasse aux sorcières », mais aussi que « la justice sera la boussole de chaque Guinéen ». Le 17 février, le procureur spécial auprès la Crief a transmis au directeur central des investigations judiciaires de la gendarmerie nationale « la liste des membres du gouvernement déchu après les événements du 5 septembre 2021 contre lesquels il existe des indices sérieux ».

Dans ce courrier consulté par Jeune Afrique, Aly Touré demande d’interpeller les intéressés sur des faits de détournements de deniers publics, enrichissement illicite, blanchiment d’argent, corruption et complicité, d’en dresser procès-verbal et de lui communiquer la procédure. Qui est concerné ? « Tous les membres de l’ancien gouvernement », répond-il.

« Ce serait une chasse aux sorcières ! s’étonne une ancienne ponte du régime Condé. D’autant qu’il y a des ministres qui n’ont fait que sept mois de gestion et d’autres qui avaient des portefeuilles modestes comme le secrétaire aux Affaires religieuses. »

Le cas spécifique de Mariama Camara, ancienne directrice de la Société guinéenne de palmiers à huile et d’hévéa (Soguipah) et ministre du Commerce sous Alpha Condé avait déjà fait grand bruit avant le putsch. « Son dossier qui était pendant devant le tribunal de Kaloum a été transmis à la Crief. On parle d’un détournement de 20 millions de dollars. Que je sache, l’affaire est sur le bureau du procureur, qui devrait éventuellement la transmettre à la chambre d’instruction », précise l’agent judiciaire de l’État Mohamed Sampil. Selon le procureur spécial, Aly Touré, des procès s’ouvriront « bientôt ».