Politique

Sénégal : le Parti socialiste touché mais pas coulé

Alors qu’il n’a remporté qu’une poignée de communes lors des élections locales du 23 janvier, l’ancien parti unique est encore un peu plus fragilisé au sein de la coalition de Macky Sall. Peut-il trouver un nouveau souffle ?

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Mis à jour le 28 février 2022 à 12:43

Aminata Mbengue Ndiaye, secrétaire générale du Parti socialiste © SEYLLOU DIALLO/AFP

À Dakar, le Parti socialiste (PS) est à l’image de sa patronne, Aminata Mbengue Ndiaye : en perte de vitesse. Celle qui préside également le Haut conseil des collectivités territoriales (HCCT) vit des moments d’incertitude depuis la défaite de la coalition « Jammi Sénégal », qu’elle a soutenue dans son fief de Louga. Contre l’avis de plusieurs caciques de la coalition de Macky Sall, Benno Bokk Yakaar (BBY), l’ancienne ministre de l’Élevage avait décidé à la dernière minute de soutenir cette liste dissidente conduite par Mamour Diallo, ancien directeur des Impôts et domaines.

Sans succès. Son champion a perdu face à Moustapha Diop, le ministre de l’Industrie et maire sortant investi par BBY dans cette ville située au nord-ouest du Sénégal. « En tant que présidente de la troisième institution du pays, elle aurait dû rester dans les rangs. C’est une faute politique et cela va se payer cash », peste un membre du Parti socialiste (PS) qui a requis l’anonymat.

La faute d’Aminata Mbengue Ndiaye

Pouvait-il en être autrement ? C’est un secret de polichinelle au sein de la majorité présidentielle : Aminata Mbengue Ndiaye et Moustapha Diop ne s’apprécient pas du tout. Pour se plier à la volonté du chef de l’État, qui avait tranché en faveur du coordonnateur de l’Alliance pour la République (APR, parti présidentiel), la patronne du PS réclamait beaucoup plus que les trois places que voulait bien lui concéder le parti présidentiel sur la liste des municipales. « Ils sont comme chiens et chats. Mais il aurait été plus sage de s’en remettre à l’arbitrage de Macky Sall », explique notre source au sein du PS.

Le PS a perdu beaucoup de forces ces dernières années à cause d’un manque de leadership

Avec cette faute d’Aminata Mbengue Ndiaye, le Parti socialiste est encore un peu plus fragilisé au sein de la coalition au pouvoir. Le poids électoral de l’ancien parti unique, qui a gouverné le pays pendant près de quarante ans, ne cesse en effet de s’éroder au fil des élections. À l’issue des locales du 23 janvier, il a encore perdu du terrain. Alors qu’il en comptait plus d’une cinquantaine dans son giron en 2014, il ne contrôle aujourd’hui plus que 23 communes, dont les deux plus importantes de la capitale sénégalaise : Dakar-Plateau et Grand-Dakar.

« Certes nous n’avons pas atteint nos objectifs, mais nous demeurons la deuxième force politique du pays après l’APR », se console Abdoulaye Vilane, porte-parole du parti. Mais Mamadou Wane, secrétaire national adjoint à la vie politique du parti, reconnaît « que le PS a perdu beaucoup de forces ces dernières années à cause d’un manque de leadership ». Il accuse Aminata Mbengue Ndiaye de maintenir le statu quo pour ne pas renouveler les instances dirigeantes.

Le PS et l’AFP, coquilles vides ?

En 2019, cette dernière avait pris les rênes de l’appareil politique à la mort du leader charismatique Ousmane Tanor Dieng et, par ricochet, l’avait remplacé à la tête du HCCT. « Elle n’était pas préparée à assurer ces fonctions. Sa mission première était d’installer un nouveau bureau pour donner un nouveau souffle au parti et renforcer sa légitimité. Mais rien a été fait. Nous ne nous sommes pas réunis depuis plus de deux ans et nous payons aujourd’hui les pots cassés », affirme Mamadou Wane, pour qui le manque de légitimité de l’équipe dirigeante contribue à affaiblir le PS vis-à-vis des autres alliés de la coalition au pouvoir, au premier rang desquels l’APR. « Nous ne nous exprimons plus sur les grandes questions nationales. Nous sommes peu audibles, phagocytés par un parti présidentiel hégémonique qui ne donne pas assez de places à ses alliés », insiste cet ancien conseiller municipal à la mairie de Dakar.

On oublierait presque l’époque – pourtant pas si lointaine – lors de laquelle le Parti socialiste mobilisait encore. Lors de la présidentielle de 2012, Ousmane Tanor Dieng avait terminé quatrième avec 11 % des suffrages, juste derrière Moustapha Niasse de l’Alliance des forces de progrès (AFP) et ses 13 %. En se réunissant au sein d’une coalition politique d’envergure au second tour contre Abdoulaye Wade, ils avaient permis à Macky Sall d’accéder à la magistrature suprême. « Aujourd’hui, ces deux partis ne sont plus que des coquilles vides du fait de leur alliance avec Macky Sall », commente Mohamed Gueye, directeur de publication de Quotidien, l’un des journaux les plus lus à Dakar. « Nous ne sommes pas dilués ou phagocytés par l’APR, rétorque Abdoulaye Vilane. Nous avons consenti librement à être dans cette coalition et nous assumons nos choix et les résultats de notre compagnonnage avec BBY ».

Macky Sall ne prendrait pas le risque de nous sortir du gouvernement à quelques mois des législatives

Reste que dans les faits, les maires socialistes ont dû laisser leur place à des candidats imposés par Macky Sall dans plusieurs communes. Comme à Golf Sud, dans le département de Guédiawaye, où Aïda Sow Diawara, la maire socialiste sortante, a été écartée au profit de Lat Diop, le directeur général de la Lonase. Abdoulaye Vilane lui-même a dû renoncer à son poste de maire à Kaffrine au profit d’Abdoulaye Seydou Sow, le ministre de l’Urbanisme.

Départ de jeunes cadres

Ces divergences de points de vue, simples en apparence, révèlent en réalité le climat de défiance qui prévaut à l’intérieur du parti envers l’équipe dirigeante. « Certains cadres sont fidèles à l’actuelle secrétaire générale. Mais d’autres voudraient un rajeunissement des instances du parti », confie un militant. « Nous sommes conscients qu’il faut renouveler le bureau et encourager une solidarité intergénérationnelle. Mais cela ne sera pas la foire d’empoigne », met en garde le porte-parole. Les soubresauts de 2014 marqués par la dissidence de Khalifa Sall sur fond de guerre politico-judiciaire ont laissé des traces.

Après le départ de l’ancien maire de Dakar, plusieurs jeunes cadres ont quitté le Parti socialiste. Regroupés au sein de la grande coalition de l’opposition Yewwi Askan Wi construite autour d’Ousmane Sonko et du leader du mouvement Taxawu Sénégal, ils ont contribué au revers cuisant de la coalition au pouvoir dans des bastions clés comme Dakar, où Barthélémy Dias a triomphé face à Abdoulaye Diouf Sarr, le ministre de la Santé – lequel a par ailleurs perdu son fief de Yoff au profit de Seydina Issa Laye Sambe, jeune socialiste de 34 ans. Ou comme Thiès, où Babacar Diop, qui a fait ses armes au sein du PS, a infligé une défaite à Yankhoba Diattara, ministre de l’Économie et coordonnateur local de Rewmi.

Pour autant, selon Mamadou Wane, le recul électoral du plus vieux parti du Sénégal ne menace pas sa participation au gouvernement, où il compte deux ministres. Lesquels, contrairement aux candidats du parti Rewmi d’Idrissa Seck, président du Conseil économique, social et environnemental (CESE), ont gagné dans leurs fiefs respectifs. Alioune Ndoye, le ministre de l’Économie maritime, a réussi à rempiler à la tête de la commune de Dakar-Plateau. Et dans la région de Kaolack, la liste soutenue par Serigne Mbaye Thiam, le ministre de l’Eau, a remporté la commune de Keur Madiabel. « Le Parti socialiste représente symboliquement quelque chose. Le président Macky Sall ne prendrait pas le risque de remettre en cause sa coalition en nous sortant du gouvernement à quelques mois des législatives. »