Politique

Maroc-France : de Brigitte Macron à Dominique de Villepin, sur qui Mehdi Qotbi s’appuie pour faire le pont entre Rabat et Paris

Peintre de profession et lobbyiste dans l’âme, le président de la Fondation nationale des musées est un intermédiaire de poids entre l’Hexagone et le royaume depuis qu’il a fondé, en 1991, le Cercle d’amitié franco-marocaine.

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Mis à jour le 28 février 2022 à 11:25

Le réseau parisien de Mehdi Qotbi. © Montage JA

Au Maroc comme en France, Mehdi Qotbi connaît tout le monde et tout le monde connaît Mehdi Qotbi. Artiste-peintre célébré pour ses toiles où des calligraphies de lettres arabes se répètent à l’infini, dans un enchevêtrement poétique qui n’est pas sans rappeler la céramique persane antique, le président de la Fondation nationale des musées est un personnage haut en couleurs doublé d’un lobbyiste aux qualités reconnues même par ses plus vifs détracteurs.

Cet ancien professeur de dessin et d’arts plastiques, qui a enseigné pendant près de trente ans au sein du groupe scolaire La Rochefoucauld (établissement privé catholique du 7ème arrondissement de Paris), a notamment eu pour élèves les enfants de François Fillon, le fils de Dominique de Villepin, la fille d’Alain Juppé ou encore le fils de Claire Chazal et Patrick Poivre d’Arvor.

Porté par la confiance que lui a accordée le roi Mohammed VI, dont il ne cesse de louer l’engagement pour la culture et le continent, il s’est appuyé sur ce réseau d’amitiés haut placées pour faire venir au Maroc des expositions d’envergure internationale : César, Giacometti, Picasso, Delacroix, Monet… Des œuvres que seuls ceux qui avaient la possibilité de voyager dans les grandes capitales européennes pouvaient voir jusque-là, et qui ont été rendues accessibles à tous les Marocains, quel que soit leur statut social. Une première sur le continent.

Né en 1951 à Rabat, dans le quartier populaire de Takaddoum – qui n’était alors qu’un bidonville –, Mehdi Qotbi a grandi dans une famille démunie « matériellement et émotionnellement », comme il l’a raconté avec franchise dans son livre Palette de vie en 2007. Le cours de son existence bascule le jour où, adolescent fasciné par le costume militaire et désireux de trouver une place de « bonne » à sa sœur, il se présente au domicile de Mahjoubi Aherdane, alors ministre de la Défense. Ce dernier, touché par le culot de ce garçon volubile, le prend sous son aile et le fait entrer à la très prestigieuse Académie militaire de Kénitra. Un passage bref, mais qui permettra à Qotbi de trouver sa vocation : la peinture.

S’ensuivent alors une série de rencontres, fortuites ou provoquées, qui mèneront le jeune homme des Beaux-Arts de Rabat à ceux de Toulouse, puis à Paris, où il parvient à se faire un nom. Dans les années 1980, c’est un artiste-peintre reconnu, marié à Françoise Le Boulenger, maître-relieur, et père de deux filles, qui reçoit dans son très élégant appartement du 16e arrondissement le tout-Paris, réunissant des personnalités aussi différentes que l’écrivain François Nourrissier, le peintre Guy de Rougemont, l’autrice Régine Desforges, Dominique de Villepin, Frédéric Mitterrand ou Hubert Védrine. Ce qui fera dire à Pierre Bérégovoy, à l’occasion de la remise à Mehdi Qotbi en 1991 de l’insigne de chevalier des Arts et des Lettres : « Cher Mehdi, vous constituez un pont entre l’Orient et l’Occident, le Nord et le Sud, la France et le Maroc ».

Une analyse partagée par Moulay Ahmed Alaoui, alors ministre d’État et patron du groupe de presse Maroc-Soir – et par ailleurs père de Abdelmalek Alaoui, aujourd’hui président de l’Institut marocain d’intelligence stratégique, et cousin du roi Hassan II. Quelques semaines plus tard, au moment de la crise entre Paris et Rabat provoquée par la parution du livre de Gilles Perrault Notre ami le roi, il souffle à Mehdi Qotbi l’idée de créer le Cercle d’amitié franco-marocaine.

Passé le « PerraultGate », cet outil informel de rapprochement entre les deux pays perdurera. « La relation qui unit le Maroc et la France est forte et s’inscrit dans la durée, estime Mehdi Qotbi. S’il y a eu des périodes de froid, des tensions, comme dans un couple ou une amitié, ça ne change en rien les sentiments profonds qui lient les deux parties. Mais comme dans toute relation, il faut savoir s’adapter à l’évolution de son partenaire. Le Maroc d’aujourd’hui n’est pas celui des années 1980. Il ne peut plus accepter d’être sous tutelle et aspire à une relation plus équilibrée ». Dans cette perspective, ce fervent patriote n’hésite pas à mettre son puissant réseau au service de la cause marocaine.

Entre le président de la Fondation nationale des musées et l’épouse d’Emmanuel Macron, il y a eu une sorte de coup de foudre amical qui s’est produit dès la première visite du couple présidentiel dans le royaume, en juin 2017, peu de temps après l’élection du chef de l’État français. La première dame s’était rendue au musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain de Rabat, où elle avait particulièrement apprécié la scénographie de l’exposition « Face à Picasso ».

Outre cet intérêt pour la culture, Mehdi Qotbi partage avec Brigitte Macron, qui fut longtemps professeure de lycée, la passion de l’enseignement. Leur premier contact a été suivi de rencontres, d’appels téléphoniques et de SMS réguliers.

Né lui aussi à Rabat, l’ex-Premier ministre français et ancien ministre des Affaires étrangères fait partie du cercle d’amis proches de Mehdi Qotbi. Leur relation ne s’est pas nouée dans les salons parisiens mais dans un avion : en 1984, alors qu’il part exposer à New York, le Marocain se retrouve par hasard assis à côté du Français. Après une longue discussion autour de la littérature et des arts, Dominique de Villepin l’invite à passer le week-end chez lui.

« Le dimanche, on était au bord de la plage et il m’a fait lire sa poésie. Je trouvais ça extrêmement intéressant. Il m’a dit : “Prends-les, tu en fais ce que tu veux”», se souvient l’artiste-lobbyiste, qui lui a trouvé un éditeur. Depuis, les deux hommes ne sont plus jamais séparés.

Mehdi Qotbi considère l’ancien ministre de l’Intérieur de Nicolas Sarkozy comme un frère. Au début des années 1970, lorsque l’artiste était encore étudiant « sans le sou » aux Beaux-Arts de Paris, la grand-mère de Brice Hortefeux, qu’il avait rencontrée dans un train, l’a aidé à de nombreuses reprises. Elle l’a également plusieurs fois invité à séjourner dans sa maison de vacances.

Aujourd’hui, ce lien quasiment d’ordre familial se perpétue avec Brice Hortefeux, avec lequel le président de la Fondation nationale des Musées déjeune ou dîne régulièrement, et qui compte parmi les amis les plus fidèles du Maroc en France.

Le réseau de Mehdi Qotbi dans les cercles parisiens s’étend également à la nouvelle génération de politiciens qui montent, à gauche comme à droite.

Parmi eux, Geoffroy Didier, 45 ans, député européen depuis 2017 et pilier de l’équipe de campagne de Valérie Pécresse, candidate des Républicains à la présidentielle d’avril. Celui-ci fut son élève au lycée La Rochefoucauld et ils ont depuis gardé le contact. Les deux hommes se rencontrent régulièrement.

Mehdi Qotbi a également tissé des liens avec de grandes figures du milieu des affaires. Parmi ses amis les plus fidèles, on trouve Sidney Toledano, PDG du groupe de luxe LVMH et ancien patron de Dior (de 1998 à 2018). Tous deux se connaissent depuis plus de trente ans et partagent la passion des arts.

Né en 1951 dans la ville blanche, cet ancien du lycée Lyautey n’est autre que le fils de l’industriel Boris Toledano, ancien président de la Communauté juive de Casablanca, décédé en 2016. Aux côtés de Serge Haroche, Prix Nobel de physique, et du publicitaire Richard Attias, il compte parmi les juifs marocains les plus influents, qui pourraient jouer à l’avenir un rôle important dans les relations du royaume avec la France et Israël.

Longue de plus de trente ans, l’amitié de Mehdi Qotbi et Jack Lang a grandi au fil de collaborations et d’événements organisés ensemble. La plus récente : la mise à disposition par l’Institut du monde arabe (IMA), présidée par l’ancien ministre de la Culture de François Mitterrand, des chefs-d’œuvre de sa collection unique de peintres arabes dans le cadre d’une exposition itinérante prévue cette année dans plusieurs villes marocaines.

Une première dans le monde arabe, que la Fondation nationale des musées doit en grande partie à cette proximité entre les deux hommes. Mehdi Qotbi et Jack Lang se parlent au téléphone au moins une fois par semaine, quand ils ne déjeunent pas ou ne dînent pas ensemble à Paris, Rabat ou Marrakech.