Politique

Maroc-Algérie : pourquoi le royaume se dote d’une zone militaire à sa frontière orientale

Dans un contexte de fortes tensions avec Alger, les Forces armées royales (FAR) ont récemment inauguré la « zone Est », à la frontière orientale du royaume. Confiée au général de division Mohammed Miqdad, qui bénéficie de la confiance du Palais, cette nouvelle région militaire est censée offrir plus de fluidité et de liberté d’action à l’armée. « Jeune Afrique » fait le point.

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Mis à jour le 25 février 2022 à 14:46

Le général de corps d’armée Belkhir El Farouk (à g.) et le général de division Mohammed Miqdad. © DR

Le 5 janvier a eu lieu à Errachidia la cérémonie d’investiture du premier commandant de la Zone Est, le général de division Mohammed Miqdad. L’événement a été présidé par le général de corps d’armée Belkhir El Farouk, lui-même nommé le 13 septembre 2021 au poste d’Inspecteur général des Forces armées royales (FAR), une désignation qui s’est accompagnée de l’annonce par les FAR de la création d’une nouvelle zone militaire, située près de la frontière algérienne.

A priori, rien ne prédestinait ce Doukkali originaire d’El Jadida, issu d’une famille sans tradition militaire spécifique, à un tel parcours. Pour Abdelhamid Harifi, chercheur dans le domaine de la défense, cette nomination est le couronnement d’une « brillante carrière militaire ». Diplômé de l’Académie militaire de Meknès, Mohammed Miqdad a rejoint les rangs des FAR dans les années 1980.

Vétéran taiseux et loyal

Mohammed Miqdad a participé à la guerre du Sahara opposant le Maroc au Polisario et œuvré à la construction du mur des sables, achevé en 1987. Ce vétéran, blessé à plusieurs reprises au cours d’opérations militaires dans la région Sud, a même « survécu à l’explosion d’une mine terrestre », selon une source sécuritaire.

La revue des FAR, rapportant l’information dans son dernier numéro, a insisté sur « la confiance placée en lui » par le roi Mohammed VI, chef d’état-major. Ceux qui ont côtoyé le général Miqdad décrivent un homme qui « travaille en silence et avec dévouement ».

Au gré des différents postes de responsabilité qu’il a occupés dans la Zone Sud du pays, il a su imposer le respect, notamment auprès des jeunes recrues. Un ex-caporal passé sous ses ordres entre 2003 et 2004, à Oued Eddahab, se souvient d’un « grand homme » aussi « inspirant » que « patriote ». Cet ancien militaire qui a fini par quitter l’armée précise que celui qui était alors « son colonel » « n’a jamais été comme les autres ».

Il s’agit de se prémunir contre le terrorisme, les différents trafics et l’immigration, face à un certain laxisme algérien »

Selon Mohamed Chiker, spécialiste des questions militaires, « Miqdad et El Farouk sont des profils rares dans le royaume. Le nombre d’officiers supérieurs est assez faible depuis quelques années ». Les deux militaires, aussi discrets l’un que l’autre, ont travaillé ensemble au sein de nombreuses unités. Pendant un certain temps, Mohammed Miqdad a d’ailleurs assumé la présidence du secteur militaire de Laâyoune-Sakia El Hamra, sous les ordres de l’actuel commandant du Sud, Belkhir El Farouk, signe d’une proximité de longue date.

Zone Sud, Zone Est, même combat

Jusqu’à présent, le Maroc ne disposait que d’une seule zone militaire, située au Sahara, dont une partie du territoire est toujours disputé avec le Polisario. Pour expliquer la création de cette nouvelle entité dans l’est du pays, les sources officielles évoquent la nécessité de « s’assurer de la cohérence du commandement, du contrôle et du soutien des composantes terrestres, aériennes et maritimes des FAR ».

En clair : les trois secteurs militaires qui s’articulent autour des villes d’Oujda, d’Errachidia et de Ouarzazate intègrent ce nouveau commandement de la Zone Est. Une sorte de régionalisation en somme, où le nouveau commandement à Errachidia s’occupera principalement de « l’opérationnel et de la tactique », l’état-major à Rabat se consacrant désormais exclusivement à la stratégie militaire.

Selon Abdelhamid Harifi, le projet d’établissement de cette zone « ne date pas d’hier ». Mais sa « concrétisation a été freinée par la situation au Sahara et la trésorerie de l’État ».

Un outil défensif ?

Abdelhamid Harifi explique cette décision par la volonté du Maroc de « protéger son territoire », d’une part, et de « prémunir ses intérêts économiques contre le terrorisme, les différents trafics et l’immigration, face à un certain laxisme algérien », d’autre part. Il ajoute qu’à l’avenir cet outil défensif pourrait même être équipé d’un système de surveillance électronique, comme celui déjà installé au Sahara.

De son côté, Mohamed Chiker penche plutôt pour une « réaction aux provocations du voisin algérien ». Selon lui, l’expulsion en mars dernier de paysans marocains à la frontière algérienne, la « guerre » médiatique menée par Alger contre le royaume et le rapprochement entre le Maroc et Israël expliquent le renforcement des frontières. D’après le spécialiste, il s’agirait donc « d’anticiper un mouvement hostile ».

Des deux côtés de la frontière, c’est donc la dissuasion et la logique d’intimidation qui continuent de prévaloir

Cette analyse, largement relayée au Maroc, est toutefois nuancée par les cercles proches des FAR, dont la doctrine se veut avant tout « défensive », rappelle Harifi. Le chercheur – qui ne croit pas au scénario d’un conflit ouvert avec le voisin algérien – note par ailleurs qu’à l’est « sur le terrain, l’atmosphère et le quotidien n’ont pas changé depuis quarante ans », et précise que « l’Algérie ne conduit aucun mouvement de troupes suspect à la frontière ».

Moins d’un mois après avoir rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc, le 24 août dernier, Alger avait également fermé son espace aérien aux avions marocains. Officiellement, du côté marocain, ces décisions unilatérales, bien que « regrettables », n’appelleraient « aucune réaction militaire ». Des deux côtés de la frontière, c’est donc la dissuasion et la logique d’intimidation qui continuent de prévaloir. Une guerre psychologique en somme.

Course à l’armement

Depuis plusieurs années, les deux voisins renforcent leur puissance de feu, avec une artillerie de plus en plus sophistiquée. En juin dernier, l’Algérie a signé un contrat d’achat d’armement de 7 milliards de dollars avec la Russie. Un accord qui inclut un nouvel escadron d’avions bombardiers de type Mig-29 M2, deux nouveaux sous-marins « Kilo », en plus de missiles anti-aériens russes S-300 VM et prochainement de S-400.

Il semblerait qu’aucune unité lourde ou base stratégique marocaine ne soit installée sur la frontière orientale

De son côté, le Maroc profite du rétablissement de ses relations avec Israël pour multiplier les acquisitions militaires. Dernier achat en date du royaume : le MX-Barak, considéré comme le meilleur système de défense anti-missile au monde.

Toutefois, il semblerait qu’aucune unité lourde ou base stratégique marocaine ne soit installée sur la frontière orientale, une zone où elles seraient dangereusement exposées. Selon un spécialiste des questions militaires, « le Maroc dispose seulement d’unités chargées de la surveillance sur la frontière, de Saïdia jusqu’au Sahara ».

L’installation, en mai 2020, de l’unité logistique de Jerada, dans la forêt de Beni Yaala, à 38 kilomètres de la frontière avec l’Algérie, avait provoqué la colère d’Alger, qui redoutait l’installation d’une structure dédiée à « l’espionnage électronique […] avec l’aide des Israéliens ». Les FAR ont depuis bien précisé qu’il s’agissait d’une simple caserne.

Plusieurs échos ont fait état de la possible construction, dans les années à venir, d’une base militaire près de l’aéroport Al Araoui, à Nador, pour accueillir des avions de chasse F-16, des Mirage 2000 et des drones. Une rumeur, selon une source sécuritaire : « Les aéroports du royaume peuvent abriter des détachements des FAR, sans pour autant devenir de véritables bases. »