Politique

Cameroun – Titus Edzoa : « Le pays ne sait plus où il va »

Huit ans après sa libération au terme de dix-sept années de prison, l’ancien secrétaire général de la présidence camerounaise dresse un tableau apocalyptique de son pays.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 27 février 2022 à 09:55

Titus Edzoa, à Paris, le 4 décembre 2019. © Vincent Fournier/JA

En 2018, dans un ouvrage au vitriol intitulé Combat pour mon pays, il décrivait un Cameroun qui avait perdu toute crédibilité et respectabilité. Aujourd’hui, Titus Edzoa, 77 ans, choisit de célébrer le huitième anniversaire de sa sortie de prison en enfonçant le clou.

Accusé officiellement de détournement de fonds publics et détenu dans les sous-sols du secrétariat d’état à la Défense pendant dix-sept ans, le chirurgien alerte sur la situation du Cameroun, qu’il juge extrêmement préoccupante. Celui qui dit avoir pardonné après s’être mentalement libéré, depuis fort longtemps, du « joug mortifère de [ses] bourreaux » , assure s’exprimer sans acrimonie aucune.

Petites manœuvres

Premier objet de son courroux : la « regrettable, abominable et interminable » guerre civile fratricide qui a cours dans les régions anglophones. Maladroitement induite par l’incapacité des Camerounais à assimiler les notions essentielles d’unité et de diversité, cette guerre lui apparaît comme la preuve la plus tangible que « le pays a perdu le cap et ne sait plus où il va ».

Pourtant, poursuit Edzoa, un décret présidentiel annonçant à la fois la fin de la guerre et l’ouverture de négociations suffirait à mettre fin au conflit. De son point de vue, un tel décret se révélerait bien plus efficace que la grand-messe stérile qu’a été le grand dialogue national, organisé en 2019 par le pouvoir en l’absence des principaux protagonistes.

Selon Titus Edzoa, le régime perpétue des erreurs commises par le passé, lesquelles donnent aux anglophones le sentiment d’être des citoyens de seconde zone. « Comment expliquer, par exemple, que les cinq premières personnalités de l’État dans l’ordre protocolaire soient toutes francophones, le Premier ministre, seul anglophone, n’arrivant qu’en sixième position ? »

La politique n’est pas un pugilat, et les divergences ne doivent pas se régler devant la justice

Il dénonce pêle-mêle « l’affadissement des institutions républicaines », « l’enrichissement à tout crin » de quelques citoyens, « sans effort et à la hâte, pour une jouissance ostentatoire », la corruption, endémique, qui sévit dans une impunité déconcertante.

« Suicide assisté »

Protagoniste d’une véritable saga judiciaire, engagée tout juste deux jours après qu’il eut annoncé sa candidature à la présidentielle de 1997, Titus Edzoa critique également l’emprisonnement des militants du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC, de Maurice Kamto) – qu’il qualifie de « petites manœuvres qui font du Cameroun un pays primaire » – et invite à les libérer sans délai.

« La politique n’est pas un pugilat, mais un combat d’idées, et les divergences ne se règlent pas devant la justice », lance-t-il. Les médias aussi en prennent pour leur grade : Edzoa fustige leur « logorrhée permanente, [qui embarrasse] les consciences de futilités ». Pour l’ancien secrétaire général de la présidence, la cause est entendue : « Le Cameroun, à l’agonie, s’abandonne à un suicide assisté et il n’y fait plus bon vivre », tous les indicateurs étant au rouge.

Dauphins autoproclamés

La raison principale de cette longue agonie ? « L’interminable et pitoyable transition » à laquelle l’on assiste. Le président Paul Biya, 89 ans, étant en retrait, ceux qui disposent d’une once de pouvoir en abusent en recourant à des méthodes d’intimidation. « La société camerounaise est ainsi devenue une société d’une extrême violence, où nul n’est à l’abri. Les Camerounais ne se sentent pas gouvernés », explique Titus Edzoa, qui raille au passage « les dauphins ex-nihilo autoproclamés, [qui] jaillissent de partout et de nulle part, scandant sans vergogne, dans une insolence indécente et avec un mépris inqualifiable, le trépas imminent [du président]. »

Nous essayons de sauver le parti des barons locaux

À ceux qui s’étonnent d’une telle charge émanant d’un membre du Rassemblement démocratique du peuple camerounais [RDPC, au pouvoir], il oppose la fidélité de ses convictions et son appartenance à l’aile dissidente du parti – qui, selon lui, reste minoritaire parce que beaucoup n’ont pas le courage d’afficher leur opinion.

Pas question, pour Titus Edzoa, de tourner le dos au RDPC (dont il est l’un des fondateurs) au motif qu’il y aurait quelques « perturbateurs » : « Nous essayons de sauver le parti du comité central et des barons locaux qui, dans le climat de déliquescence qui prévaut, étendent leurs tentacules pour asseoir le petit brin de pouvoir qui leur permet de survivre. »

Bientôt candidat ?

Un groupe de réflexion, des propositions, différentes actions sur le terrain… Titus Edzoa songerait-il à se porter candidat à la magistrature suprême en 2025 ? Il jure ne pas en faire une obsession : « Faire de la politique ne se résume pas à tenter de briguer un mandat présidentiel. »

Sa préoccupation de l’heure, c’est, jure-t-il, l’immense gâchis qui s’étale devant ses yeux, dans un pays doté d’un énorme potentiel. Il se dit partagé entre tristesse et satisfaction. D’un côté, il est navré d’avoir eu raison il y a vingt-cinq ans, toutes les défaillances qu’il relevait alors étant plus que jamais d’actualité. De l’autre, il se satisfait de ce qu’une grande partie des Camerounais semble avoir compris « [qu’] on a touché le fond et qu’il va falloir remonter à la surface ».

Les épreuves que notre nation traverse doivent la préparer à un avenir meilleur

Il faudra des décennies au Cameroun pour se relever de sa décrépitude, prédit Titus Edzoa. « Les épreuves que la nation traverse doivent néanmoins la préparer à un avenir meilleur. Le peuple doit donc se tenir prêt à reprendre son destin en main ».

« Quand ce système sera à bout, il ne faudra pas être pris au dépourvu et se retrouver avec les mêmes travers », recommande l’ancien confident de Paul Biya, dont il dit ne pas souhaiter la mort. Il appelle, en revanche, à une catharsis pendant cette période de transition, car « l’individu doit devenir un citoyen qui connaît ses droits et qui assume ses devoirs. »

Société nouvelle

Pour bâtir cette société nouvelle, qu’il appelle de ses vœux, il multiplie les débats à travers le Cercle d’analyses politiques, un groupe de réflexion et d’échange d’idées qui « élabore des théories de philosophie positive, en vue de l’amélioration du monde ».

Ce groupe insiste notamment sur la construction d’un idéal fondé sur des valeurs qui transcendent les continents et placent l’homme au centre des préoccupations. Une approche peut-être trop abstraite pour le commun des Camerounais ?

L’ancien ministre de la Santé se veut rassurant : ses pensées philosophiques s’ancrent, dit-il, dans le quotidien et débouchent sur des propositions concrètes destinées à résoudre les problèmes du pays (corruption, décentralisation, justice, économie…). Dans le domaine de la santé, par exemple, l’évocation de sujets tels que l’hygiène, les centres de santé ou les maladies négligées, permet d’explorer les moyens de mettre en œuvre une assurance maladie, qui n’existe pas au Cameroun.

Sur un plan purement politique, celui qui n’a jamais bénéficié d’un mandat électif milite toujours pour une révision du code électoral, à laquelle seraient associés tous les partis politiques et dont se dégagerait un consensus. « On en fait tout un plat alors que ce sont des choses faciles à mettre en place. Le code électoral n’étant pas accepté par tous, toute élection devient suspecte », conclut-il.