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Diversité, une hypocrisie française

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Société

Discriminations : en France, « il y a un sentiment d’injustice qui ne peut pas être ignoré »

Adjoint à la maire de Paris en charge des relations internationales, Arnaud Gatcha s’interroge sur la place que l’Hexagone réserve à ses citoyens venus d’ailleurs, en particulier d’Afrique.

Mis à jour le 9 mars 2022 à 11:18

Arnaud Ngatcha © Vincent FOURNIER pour JA

Ancien journaliste et documentariste, conseiller de Laura Flessel lorsqu’elle était ministre des Sports, adjoint à la maire de Paris Anne Hidalgo, Arnaud Ngatcha a aussi été en charge de la diversité au sein du groupe France Télévisions. Né en 1970 d’une mère française et d’un père camerounais, il s’interroge depuis longtemps sur la place que la France réserve à ses citoyens venus d’ailleurs, en particulier d’Afrique, et a même consacré un documentaire à la question : Noirs, l’identité au cœur de la question noire, diffusé en 2006.

Dans le contexte d’une campagne électorale tendue, Jeune Afrique l’a interrogé sur les questions que pose le modèle d’intégration à la française.

Jeune Afrique – Pour lutter contre les discriminations en France, certains plaident pour la mise en place de statistiques prenant en compte les origines des citoyens, ce que la loi actuelle ne permet pas. Pensez-vous que ce serait utile et souhaitable ?
Arnaud Ngatcha – C’est un vieux débat et je ne prétends pas avoir la réponse. Les statistiques dites ethniques sont interdites en France, c’est un principe constitutionnel auquel notre pays est attaché, à mon avis pour de bonnes raisons. Cela s’incarne dans notre devise « Liberté, Égalité, Fraternité » : on ne fait pas de différence entre les citoyens. C’est une idée fortement ancrée, on l’a encore constaté pendant la crise sanitaire lorsque certains ont tenté d’imposer des mesures contraignantes à nos compatriotes les plus âgés. Cela a provoqué une levée de boucliers. L’égalité reste chez nous un principe fondateur, nous avons été élevés comme ça…

C’est ce modèle universaliste qui nous distingue fondamentalement des sociétés anglo-saxonnes. Les Américains et les Anglais tiennent ce genre de statistiques pour pouvoir corriger les déséquilibres quand c’est nécessaire. Cela s’explique par leur histoire : l’esclavage et les risques d’implosion de la société aux Etats-Unis, l’histoire de l’empire colonial au Royaume-Uni… Je ne suis pas du tout favorable à l’idée de copier ce modèle, de faire de la discrimination positive. Et d’ailleurs comment compterait-on ? Sur quels critères ? L’origine géographique ? C’est très complexe. Pour résoudre ce problème, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) parle de « personnes perçues comme non blanches » et établit un « baromètre de la diversité ». Je ne sais pas si c’est sur cela qu’il faut se baser, mais cela a au moins le mérite de reconnaître que notre peuple est très métissé.

Même si la Constitution proclame que tous les Français sont égaux, les inégalités sont bien réelles…
Bien sûr. La situation n’est pas satisfaisante. Il y a un problème de représentativité de certaines parties de la société française dans de nombreux secteurs d’activité et faute de mieux, on ne peut compter que sur les décideurs, les gens qui ont le pouvoir de nommer des personnes à tel ou tel poste, pour corriger cela. Certains responsables politiques le font, les médias aussi dans une certaine mesure… Dans les autres secteurs, c’est plus aléatoire. On voit par exemple des mannequins métis, ce qui est à la fois le signe d’une prise de conscience et de la volonté de s’adapter au marché. Mais cela reste dépendant de l’appréciation et de l’initiative de quelques responsables.

La France est l’un des pays où les gens sont le plus libres de pratiquer leur culte

Beaucoup de Français d’origine étrangère se sont intégrés dans le modèle universaliste qui est le nôtre, cela a fonctionné, mais beaucoup aussi se retrouvent confrontés à des blocages. En particulier sur le plan religieux : un certain nombre de musulmans ont le sentiment que la République ne leur permet pas d’être eux-mêmes. Et pourtant, lorsque l’on voyage, on se rend compte que la France est l’un des pays où les gens sont le plus libres de pratiquer leur culte.

Habituellement, les campagnes électorales comme celle qui se déroule en vue de la présidentielle d’avril prochain sont l’occasion de lancer ce genre de débats. Croyez-vous que ce soit possible cette année ?
Ce sont des questions auxquelles nous devrons de toute façon revenir, il y a un sentiment d’injustice qui ne peut pas être ignoré. Mais en ce moment, dans l’état où se trouve notre société et avec le poids des extrêmes, c’est une boîte de Pandore que personne n’a envie d’ouvrir. Depuis le début de la campagne électorale, jamais le thème de l’intégration n’a été abordé. C’est fou ! Tout ce qu’on entend à propos des personnes d’origine étrangère, c’est « il y en a trop ».

Il n’y a aucune réflexion, alors que, dans bien des cas, on parle de personnes de la troisième ou de la quatrième génération, diplômées, françaises depuis longtemps… Notre modèle doit être questionné, mais pour l’instant, il est figé. Il faudra pourtant bien se poser ces questions : c’est quoi la France ? C’est quoi être français ?