Économie

João Lourenço a-t-il rendu l’Angola plus « business friendly » ?

En arrivant au pouvoir en 2017, le chef de l’État a promis de moderniser l’économie angolaise en laissant toute sa place au secteur privé. Le contrat n’est que partiellement rempli.

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Mis à jour le 6 avril 2022 à 09:29

Le président angolais João Lourenço lors d’un discours au deuxième jour de la COP26 sur le climat, à Glasgow, le 2 novembre 2021. © ADRIAN DENNIS/POOL/AFP.

« L’État veut se séparer de nombreux actifs et il faut que l’espace libéré soit occupé par le secteur privé. » C’est avec cette déclaration, prononcée début janvier lors d’une interview aux médias angolais, que le président João Lourenço a commencé 2022. Si elle peut sembler anodine, il n’en est rien alors que la puissance publique et son bras armée, la compagnie nationale de pétrole Sonangol, sont omniprésents dans l’économie depuis l’indépendance du pays en 1975.

Cette phrase résume l’ambition de changer de modèle de celui qui est arrivé au pouvoir en 2017 en promettant d’être « l’homme du miracle économique angolais » et candidat à sa réélection cette année. Ce qui signifie diversifier une économie centrée sur le pétrole, libéraliser et privatiser, encourager l’investissement étranger autant que l’entrepreneuriat national. Bref, rendre l’Angola plus « business friendly ».

Si JLo – le surnom du président angolais – n’a pas ménagé ses efforts dans un contexte difficile de Covid-19 et de prix bas du pétrole (en-dessous du niveau de la période 2011-2014 mais en hausse en fin de mandat, jusqu’à atteindre 100 dollars le baril actuellement), son bilan s’inscrit en demi-teinte.

C’est sur le plan du discours que le changement est le plus significatif. « Le leitmotiv de ma gouvernance, c’est la diversification de l’économie et la création d’emplois, a insisté João Lourenço début janvier. Or pour atteindre ces objectifs, il faut un climat des affaires attractif, ce qui passe notamment par une bonne gouvernance et la lutte contre la corruption. » Ce message d’ouverture et de réforme est répété depuis 2017, lors de visites présidentielles en Europe et aux États-Unis, durant les roadshows à destination des investisseurs, à chaque échange avec les bailleurs de fonds, dont le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM).

VRP en chef

Conscient de la nécessité de redorer l’image de son pays, le président Lourenço tient le rôle de VRP en chef de l’Angola. Illustration avec la densité de son agenda économique, rien que depuis le début de l’année : rencontres avec la Banque africaine de développement (BAD) et l’Agence de développement de l’Union africaine (Auda-Nepad), coopération renforcée avec la Corée du Sud, les Émirats arabes unis, la Grèce, le Cap-Vert, le Sénégal et le Rwanda, point sur l’avancement des travaux du port de Luanda avec le dubaïote DP World…


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Cet effort de communication s’est accompagné de réformes destinées à améliorer l’attractivité du pays. Rompant avec la méfiance de son prédécesseur José Eduardo dos Santos vis-à-vis du FMI, João Lourenço a renoué avec l’institution internationale dès 2017, concluant à la fin de l’année suivante un programme d’appui sur trois ans d’un montant de 3,7 milliards de dollars (passé à 4,5 milliards en raison du Covid-19).

À son issue fin 2021, le FMI a salué la stabilisation de l’économie et l’assainissement des comptes publics opérés, citant la politique monétaire menée, la réforme du secteur bancaire en cours (avec notamment la consécration dans la loi de l’indépendance de la banque centrale) et les progrès dans le financement des acteurs privés locaux. Des réformes qui se sont accompagnées d’autres mesures jouant sur l’appréciation du « risque Angola » : création d’une chambre dédiée aux différends commerciaux au tribunal de Luanda, ouverture d’un guichet unique (réunissant toutes les entités publiques) pour les entrepreneurs, adoption d’une loi sur la gestion des faillites, lancement d’un projet de bureau de crédit pour faciliter la couverture des opérations.

Au sein du secteur privé angolais, on retient deux principales réussites. La première concerne la courageuse – car douloureuse – réforme de la politique monétaire avec la libéralisation du taux de change de la monnaie, le kwanza. Jusque-là, le pays vivait dans un régime de change fixe, où coexistaient en réalité un taux officiel et un taux informel – le second étant parfois très supérieur au premier, trois fois plus élevé en 2017 avant la libéralisation par exemple. « L’accès aux devises dépendait du bon vouloir du politique, il y avait de la spéculation et pas de visibilité sur le prix d’achat des devises », se souvient un acteur privé implanté de longue date dans le pays.

Nous avons désormais un système transparent dans lequel le taux de change est dicté par l’offre est la demande

Le passage à un régime flottant s’est soldé par une forte dévaluation de la monnaie jusqu’à un point bas fin 2020, à près de 700 kwanzas pour un dollar contre environ 200 kwanzas en 2018. Mais, depuis, la monnaie se réévalue, le taux se situant actuellement à 500 kwanzas pour un dollar. « C’est très positif, reprend le même interlocuteur. Nous avons désormais un système transparent dans lequel le taux de change est dicté par l’offre est la demande. » Indispensable pour conduire sereinement ses affaires.

Aide au financement des PME

À cette réalisation s’ajoute un second motif de satisfaction : les efforts faits pour financer le secteur privé, en particulier les petites et moyennes entreprises (PME). L’impulsion est venue d’un décret présidentiel de 2018 lançant le programme d’appui à la production, diversification des exportations et substitution des importations (Prodesi). Un avis de la banque centrale, l’Aviso 10, a ensuite précisé le dispositif, obligeant les banques commerciales à consacrer 2,5 % de leur bilan au financement de projets répondant aux critères du Prodesi et cela à un taux d’intérêt de 7,5 % (contre environ 18 % en temps normal).

« Au début, les banques ont fait de la résistance et préféré payer des amendes plutôt que d’octroyer des crédits. Puis, elles ont évolué et fini par jouer le jeu, certaines consacrant plus de 5 % de leurs actifs au programme en 2021 », note l’entrepreneur. Certes, le processus a été lent et nombre de projets présentés manquaient de crédibilité. Mais, le bilan est positif. « En septembre 2021, on dénombrait environ 287 projets financés dans le cadre de l’Aviso 10 pour un montant de 528,9 milliards de kwanza (environ un milliard de dollars), soit 1,5 % du produit intérieur brut (PIB) 2020 », a souligné le FMI début 2022. Et l’exécutif angolais promet de monter en puissance.

Difficultés structurelles

Reste que le chemin est encore long avant d’arriver à un complet renouveau du climat des affaires. En dépit des efforts, le pays n’a enregistré que de faibles avancées sur certains indicateurs globaux. Il n’a que peu progressé dans le classement Doing Business de la BM, passant de la 183e position en 2015 à la 177e en 2020, date de la dernière édition de ce palmarès, abandonné depuis. L’Angola n’a pas non plus réussi à inverser la tendance concernant les investissements directs étrangers, le flux annuel demeurant négatif depuis 2016.

Des grues sur un site en construction, à Luanda (Angola), le 21 juillet 2018. &copy; Des grues sur un site en construction, à Luanda, capitale du pays, le 21 juillet 2018. Eric Lafforgue/Art In All Of Us/Corbis via Getty.

Des grues sur un site en construction, à Luanda (Angola), le 21 juillet 2018. © Des grues sur un site en construction, à Luanda, capitale du pays, le 21 juillet 2018. Eric Lafforgue/Art In All Of Us/Corbis via Getty.

« Le résultat des missions économiques de début de mandat est mitigé, en tout cas pas à la hauteur des espérances, souligne Daniel Ribant, ancien banquier et auteur d’ouvrages sur l’Angola. Le président angolais s’est alors tourné vers des régions du monde moins exigeantes sur les questions de conformité, renforçant ses liens avec des pays comme les Émirats Arabes Unis et la Turquie. » Avant de reprendre : « Le pays est sans doute plus ouvert mais les difficultés structurelles demeurent : problème d’alimentation énergétique, main-d’œuvre peu qualifiée. Et il faudra du temps pour améliorer tout cela. »

Lourdeurs administratives

L’évaluation de l’environnement des affaires du FMI ne dit pas autre chose, les progrès sont trop lents, en particulier sur trois points : l’accès au crédit, la modernisation de l’administration et l’ouverture réelle du pays. « Rapportés au PIB, les crédits accordés au secteur privé ont diminué ces dernières années, pointe l’institution à propos du premier point. Et, la plupart des fonds octroyés, bénéficiant de garanties étatiques, servent à financer des activités commerciales, qui ne stimulent que faiblement la production nationale. »

Il faut en moyenne 36 jours pour lancer une activité en Angola, contre 23 au Kenya et 6 en Côte d’Ivoire

Sur le deuxième point, le FMI regrette la lenteur des démarches administratives et la persistance de la bureaucratie, un fléau que n’a pas réussi à endiguer l’Agence pour l’investissement privé et la promotion des exportations angolaises (Aipex), créée en 2018. Illustration : il faut en moyenne 36 jours pour lancer une activité en Angola, contre 23 au Kenya et 6 en Côte d’Ivoire ou encore 190 jours pour obtenir un titre de propriété à Luanda contre 43 à Nairobi et 39 à Abidjan, selon les données du classement Doing Business 2020.

Pétrole, dette, vaccination… Où se situe l’Angola ? Quelques points de comparaison en infographie. 

Tableau de comparaisons des principaux indicateurs économiques &copy; JA.

Tableau de comparaisons des principaux indicateurs économiques © JA.

Sur le troisième et dernier point, le FMI ne peut que constater le manque d’ouverture au commerce transfrontalier avec le maintien de procédures douanières lourdes malgré l’adoption d’un nouveau système de gestion des dédouanements. Pourtant, note le FMI, l’ouverture des frontières pourrait permettre l’essor du commerce régional et intracontinental, moyen d’accélérer la diversification de l’économie et l’essor du secteur privé. « Depuis longtemps, l’exécutif parle d’adhérer à la zone de libre-échange de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), marché logique et naturel pour l’Angola, mais cela n’a toujours pas été fait », rappelle Carlos Rosado, économiste et professeur à l’université catholique de Luanda.

« En Angola, la difficulté a toujours été de passer de la théorie à la pratique, c’est plus que jamais le cas aujourd’hui », ajoute-t-il. En effet, si nombre de réformes en faveur du secteur privé sont enclenchées, il est difficile de savoir si elles peuvent produire les effets escomptés. Pour certaines, dont la série de privatisations promises, il est encore trop tôt pour le dire. Mené tambour battant par l’Institut de gestion des actifs et participations de l’État (Igape), le processus a déjà permis de céder 73 actifs ou entreprises pour un montant de près de 1,7 milliard de dollars.


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Favoritisme et corruption

Mais, le plus dur reste à faire : conclure les premières cessions d’actifs majeurs (la compagnie d’assurances Ensa, la Banco de Comercio e Industria – BCI – , entre autres) ; réussir l’introduction en Bourse de certaines entités, dont la Banco Angolano de Investimentos (BAI), ce qui serait une première pour une institution bancaire dans le pays ; lancer le processus d’ouverture du capital de trois mastodontes nationaux, Sonangol, la compagnie de diamants Endiama et la compagnie aérienne Taag. Le tout dans un contexte de critiques croissantes de favoritisme de certains entrepreneurs nationaux proches du président, et alors que les investisseurs étrangers ne se bousculent pas au portillon.

Pour d’autres réformes, notamment la promesse d’une meilleure gouvernance, on sait déjà qu’elles sont délicates à mettre en œuvre. Si l’Angola a gagné six places en un an dans l’index de Transparency International sur la perception de la corruption, passant de la 142e position en 2020 à la 136e en 2021 (sur 180), les failles restent nombreuses : contrats attribués via une procédure simplifiée donc sans concurrence, soupçons de conflits d’intérêt encore légion, opacité maintenue sur les contrats sino-angolais…

« Les investisseurs étrangers sont encore prudents, échaudés par de précédentes expériences ou par la réputation que traîne le pays, note Daniel Ribant. Et il n’est pas sûr que certains événements récents, par exemple l’attribution d’importants marchés comme la réserve alimentaire stratégique à des sociétés proches du pouvoir, soient de nature à les convaincre que les choses ont changé. »

Même JLo, qui a marqué les esprits avec des déclarations tonitruantes contre la corruption en début de mandat, semble plus discret sur le sujet. C’est que celui-ci divise son camp en le forçant à changer ses vieilles habitudes. En dehors des deux piliers de sa politique économique que sont José Lima Massano, le gouverneur de la banque centrale (Banco nacional de Angola, BNA), et Vera Daves, la ministre des Finances, le président paraît avoir du mal à trouver des relais. Il en est par exemple à son quatrième ministre de l’Économie depuis 2017. On ne change pas de matrice en un claquement de doigts.