Politique

Mali : que va devenir la Minusma après le retrait de Barkhane ?

Très dépendante des troupes françaises, la Mission des Nations unies risque de se retrouver en difficulté face aux groupes terroristes mais aussi aux mercenaires russes de Wagner.

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Mis à jour le 25 février 2022 à 09:49

Un soldat de la Minusma en patrouille à Tombouctou, en décembre 2021 Policemen of the United Nations Stabilisation Mission in Mali (MINUSMA), patrol in front on the Great Mosque in Timbuktu, on December 8, 2021. – France’s anti-jihadist military force in the Sahel region, which involves over 5,000 troops will end in the first quarter of 2022. © FLORENT VERGNES/AFP

Elle s’est longtemps gardée de tous commentaires, de prendre position dans le bras de fer qui oppose Paris à Bamako et elle est pour l’instant à l’abri des critiques de la junte d’Assimi Goïta. Pourtant, l’annonce par Emmanuel Macron du retrait définitif des troupes françaises de Barkhane et de la force Takuba du Mali a fait de la Minusma une victime collatérale de ces tensions diplomatiques.

« Le retrait des forces françaises au Mali aura un impact pour la mission, a reconnu Olivier Salgado, le porte-parole de la Minusma. Nous prendrons les dispositions nécessaires pour nous adapter au nouveau contexte en vue de pouvoir poursuivre la mise en œuvre de notre mandat. » Dans la journée du 17 février, ces incertitudes et inquiétudes ont retenti jusque dans les couloirs du siège des Nations unies, à New York. Ce jour-là, les représentants des pays membres du Conseil de sécurité ont pris part à des discussions pour réfléchir à l’avenir des casques bleus au Mali.

« Très problématique »

Sans attendre, l’ONU a dépêché à Bamako, lundi 21 février, sa sous-secrétaire générale pour l’Afrique, la Ghanéenne Marta Ama, pour « voir dans quelle mesure [les Nations unies] peuvent apporter [leur] soutien à la Minusma ». Accompagnée du représentant spécial de la Minusma, El Ghassim Wane, elle s’est entretenue avec Abdoulaye Diop, le ministre malien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale. Dans la continuité de ces discussions, Wane a rencontré dès le lendemain l’influent ministre de la Défense Sadio Camara, l’un des cerveaux de la stratégie russe au Mali. Ces tractations diplomatiques seront-elles suffisantes pour maintenir la mission onusienne dans le centre et le nord du Mali ?

Lorsque le camp de Minusma a été attaqué par les terroristes, ce sont les hélicoptères français qui ont éloigné le danger

« Ce retrait est très problématique pour la Minusma, car son dispositif tient compte de Barkhane, qui est sa force de réaction. Quand la mission onusienne subissait des attaques, c’était les troupes françaises qui intervenaient pour éloigner le danger, explique Bruno Clément-Bollée, ancien commandant de l’opération Licorne en Côte d’Ivoire. Avec ce retrait, la Minusma devra forcément se réarticuler de façon à intégrer en son sein une autre force. »

Soutien aérien, logistique et médical

Malgré ses 12 000 militaires et ses plus de 1 500 policiers présents au Mali, la mission de paix onusienne, mise sur pied en 2013, n’est pas une force offensive. Contrairement à Barkhane et à Takuba, la Minusma est présente dans les localités comme Kidal, Tombouctou, Gao ou Tessalit pour dissuader les groupes qualifiés de terroristes. Les casques bleus y effectuent des patrouilles et portent assistance aux civils. Mais ils ne peuvent en aucun cas attaquer, cela ne figure pas dans leur mandat. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils ne font aucune opération conjointe avec Barkhane et les forces armées maliennes (Famas), au grand regret du gouvernement et d’une partie de l’opinion publique malienne.

« C’est Barkhane qui fournit un appui aérien à la Minusma grâce à ses avions de chasse et ses hélicoptères d’attaques. Dans la région de Kidal par exemple, la mission onusienne ne dispose que d’un hélicoptère civil qui n’est pas doté de missiles. Quand les forces françaises étaient présentes dans la zone, ce sont elles qui portaient assistance aux casques bleus. Cela fut le cas lors de l’attaque d’Aguelhok [dix casques bleus tchadiens y ont perdu la vie] en janvier 2019. Lorsque le camp de la Minusma a été visé par les groupes terroristes, ce sont les rafales des hélicoptères français qui sont venus éloigner le danger », explique un spécialiste des questions sécuritaires basé à Bamako. Et sur le plan logistique, les troupes de Barkhane assurent jusqu’ici la sécurité de l’aéroport de Gao, un hub très important pour la Minusma.

Le manque de porteurs aériens et l’absence d’hôpital homologué pourraient remettre en cause la présence des troupes européennes

Emmanuel Macron a affirmé que le départ des troupes françaises se ferait dans un délai de quatre à six mois, afin d’organiser la fermeture des bases de Gossi, de Ménaka et de Gao de façon « ordonnée, avec les forces armées maliennes et avec la Minusma ». Véritable plateforme logistique du contingent, Gao abrite l’hôpital militaire français, considéré comme le meilleur de la région. C’est d’ailleurs là que les casques bleus européens se font soigner. « Ils jugent que l’hôpital public de la ville n’est pas aux normes. Mais comment vont-ils procéder quand Barkhane aura plié bagages ? interroge notre spécialiste des questions sécuritaires. Sans compter qu’il n’y aura alors plus assez d’hélicoptères pour évacuer les blessés. »

Selon plusieurs sources diplomatiques basées à Bamako, le manque de porteurs aériens et l’absence d’hôpital homologué pourraient remettre en cause la présence des troupes européennes de la Minusma sur place. Alors qu’au mois de mai prochain, le Bundestag doit décider de l’avenir des troupes allemandes au sein de la Mission, l’enlisement de la situation sécuritaire et l’instabilité politique malienne sont susceptibles de dissuader Berlin de poursuivre son engagement.

La menace Wagner

Mais le plus gros défi pour les casques bleus reste d’opérer dans la même zone que Wagner. À la mi-janvier, à cause du déploiement des mercenaires de cette société privée russe dans le centre, les autorités maliennes ont cloué au sol les avions de la Minusma durant plusieurs jours. Elles ne souhaitaient pas que la mission de paix de l’ONU, qui avait repéré des éléments de Wagner vers Tombouctou, soit au courant des activités des mercenaires. « Après des jours de tractations avec les autorités maliennes, la Minusma a de nouveau obtenu l’autorisation de survoler le centre, non sans conditions, explique une source proche du dossier. Depuis cet épisode, la Mission ne peut plus effectuer de vols de reconnaissance et de surveillance. Toutes ces opérations lui sont pourtant essentielles. » Désormais avant de lancer une opération de survol, elle doit ainsi demander l’autorisation à Bamako. Une mesure problématique en cas d’évacuation sanitaire urgente.

Les mercenaires russes de Wagner et la Minusma seront-ils amenés à travailler ensemble ?

Après le départ de Barkhane et des forces européennes, Wagner et la Minusma seront-ils amenés à travailler ensemble ? « L’arrivée de Wagner complique le travail de la Minusma. En Centrafrique, certaines circonstances ont parfois contraints la Minusca à coopérer. Mais au Mali, l’ONU ne va certainement pas prendre ce risque. Se mêler aux activités de Wagner, c’est prendre la responsabilité d’être assimilé à de probables exactions », juge Bruno-Clément Bollée. La Minusma est-elle aujourd’hui dans l’impasse ? Si elle entend « s’adapter au nouveau contexte », les options à sa disposition ne sont pas nombreuses.

Le scénario selon lequel le mandat de la Minusma serait revu afin de l’autoriser à passer à l’offensive semble peu probable. Si le gouvernement malien l’a longtemps souhaité, les Américains et les Britanniques, qui ont un droit de veto à l’ONU, s’y sont en effet toujours opposés. Sans compter que le Conseil de sécurité risque d’être dans les prochaines semaines un lieu d’affrontement entre Russes et Occidentaux, à couteaux tirés depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine.

Pour prouver son efficacité, la Minusma peut en revanche se concentrer sur un autre terrain : celui des négociations. Elle peut tenter de renforcer le dialogue intercommunautaire et contribuer à ouvrir des discussions entre les autorités maliennes et les chefs des groupes terroristes, Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa.