Économie

Cameroun : cafouillage australo-chinois autour de la bauxite de Ngaoundal et de Makan

Le ministre des Mines, Gabriel Dodo Ndoke, a annulé un mémorandum d’entente entre la Sonamines et son partenaire chinois Crec5 visant à développer les mines de bauxite de Ngaoundal et Makan. Deux sites également sollicités par la junior australienne Canyon Resources…

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Par - à Yaoundé
Mis à jour le 23 février 2022 à 12:49

Le potentiel des sites de Ngaoundal, Makan et Minim Martap, au Cameroun, est évalué à plus de un milliard de tonnes de bauxite.

Gabriel Dodo Ndoke a tenu à ce que sa décision soit lue sur les antennes de la radio publique dans l’après-midi du 21 février. Quelques heures plus tôt, le ministre camerounais des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique (Minmidt) annulait le mémorandum d’entente (MOU) signé trois jours plus tôt entre Serge Hervé Boyogueno, le dirigeant de la Société nationale des mines (Sonamines), et Zhao Shihai, le patron de la China Railway 5 Engineering Group Co (Crec5), filiale de la China Railway Group Ltd.

Créée en décembre 2020 pour représenter les intérêts de l’État dans le secteur minier, à l’instar de ce que fait la Société nationale des hydrocarbures (SNH) dans le domaine pétrolier, la Sonamines entendait pourtant, avec ce MOU, nouer un premier partenariat stratégique pour exploiter les gisements de bauxite de Nagoundal et de Makan, dans la région septentrionale de l’Adamaoua.

L’entente prévoyait notamment la mise en place d’un Special Purpose Vehicule (SPV) ou Fonds commun de créance (FCC), un instrument de financement en copropriété permettant d’émettre des parts de créances susceptibles d’être revendues à des investisseurs. En vue, la fondation d’un consortium avec des entreprises publiques chinoises pouvant déboucher sur la construction d’une raffinerie de traitement du minerai en alumine, et la construction d’usines de transformation de l’alumine en aluminium, puis en produits dérivés (tôles, alucobonds, câbles électriques).

Fin de non-recevoir

Mais l’accord n’a pas plu à Gabriel Dodo Ndoke, auprès de qui Serge Hervé Boyogueno a introduit, il y a quatre mois, des demandes de permis de recherche sur ces sites miniers. « Il veut forcer la main au ministre en concluant des partenariats sur des titres qu’il n’a pas », peste-t-on dans l’entourage ministériel. Lequel ajoute que, en tant que tutelle technique de l’entreprise publique, le ministère des Mines « suit la légalité de ses actes ».

Et le mémorandum est justement annulé « pour violation de la législation minière camerounaise en matière d’attribution des titres miniers, de conclusion et signature des contrats, pré-contrats, conventions et autres accords portant administration et gestion des ressources minérales du sous-sol camerounais, prérogatives exclusives de l’État ».

Serge Hervé Boyogueno, le directeur général de la Sonamines, à Yaoundé le 15 février 2022. © Roger Sandjon

Serge Hervé Boyogueno, le directeur général de la Sonamines, à Yaoundé le 15 février 2022. © Roger Sandjon

Osant la comparaison avec Adolphe Moudiki, le puissant patron de la SNH et intime de Paul Biya, un analyste fait remarquer : « Aucun ministre n’oserait lui infliger un tel camouflet. Faut-il y voir une volonté de mettre le patron de la Sonamines sous l’éteignoir avant qu’il ne devienne omnipotent et donc incontrôlable ? »

L’affaire s’éclaire davantage lorsque que l’on sait que l’entreprise australienne Canyon Resources a obtenu, en juillet 2018, trois permis de recherche sur les sites de Ngaoundal, Makan et Minim Martap, dont le potentiel est évalué à plus de un milliard de tonnes de bauxite. Des permis dont la validité a expiré trois ans plus tard.

Le 24 août 2021, Dodo Ndoke oppose une fin de non-recevoir à la demande de Camalco, filiale de Canyon, de prolonger les deux premiers titres de deux années supplémentaires. Il fait cependant une exception sur Minim Martap, à la condition que la junior australienne administre la preuve de ses capacités techniques et financières à développer le projet.

Couper l’herbe sous le pied

Or, cette dernière a justement noué, une semaine plus tôt, un partenariat stratégique avec MCC-CIE, une entité du géant China Minmetals Corp pour mettre le minerai en valeur. Canyon Resources sollicite donc un nouveau permis d’exploitation sur Minim Martap et relance ses demandes sur Ngaoundal et Makan. Car, argue une source proche du dossier, le risque sur ce projet est évident si on le déleste des deux autres mines.

Entrée en activité entre-temps, la Sonamines – dont les statuts prévoient qu’elle bénéficie gratuitement de 10 % des parts de tout projet minier engagé au Cameroun, avec la possibilité de monter jusqu’à 25 % à la condition de libérer sa quote-part – s’engouffre dans la brèche en sollicitant également des titres sur les deux derniers emplacements. Moyen de couper l’herbe sous le pied de Canyon Resources ?

Juge administratif ?

En amont, Crec5 avait exposé ses ambitions minières au Cameroun lors d’une audience que Dodo Ndoke avait accordée à Zhao Shihai, en mars 2021. Entretien auquel Serge Hervé Boyogueno, alors directeur des mines dans le département ministériel éponyme, assistait.

Présente au Cameroun entre autres sur les chantiers routier Tongo-Babadjou, dans la région de l’Ouest, et ferroviaire Douala-Yaoundé, l’entreprise chinoise participe aussi à l’exploitation du cuivre en RDC, à travers la joint-venture Sicomines, et au projet d’exploitation du fer du Simandou en Guinée.

Boyogueno est-il disposé à engager un bras de fer avec sa tutelle qui étudie actuellement ses demandes de titres miniers ? « Il a en tout cas la faculté d’attaquer la décision ministérielle devant le juge administratif », évoque notre analyste. Seule issue plausible, l’arbitrage du palais d’Etoudi où l’affaire est suivie de près.