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Yassine Yakouti, Yassine Bouzrou, Karim Morand-Lahouazi et Samia Maktouf. © Joel Saget/AFP; DR

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Maghreb-France : les ténors du barreau

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Qu’est-ce qui fait courir l’avocat franco-marocain Yassine Yakouti ?

[Série] « Maghreb-France : les ténors du barreau » (4/4). À 40 ans, ce plaideur très en vue de la capitale française ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Son ambition : représenter l’Ordre des avocats en devenant bâtonnier.

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Mis à jour le 3 mars 2022 à 14:01

Le pénaliste franco-marocain Yassine Yakouti. © DR

« Telle est ma quête, suivre l’étoile, peu m’importent mes chances, peu m’importe le temps, ou ma désespérance. Et puis lutter toujours… » En écoutant le pénaliste Yassine Yakouti nous dérouler son parcours, dans son cabinet de la rue Saint-Honoré, en plein cœur du Paris des boutiques de luxe de la Rive droite, on ne peut s’empêcher de penser au refrain de La Quête, de Jacques Brel.

Car alors que tout semble sourire à cet avocat, qui compte aujourd’hui parmi les grands ténors du Barreau parisien, ce fils d’immigrés marocains a toujours la niaque, la grinta, la rage de vaincre… et un paquet de rêves et d’ambitions.

À 40 ans, Yassine Yakouti a pourtant déjà eu plusieurs vies. Avant d’être un pénaliste en vue, dont le nom fait autorité dans les journaux comme dans les prisons de France, du Maroc ou même d’Amérique latine, il a été livreur, chauffeur de poids-lourds, avocat d’affaires…

Saïd Taghmaoui, Kaaris, M’jid El Guerrab…

Né à Rueil-Malmaison d’un père originaire de la région de M’zab, près de Casablanca, et d’une mère française, fille d’un tirailleur marocain qui a combattu lors de la bataille de Monte Cassino contre les nazis, le jeune Yassine grandit à Antony, dans les Hauts-de-Seine.

Une enfance paisible, rythmée par des vacances fréquentes au Maroc. « Casablanca le jour, Casablanca la nuit, Casablanca, je l’aime sous toutes ses formes, sa folie, son extravagance, sa générosité… et même sa saleté ! », lance-t-il dans une darija à l’impeccable accent casaoui.

« Je suis un Bidaoui pur jus et un fan invétéré du Raja. Je ne rate aucun derby Wydad-Raja. Vous connaissez la piscine de l’Océanique, à Ain Sebaâ ? C’est là que je passais tous mes étés. Je continue d’aller là-bas au moins cinq fois par an. »

Après une scolarité irréprochable, il est admis au très élitiste lycée Lakanal, à Sceaux, où il se distingue par sa verve et son amour de la littérature.

« Comme je lisais tout ce qui me tombait sous la main et que je parlais sans arrêt, on me disait souvent “Celui-là, il sera avocat un jour” », se souvient celui qui compte aujourd’hui parmi ses clients l’acteur Saïd Taghmaoui, le directeur du très BCBG groupe scolaire privé Saint-Jean de Passy, Daniel Chapellier, le député des Français de l’étranger M’jid El Guerrab, la famille de la photographe franco-marocaine Leila Alaoui (disparue tragiquement dans un attentat à Ouagadougou en 2016), le rappeur Kaaris, des émirs du Golfe, les syndicats CGT et Force ouvrière…

J’étais sous le choc de la condamnation de Omar Raddad qui reposait avant tout sur des clichés et non des preuves »

Mais sa vocation prendra véritablement forme lorsqu’il découvre Jacques Vergès. « J’ai été littéralement bluffé. Il y avait le personnage, bien sûr, incroyablement brillant, tout de cynisme et de provocation. Mais ce qui m’a énormément touché, c’est sa force, la capacité qu’il avait d’influer sur le cours des choses, envers et contre tout », raconte Yakouti.

« C’était l’époque de l’affaire Omar Raddad, et j’étais sous le choc de cette condamnation, qui reposait avant tout sur des clichés et non des preuves. Découvrir qu’il existe des moyens de ne pas subir, de lutter contre l’injustice était à la fois une source d’espoir et une forme de consolation pour les gens comme nous, issus de la diversité. Omar Raddad, ça aurait pu être moi, un oncle, un voisin… »

Les « grandes boutiques »

Le bac en poche, il s’inscrit donc tout naturellement en fac de droit, à l’université de Paris-Saclay, en banlieue sud. « Les facs de droit parisiennes sont prestigieuses, mais elles avaient à l’époque la réputation de cultiver le racisme et l’entre-soi. Dans l’esprit de ce que décrit le film Le Brio, d’Yvan Attal.

J’ai donc préféré rester dans ma zone de confort, chez mes parents, près de mes amis, et aller à la fac près de chez moi », nous confie-t-il. Parallèlement à son cursus universitaire, il enchaîne les petits boulots. Livreur, chauffeur de poids lourd, conducteur d’engins à la RATP… Tout est bon pour financer ses longues études et les préparations souvent privées à l’examen du Centre régional de formation professionnelle des avocats (CRFPA).

C’est un switch où je me dis : je veux être avocat de Palais, je veux porter la robe »

De fil en aiguille, il s’oriente vers le droit des affaires, avec un cursus en fiscalité et droit international. « À ce moment-là, le pénal n’avait pas l’aura qu’il a aujourd’hui. »

Et puis, pour ce jeune homme d’extraction modeste, les mots « droit des affaires » et « international » représentaient quelque chose « de grand, de beau, ça faisait rêver, se rappelle Yassine Yakouti. Je savais aussi que les grandes boutiques de conseil étaient plus ouvertes aux personnes issues de l’immigration. Elles ont une approche pragmatique, à l’anglo-saxonne, très axée sur les compétences techniques. »

Désireux de « se donner les moyens de ses prétentions », il enchaîne avec un Master 2 (DESS) à l’EDHEC, qu’il finance par le biais d’un prêt étudiant. Un parcours sans faute, qui lui ouvre les portes des cabinets d’affaires internationaux les plus en vue.

Peu à peu, il se spécialise en fusions acquisitions et rejoint, en 2008, Freshfields Bruckhaus Deringer comme collaborateur au bureau de Paris. Mais passée l’euphorie des débuts, il déchante rapidement : « C’était le début de la crise des subprimes, l’atmosphère était particulièrement morose. Un matin, alors que je travaillais sur la faillite d’une grosse banque, j’étais tellement choqué par certains comportements rapaces, inhumains, que j’ai pensé que je n’avais pas envie de passer les quarante prochaines années de ma vie à faire ce travail. C’est un switch où je me dis : “je veux être avocat de Palais, je veux porter la robe”. »

« Le pénal, c’est sale »

Une décision qui suscite beaucoup d’incompréhension au sein de sa famille, mais aussi auprès de certains confrères. « Il y avait encore cette idée que le pénal, c’est sale : le quotidien est fait de viols glauques, d’homicides sanglants, de banditisme…

J’ai envoyé plus de 400 CV à des cabinets d’avocats pénalistes. Sans succès. Seuls dix m’ont répondu, mais pour me dire, en gros : “Mais vous êtes fou ?! Vous avez un super CV, vous avez fait une école de commerce, qu’est-ce qui vous prend de vouloir mettre les mains dans le cambouis…” » Un choix d’autant plus surprenant qu’il induit une baisse importante des revenus.

« Je suis passé par des moments de doute très difficiles. C’est alors que j’ai entendu parler du concours de la Conférence des avocats du Barreau de Paris, qui, chaque année – depuis 1818 –, permet à de jeunes avocats, sélectionnés par le biais d’un concours d’éloquence, d’acquérir rapidement de l’expérience, de la visibilité et une reconnaissance dans la profession », explique Yassine Yakouti.

Rien ne m’agace plus que les gens trop parfaits, ou qui veulent se donner l’air d’être irréprochables

Gage de talent oratoire, ce cénacle a fourni à la France une pléiade de grands avocats, qui comptent parmi les plus fines lames de l’histoire du Barreau et même du monde politique : Jacques Vergès, Christian Le Borgne, Jean-Yves Le Borgne, Henri Leclerc, Jean-Marc Fedida, l’ex-président de la République Raymond Poincaré, Arnaud Montebourg, Léon Gambetta… tous sont passés par la Conférence.

De quoi convaincre le jeune avocat, déterminé à percer dans le monde ultra-concurrentiel des pénalistes, de passer ce concours, où il faut franchir trois tours à l’issue desquels 12 lauréats seulement sont nommés secrétaires sur des centaines de candidats.

Pour s’y préparer, il travaille d’arrache-pied, visionnant, sur les conseils de Vincent Nioré (ancien vice-bâtonnier et ex-premier secrétaire de la Conférence), quantité de vidéos des années précédentes. « La Conférence a été mon dernier succès scolaire et mon premier succès professionnel », s’amuse celui qui a su séduire ses pairs sur une question aussi improbable que délicate : « Faut-il encourager les lâches ? »

L’envers du décor

« Le sujet me parlait, surtout que, plus jeune, j’avais été très marqué par la nouvelle de Maupassant Un lâche. J’ai évidemment répondu oui, il faut toujours encourager les lâches, les louches, etc. Rien ne m’agace plus que les gens trop parfaits, ou qui veulent se donner l’air d’être irréprochables.

Derrière toute apparente perfection, il y a des aspérités, des failles, des fragilités… et c’est ce que j’aime dans le métier d’avocat pénaliste, discuter avec les gens, connaître l’envers du décor », soutient-il.

« Être admis à la Conférence m’a fait passer du ruisseau au Barreau : de jeune avocat qui rame pour décrocher des affaires et boucler ses fins de mois, vous devenez une sorte de rock star, constamment courtisée et sollicitée, vous fréquentez le Tout-Paris », explique encore l’avocat.

« J’ai passé une année très intense à parcourir les comparutions immédiates, les permanences pénales. On travaille énormément, mais ça vous fait gagner presque 20 ans d’expérience et un réseau solide, car les conférenciers travaillent sur des dossiers parfois très sensibles auxquels ils n’auraient pas accès en tant qu’avocats débutants », nous confie l’un des plus jeunes avocats à être entré au Conseil de l’ordre.

« La Conférence, je lui dois tout. Elle m’a offert mes premiers dossiers et une famille, des frères et des sœurs pour la vie. Ça n’a pas de prix », témoigne Me Yakouti, convaincu que cette institution bicentenaire, fonctionnant au mérite, permet aussi un brassage social.

Elle représente aussi, quelque part, un tremplin vers le bâtonnat. Car les anciens secrétaires sont une sorte de « grands électeurs », qui, lors de l’élection, représentent chacun 400 voix d’un coup.

Chaleureux, diplomate

Ce que n’ignore sans doute pas Yassine Yakouti, qui ambitionne de décrocher un jour le Saint Graal du bâtonnat et devenir le chef de file des 30 000 robes noires de la capitale. Reste que l’intéressé, selon l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles, qui lui a consacré un article en octobre 2021, fait l’objet d’une plainte d’une consœur pour menace de mort, intimidation et abus de pouvoir.

L’avocat balaie les accusations et évoque un règlement de comptes. Il a lancé une procédure pénale contre ladite publication et pointe des « informations diffamatoires ».

Est-ce que oui ou non tu sors les gens ? C’est ce qui fait une réputation, et ce qui fait que les uns et les autres se repassent ton numéro »

Candidat au Conseil de l’ordre pour le mandat 2020-2022, il avait appelé à plus d’ouverture de cette instance, où la mixité de genre comme ethnico-sociale reste limitée. « Il ferait un excellent bâtonnier. Sous son air toujours sympathique, chaleureux et diplomate, c’est un avocat redoutable et un grand plaideur.

Et surtout, il est très conscient des enjeux d’avenir pour notre profession », témoigne sa consœur Samia Maktouf, qui l’avait choisi pour sa défense en 2020 lorsqu’elle a été menacée de mort sur Facebook.

En attendant de voir son vœu se réaliser, le quadra continue de travailler d’arrache pied, à courir les tribunaux et les parloirs de prison, de Paris au Caire en passant par Tanger ou Madagascar.

« Pour paraphraser un grand avocat aujourd’hui disparu, Jean-Yves Liénard, le classement ATP des avocats du pénal, ce ne sont pas les médias qui le donnent, mais la promenade des prisons. “Est-ce que oui ou non tu sors les gens ?” C’est ce qui fait une réputation, et ce qui fait que les uns et les autres se repassent ton numéro », martèle Yassine Yakouti, qui gagne désormais confortablement sa vie et s’adonne à des loisirs qui correspondent à son nouveau statut social : le week-end, il pilote des avions.


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