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Yassine Yakouti, Yassine Bouzrou, Karim Morand-Lahouazi et Samia Maktouf. © Joel Saget/AFP; DR

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Maghreb-France : les ténors du barreau

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Karim Morand-Lahouazi, l’enfant prodige du Kremlin-Bicêtre

[Série] « Maghreb-France : les ténors du barreau » (3/4). Passé par le droit des affaires, cet avocat à succès a mis plusieurs années avant d’embrasser sa véritable vocation : pénaliste, comme Jacques Vergès.

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Mis à jour le 3 mars 2022 à 14:25

Le pénaliste Karim Morand-Lahouazi. © DR

« Il y a 100 ans, on condamnait un jeune officier qui avait le tort d’être juif, aujourd’hui on condamne un jardinier parce qu’il a le tort d’être maghrébin », tonne le flamboyant pénaliste Jacques Vergès en 1991 devant les caméras des télévisions françaises à l’issue du procès de Omar Raddad, condamné à 18 ans de prison pour le meurtre de sa patronne, Ghislaine Marchal, et dont il n’hésite pas à comparer l’affaire à celle du capitaine Dreyfus.

Le choc de cette image combinée au poids des mots du ténor français probablement le plus médiatique (et le moins consensuel) des cinquante dernières années est à l’origine de la vocation d’avocat de Karim Morand-Lahouazi, qui a 11 ans au moment des faits.

Profondément bouleversé par l’injustice subie par le jardinier marocain, symbole extrême des clichés sur les Maghrébins, le jeune garçon tombe en admiration pour Jacques Vergès, qui a désormais la stature d’un héros, capable par sa seule verve et sa maîtrise du droit de faire bouger les lignes.

C’est décidé, il sera un grand avocat, comme Jacques Vergès, lui, l’enfant du Kremlin-Bicêtre, commune de la banlieue sud-est parisienne à l’histoire étroitement liée au monde ouvrier et à l’immigration. Pour le plus grand bonheur de ses parents, issus de milieux populaires, mais qui vouent aux études un infini respect, convaincus qu’elles sont la clé d’un avenir meilleur pour leurs enfants.

Des affaires au pénal

Sans connaître le monde du droit, son père, chauffeur de taxi algérien originaire de Taourirt, en Kabylie, et sa mère, Française issue d’une famille de paysans du Cantal, l’encourageront et le soutiendront, lui et son petit frère (aujourd’hui maître de conférences en droit public à l’université de Strasbourg) tout au long d’un cursus étudiant plutôt exemplaire.

« Mon père a perdu son père alors qu’il n’avait que 7 ans, durant la guerre d’Algérie. Il a donc dû arrêter l’école très tôt pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Il en a gardé à la fois une frustration mais aussi une détermination à tout mettre en place pour permettre à ses enfants d’aller le plus loin possible dans leurs études », raconte celui qui compte aujourd’hui parmi les avocats français les plus en vue de sa génération.

Je me suis installé à mon compte, et durant les premiers temps, le cabinet était totalement désert

Les seuls moments de répit que s’octroie l’étudiant studieux, « véritable bourreau de travail », selon ses propres mots, sont les matchs de football (il joue notamment dans le Paris Université Club, au Stade Charléty), et les compétitions de judo – il ira jusqu’au championnat universitaire d’Île de France.

Résultat, il se classe parmi les meilleurs à la faculté de droit de Sceaux et s’oriente très tôt vers le droit des affaires. « C’était une manière pour moi de montrer ma gratitude et ma reconnaissance à mes parents.

Une carrière d’avocat d’affaires, en plus d’être entourée d’une forme d’aura de prestige, c’est la garantie de gagner très confortablement sa vie, beaucoup mieux que la majeure partie de ceux qui font du pénal. Pour quelqu’un comme moi, qui a grandi dans un milieu modeste, c’est un argument de taille », lance-t-il pour expliquer son choix, qui ne correspondait pas à sa vocation initiale.

Rampe de lancement

Mais en 2012, après avoir défendu pendant quelques années les intérêts de multinationales et de grands opérateurs télécoms en Afrique et au Moyen-Orient pour le compte du très chic cabinet international Gide Loyrette Nouel, puis plus tard aux côtés d’Alain Bensoussan, auprès duquel il acquiert, nous dit-il, « des méthodes de travail redoutables, empreintes de perfectionnisme et de rigueur », il décide de tout lâcher, à 32 ans, pour réaliser son rêve d’enfant : devenir pénaliste.

« C’était vraiment l’aventure. Je me suis installé à mon compte, et durant les premiers temps, le cabinet était totalement désert. Pendant plusieurs mois, je n’avais qu’un seul et unique client : une vieille connaissance de l’école primaire, tombée pour une affaire d’escroquerie en bande organisée.

J’allais le voir à la maison d’arrêt tous les deux jours, ce qui a contribué à me forger auprès de ses co-détenus une réputation d’avocat très à l’écoute de ses clients », se souvient-il. Aujourd’hui, son cabinet ne désemplit plus.

Karim Morand-Lahouazi voit défiler dans son cabinet aussi bien des figures du banditisme, que des stars du ballon rond ou des célébrités du showbiz

Le déclic a lieu en 2014, quand il réussit le très prisé concours de la Conférence des avocats du Barreau de Paris, véritable rampe de lancement pour les jeunes avocats désireux de se faire un nom dans le très concurrentiel monde du droit.

« Il y a clairement un avant et un après la Conférence. À peine élu, vous vous retrouvez à travailler sur de gros dossiers criminels ou des affaires très sensibles de terrorisme, d’abus de biens sociaux, de blanchiment d’argent, à sauter d’une comparution immédiate à une autre, d’un cocktail mondain à une conférence à l’autre bout de la planète », souligne celui qui s’y est pris à trois fois avant de décrocher sa place de secrétaire de cette institution du monde du droit.

Perfectionniste

« Ma persévérance a fini par payer, et le moins que l’on puisse dire, c’est que le jeu en valait la chandelle. Dans ce milieu où le réseau est roi, en une année, j’ai pu développer un carnet d’adresses digne d’un avocat très expérimenté », explique l’ancien camarade de promo d’Archibald Celeyron (qui a rejoint plus tard le cabinet d’Eric Dupond-Moretti), d’Albéric de Gayardon (Prix de Flore sous le nom d’emprunt d’Abel Quentin), de Mathias Chicheportiche (avocat entre autres du ministre de l’Intérieur Gérald Darmani) ou encore de Léon del Forno (associé du prestigieux cabinet Temime).

Dans ses bureaux de l’avenue Wagram, à Paris, comme dans ceux situés aux Émirats arabes unis, Karim Morand-Lahouazi et ses collaborateurs voient aujourd’hui défiler une clientèle aussi importante que variée, comprenant aussi bien des figures du banditisme, que des stars du ballon rond ou des célébrités du monde du showbiz.

« Outre les dossiers de pénal, que ce soit du pénal dur ou du pénal des affaires, le cabinet propose aussi des services d’avocat mandataire sportif ou du conseil en matière de propriété artistique, voire des prestations de type Family Office », explique ce perfectionniste à l’extrême, qui bien qu’entouré de plusieurs collaborateurs, continue de travailler sans relâche, ne dormant que 3 à 4 heures par nuit.


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